Si l’anarchisme a été influent au Japon durant le XIXe et le XXe siècle, c’est en grande partie parce que Sakae Ōsugi a contribué à sa diffusion. Né dans une famille de militaires le 17 janvier 1885 sur l’île du Shikoku, dans le sud du pays, Sakae Ōsugi se détourne de la voie familiale toute tracée. À 16 ans, il se fait renvoyer de l’école des cadets de l’armée de terre de Nagoya pour s’être opposé à son supérieur et rejoint Tokyo en 1902 pour se consacrer à l’étude des langues étrangères.
Deux événements ont joué un rôle important dans sa prise de conscience politique. D’abord, les manifestations de paysans contre la mine de cuivre d’Ashio. L’importante pollution des rivières et des terres alentour provoquée par son exploitation a déclenché la colère des paysans et des syndicats indépendants au début du XXe siècle. En 1902, tout juste âgé de 17 ans, Ōsugi commence à éprouver de l’intérêt pour les questions sociales en observant les mobilisations étudiantes en soutien à l’opposition.
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Le second événement marquant est la guerre russo-japonaise déclenchée en 1904. Critique face à ce conflit où son père est mobilisé, le jeune Ōsugi lit les articles des socialistes Shūsui Kōtoku et Sakai Toshihiko dans les colonnes du quotidien Heimin Shinbun, fondé par le groupe antimilitariste Heimin-sha, qui le confortent dans son pacifisme et le poussent à rejoindre le collectif la même année. « Je suis né dans une famille de militaires... Parce que je ressens le plus profondément les mensonges et la stupidité de la vie de l’armée, je veux consacrer ma vie au socialisme », explique-t-il alors.
Dès lors, la vie du jeune Sakae Ōsugi s’inscrit dans une activité militante débordante. En 1906, il s’engage contre l’augmentation des tarifs du tramway, année durant laquelle il est arrêté au cours d’une manifestation. Cette incarcération de quelques mois sera la première d’une longue série, qu’il décrivit plus tard comme son « université ».
En prison, il réussit à se procurer des livres et se plonge dans l’étude de langues étrangères et dans les textes de Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine, qu’il traduit en japonais. « Ōsugi se situe dans une large mouvance socialiste qui apparaît au début du XXe siècle au Japon. Elle hérite du mouvement pour les libertés et droits du peuple (Jiyū minken undō), qui réclamait la liberté d’expression, de réunion et plus de justice sociale, explique Philippe Pelletier, professeur émérite à l’université Lumière-Lyon 2 et spécialiste du Japon. Ōsugi a été fortement inspiré par le journaliste Shūsui Kōtoku (1871-1911). À l’origine plutôt social-démocrate, il avait fini par correspondre avec Kropotkine et d’autres anarchistes, avant d’être arrêté sous prétexte d’un complot contre l’empereur et exécuté en 1911. Ōsugi a, d’une certaine façon, suivi la même voie. »
Le 22 juin 1908, Ōsugi est de nouveau arrêté lors d’un rassemblement par le gouvernement de l’empereur Meiji, qui a décidé de combattre les mouvements socialistes et anarchistes. Le militant japonais passe alors deux ans et demi dans la prison de Chiba, où il se tourne définitivement vers l’anarchisme et développe sa propre pensée. Très influencé par la vie et les écrits du théoricien russe Mikhaïl Bakounine, Ōsugi voyait la vie comme une « dynamique » destinée à aller vers l’émancipation de chacun.
« Je suis né dans une famille de militaires... Parce que je ressens le plus profondément les mensonges et la stupidité de la vie de l’armée, je veux consacrer ma vie au socialisme. »
Tout comme Bakounine rejetait l’idée léniniste d’un parti politique voué à montrer la voie de la révolution, l’anarchiste japonais voyait l’avenir du mouvement ouvrier comme « une page blanche » que les principaux intéressés devaient écrire eux-mêmes. Tout en étant lui-même un intellectuel prolifique, il rejette rapidement la prétention de ses pairs, qu’il accuse d’« utiliser les ouvriers » pour leur propre gloire, à diriger le mouvement.
