Ressources critiques

Riz : la céréale qui nourrit 4 milliards d'humains est-elle en péril ?

Femme travaillant dans un champ de riz
Femme travaillant dans un champ de riz Bernard Gagnon - Wiki Commons

Céréale la plus consommée, le riz tient une place centrale dans la sécurité alimentaire mondiale. Mais les menaces climatiques et les contaminations qui l’affectent, tout comme son impact environnemental, posent des défis à sa production, appelée à poursuivre sa croissance.

Le Japon subit depuis deux ans une pénurie de riz multifactorielle, qui a provoqué des restrictions à l’achat et une envolée des prix – et la guerre au Moyen-Orient contribue désormais à les maintenir élevés. Au pays du Soleil-Levant, jusque-là autosuffisant, une telle crise n’a rien d’anodin : bien plus qu’un aliment, comme l’explique le journaliste Philippe Pons, le riz fait partie des mythes fondateurs du pays, un « présent de la déesse du soleil » aujourd’hui associé à la convivialité, et la riziculture, « symbole de fertilité et du travail en commun », a été « perçue durant des siècles comme l’assise de la civilisation japonaise »1.

Retrouvez cet article dans notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Si tous les pays n’entretiennent pas avec la céréale la même relation fusionnelle, cette denrée n’en demeure pas moins un aliment universel : des paysages de rizières asiatiques aux assiettes où il se marie efficacement avec de nombreux mets, le riz résonne partout dans les imaginaires collectifs. Et cette place se reflète dans une réalité tangible : céréale la plus consommée du monde, elle est l’aliment de base pour 4 milliards de personnes et contribue pour 27 % aux apports caloriques des pays à revenus faibles et intermédiaires2.

La date de ses débuts dans les champs et dans nos estomacs est estimée entre 10 000 et 8 000 avant notre ère, en Chine centrale, ce qui en fait aussi l’une des céréales domestiquées les plus anciennes. Encore aujourd’hui, sa production (qui couvre autour de 166 millions d’hectares3 et 15 % de la surface cultivée du globe4) est concentrée à 90 % en Asie5 : l’Inde, qui a coiffé au poteau le leader historique chinois fin 2025, est désormais en tête avec 150,2 millions de tonnes produites l’an dernier6.

Sécurité alimentaire

À eux seuls, les deux premiers pays fournissent 54 % du riz mondial7– dont la production s’est élevée en 2025 à 542 millions de tonnes8. Or la consommation ne cesse d’augmenter : celle-ci devrait passer de 537 millions de tonnes en 2025 à 545 millions en 2026. Si l’Asie consomme encore 80 % du riz mondial, il connaît un léger recul dans l’assiette de certains pays comme la Chine et le Japon, au profit d’autres céréales et de la viande. La progression de la demande mondiale est surtout tirée par l’Afrique du fait de la croissance démographique et de l’urbanisation du continent : 50 % des 2 milliards d’humains supplémentaires sur Terre d’ici à 2050 seront africains, et de plus en plus nombreux à vivre en ville.

Or c’est là que le choix du riz est privilégié, « car c’est une céréale disponible et accessible toute l’année en ville, facile à conserver et plus rapide à préparer que le sorgho, le mil ou le manioc », explique Patricio Mendez del Villar, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Pour l’Afrique, qui représente ainsi un tiers des importations mondiales de riz, l’enjeu de sécurité alimentaire est crucial : « C’est là que la question du déficit en termes de production est la plus critique et qu’il risque d’y avoir des soucis dans les années à venir, malgré les politiques d’auto-approvisionnement mises en place ».

À l’échelle mondiale en effet, le marché du riz reste assez réduit au regard d’autres denrées : sur les 543 millions de tonnes produites, seules 60 (11 %) sont exportées, car la céréale est majoritairement consommée là où elle est produite. « C’est peu à côté du soja, du maïs ou du blé, qui font l’objet d’échanges internationaux dans des proportions plus fortes. Mais cette part a sensiblement augmenté – elle n’était que de 4 % dans les années 1990 », précise Patricio Mendez del Villar. « Un autre marché structurellement déficitaire en matière de production est l’Amérique centrale, qui s’approvisionne essentiellement au niveau régional avec le riz des États-Unis, et de plus en plus auprès des pays du Mercosur comme le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine ».

Le Brésil en particulier, qui s’est imposé comme un producteur majeur de riz et en est devenu exportateur net, lorgne aujourd’hui sur le marché européen, dont l’accès lui sera facilité par l’accord de libre-échange UE-Mercosur. Avec seulement 1,5 million de tonnes importées, le Vieux Continent reste toutefois un marché marginal. Dans ce panorama global et pour assurer la sécurité alimentaire mondiale, le Cirad a estimé qu’à l’échelle planétaire, la production de riz devrait augmenter de 20 % d’ici à 20409. Mais ces perspectives se heurtent à un certain nombre de défis. Certains sont communs à l’ensemble du monde agricole : la disponibilité des surfaces agricoles, mais aussi l’enjeu démographique auquel le riz n’échappe pas, au Japon, où le vieillissement de la population agricole et l’exode rural contribuent à la pénurie actuelle10.

Menaces économiques et enjeux géopolitiques

D’autres menaces lui sont plus spécifiques. Dans un contexte où la riziculture est fondée sur un recours massif à l’eau (entre 1 000 et 5 000 l/kg de riz paddy, eau de pluie et irrigation confondues, donc jusqu’à plus de 30 000 m3 d’irrigation par cycle dans certains contextes), elle est particulièrement vulnérable aux aléas climatiques.

Pour l’économiste Thierry Pouch, chef du service études et prospectives de Chambres d’agriculture France, ils constituent le premier risque qui pourrait peser à moyen terme sur la riziculture mondiale. « Le cas des inondations exacerbe les problèmes d’oxygénation des cultures, qui favorisent le développement de bactéries et peuvent affecter la plante et la production. Historiquement, on a créé des rizières en terrasses pour garantir un niveau d’eau limité à 10-15 cm ; mais cela ne suffit plus. » À l’inverse, dans de nombreuses régions, c’est la raréfaction de l’eau qui menace, souligne l’agronome Stéphane Boulakia, du Cirad.

Il cite en exemple « la riziculture qui fonctionne sur les bassins versants qui prennent leur source dans la chaîne de l’Himalaya ». Ou, plus proche de nous et sur des volumes moindres, la Camargue : le Rhône, dont elle dépend, « connaît des étiages estivaux de plus en plus marqués, et, en parallèle, la mer qui monte entraîne des intrusions salines dans le cours du fleuve, ce qui contraint les riziculteurs à irriguer avec des eaux légèrement salines, voire à suspendre l’irrigation lorsque les taux de sel deviennent trop élevés ».

« Le problème du cadmium, est connu de longue date : c’est par le riz que l’on a découvert au Japon, dès les années 1950, ses conséquences sur la santé. »

Ces facteurs climatiques, en menaçant la production, peuvent encourager des restrictions d’exportations de la part des pays producteurs, comme l’a fait l’Inde sur une partie de son riz en 2023 à la suite de mauvaises récoltes, et ainsi contribuer à la volatilité des prix.

De plus, malgré son insertion moindre dans le commerce mondialisé, la céréale n’échappe pas aux incertitudes géopolitiques. « Si la guerre en Ukraine n’a pas trop affecté le marché du riz, aujourd’hui la hausse des coûts de fret a un impact, car les pays du Moyen-Orient sont importateurs de riz », explique Patricio Mendez del Villar.

S’ajoute à cela l’enjeu des engrais qui, comme pour d’autres denrées, a une incidence forte sur les coûts de production de la riziculture. D’autant que le premier producteur, l’Inde, « fait partie des pays en rupture d’approvisionnement », souligne Thierry Pouch. De façon générale, les fluctuations sur le coût des intrants (énergie, engrais, herbicides) pourraient aussi constituer une menace économique de long terme sur la riziculture, estime Stéphane Boulakia : « Les schémas appliqués, fondés sur des principes de monoculture ou de faible rotation, mènent à une multiplication des adventices [mauvaises herbes, NDLR], ce qui appelle de nouvelles générations d’herbicides toujours plus coûteux. Certains producteurs se tournent vers d’autres denrées, moins gourmandes en eau ou qui permettent de gérer différemment les bioagresseurs. »

Mais au-delà des menaces qui pèsent sur sa production, la riziculture soulève des préoccupations environnementales et sanitaires, en matière de production comme de consommation.

Les rizières aux antibiotiques

Côté production, elle est responsable de 10 % des émissions de méthane d’origine humaine : en créant un environnement anaérobique (sans oxygène), des bactéries se développent, « qui, en respirant du CO₂, produisent du méthane, lequel contribue à l’effet de serre de façon 25 fois plus active que du CO₂ », explique le biologiste Marc-André Selosse11.

La riziculture se caractérise en outre par son recours massif aux engrais, dont la fabrication est émettrice et la diffusion dans l’environnement source de pollution. « À partir des années 1960, la révolution verte, dont le principe a été d’intensifier la production par des expédients chimiques, a conduit à des gains de rendements très importants dans les rizières, qui en demeurent un bastion », développe Stéphane Boulakia. Or « nous parvenons aux limites de ces voies d’intensification de systèmes peu diversifiés : en Asie du Sud-Est, pour faire face aux maladies bactériennes du riz, ils en viennent à traiter les rizières avec des antibiotiques ». Parmi les autres impacts, citons les épisodes de pollution intenses engendrés chaque année par le brûlage de la paille de riz dans la plaine indo-gangétique, principale région nourricière d’Asie du Sud, en Inde, souligne la chercheuse Selviga Sinnathamby dans The Conversation12.