Une fois libre, il se consacre à la diffusion de ses idées. Il fonde en octobre 1912 la revue Kindai shisō (Pensée moderne), avant de relancer le journal Heimin shinbun (Le Journal du peuple), en octobre 1914, dont la ligne s’oppose de manière virulente à la Première Guerre mondiale et finit par être interdit quelques mois plus tard. Ōsugi n’interrompt pas ses activités pour autant.
Installé dans un quartier ouvrier de Tokyo, il participe à la création de plusieurs syndicats, tout en lançant la revue Rōdō undō (Mouvement ouvrier), qui gagne rapidement en audience au sein du mouvement ouvrier. « Après la Première Guerre mondiale, l’assouplissement du régime politique et la prospérité économique née du conflit créent un contexte favorable à la diffusion des idées socialistes et anarchistes », souligne Philippe Pelletier.
Le choix d’une vie libre
Pour Ōsugi, l’émancipation doit à la fois être individuelle et collective, permettre « l’expansion de la vie » et des aspirations de chacun, d’habitude entravées par l’organisation de la société, où les dirigeants politiques et le patronat décident à la place des travailleurs. « Il revendique quelque chose de relativement nouveau dans le Japon de cette époque : l’individualisme, mais dans le bon sens du terme, c’est-à-dire l’émancipation de l’individu qui doit trouver sa liberté et sa justice dans une société de plus en plus normative, surtout depuis l’arrivée de l’empereur Meiji à partir de 1868 », souligne Philippe Pelletier.
Il applique sa position sur l’individualisme à tous les aspects de la vie, dont sa vie amoureuse. Marié depuis 1906 avec Hori, il s’engage à partir de 1915 dans une relation quadrangulaire avec la journaliste Ichiko Kamichika et l’anarchiste Noe Itō. Sakae Ōsugi critique le mariage traditionnel, qu’il considère comme une entrave à l’émancipation des femmes et à leur indépendance financière. « La société féodale était peut-être plus libre, y compris dans les familles et les couples, qu’à l’ère Meiji (1868-1912), où l’empereur impose un nouvel ordre moral et familial. La revendication d’amour libre d’Ōsugi est finalement un moyen de rejeter ces normes oppressives », analyse le chercheur.
Durant la nuit du 8 novembre 1916, Ōsugi est poignardé par la journaliste Ichiko Kamichika, lassée de cette situation. Si le militant anarchiste ne s’en tire qu’avec une blessure, l’événement provoque un scandale et il se retrouve ostracisé par les autres militants. La révolution russe de 1917 le tire de son isolement : il est chargé par le Komintern de diffuser les idées socialistes au Japon et relance avec d’autres militants anarchistes et bolcheviques la revue Rōdō undō en 1921, dont la parution s’était arrêtée après une énième inculpation en 1919.
Sa figure de meneur du mouvement anarchiste finit néanmoins par causer sa perte. Alors que le séisme de Kantō frappe le Japon le 1er septembre 1923, la Kenpeitai, la police militaire, profite de la situation pour assassiner plusieurs figures politiques. Elle arrête le 16 septembre Sakae Ōsugi, Noe Itō et son neveu Munekazu Tachibana, âgé de 6 ans. Tous trois sont battus puis étranglés, et leurs corps sont ensuite jetés dans un puits. Le crime, rapidement révélé, provoque la colère dans le pays.
« D’une certaine manière, l’anarchisme au Japon ne sera plus le même après la mort d’Ōsugi », note Philippe Pelletier, pour qui les textes d’Ōsugi n’ont rien perdu de leur actualité. « Ses réflexions sur la modernité, l’individu ou l’émancipation ont encore du sens aujourd’hui au Japon, où il est régulièrement redécouvert. »
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