Dans ce contexte, le défi est de répondre à la demande croissante en riz tout en atténuant son impact environnemental et en sortant de l’impasse que représente l’intensification par la chimie. Mais les solutions privilégiées jusqu’ici se concentrent surtout sur le développement de nouveaux intrants ou la mise au point de nouvelles variétés qui puissent cumuler meilleur rendement, résistance aux maladies, moindre besoin d’eau…

Pour Stéphane Boulakia, cette logique est une impasse : il plaide surtout pour une évolution des modes de riziculture, et défend en particulier une « intensification écologique » fondée sur l’agriculture de conservation, qui combine trois facteurs : « Une perturbation minimale du sol par l’arrêt du labour au profit du semis direct ; une couverture permanente du sol ; et la maximisation de la diversité des espèces entrant en rotation. »

En Camargue, assure-t-il, les expérimentations qu’il a menées ont donné des résultats encourageants : un indice de fréquence de traitement phytosanitaire divisé par deux, une baisse de 75 à 45 litres de gazole par hectare et par an, et des rendements améliorés. Ce changement de paradigme, qui se heurte à certains intérêts économiques à court terme, demande un temps de transition des sols, mais surtout une évolution des mentalités : « Il faut aller à rebours de l’idée, ancrée dans la riziculture irriguée, selon laquelle le riz aurait besoin de sols compactés qui gardent l’eau, alors qu’il a besoin d’un sol poreux et bien ventilé », ce qui réduit en retour les émissions de méthane et de protoxyde d’azote.

Côté consommation, le riz est par ailleurs l’objet de préoccupations depuis que l’on constate des taux de contamination élevés à deux métaux lourds. Le problème du cadmium, s’il revient aujourd’hui au cœur de l’actualité, est connu de longue date : c’est par le riz que l’on a découvert au Japon, dès les années 1950, les conséquences sur la santé humaine de ce métal qui s’accumule dans le corps. Plus récemment, c’est l’arsenic qui fait l’objet d’alertes : une étude a en particulier mis en évidence que le riz voyait ses taux d’arsenic augmenter avec le changement climatique.

En cause, « les températures plus chaudes et le taux plus élevé de dioxyde de carbone (CO₂) dans l’atmosphère », mais aussi le fait que les bactéries favorisant la croissance du riz « étaient aussi avantagées par le réchauffement de la planète, et qu’elles captent davantage d’arsenic dans le sol pour le transférer à la plante », explique Lewis Ziska, coauteur de cette étude publiée dans The Lancet13. Or « les racines du riz semblent interagir davantage avec ces bactéries sous des températures plus chaudes »14.

Face à ces risques, faire évoluer les modes de culture apparaît indispensable. Mais il conviendrait aussi de diversifier les régimes alimentaires dans certaines régions où le riz occupe une place prépondérante.

Si la céréale est consommée partout, un Français en mange 4 kilos par an contre 256,4 kilos pour un Gambien : l’exposition aux risques engendrés, tant par sa production et sa consommation, toutes deux concentrées dans certaines régions du monde, n’est pas la même pour tous. 


Notes

1. Philippe Pons, « Pourquoi le riz, don des dieux, est bien plus qu’un aliment au Japon », Le Monde, 3 mai 2026.

2. « Riz – Contexte et enjeux », Cirad
(Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement).

3. « Le marché du riz – Monde, Europe, France », campagne 2022-2023, FranceAgriMer.

4. « Riz – Contexte et enjeux », Cirad.

5. « Le marché du riz – Monde, Europe, France », campagne 2022-2023, FranceAgriMer.

6. « Rice production milestone: India overtakes China as top global producer, says minister; output hits 150.18 million tonnes », The Times of India, 4 janvier 2026.

7. Estimations du département de l’Agriculture états-unien (USDA), 2024-2025.

8. « Le riz : une denrée essentielle pour se nourrir », Polytechnique Insights, 11 mars 2026.

9. « Riz – Contexte et enjeux », Cirad.

10. Philippe Pons, « Pourquoi le riz… », op. cit.

11. « Est-ce que manger du riz aggrave le réchauffement climatique ? », France Info, 30 avril 2026.

12. Selviga Sinnathamby, « Pollution extrême en Asie du Sud : quand les pratiques agricoles brouillent les observations satellites », The Conversation, 24 mai 2026.

13. Dongming Wang et al., « Impact of climate change on arsenic concentrations in paddy rice and the associated dietary health risks in Asia: an experimental and modelling study », The Lancet - Planetary Health, mai 2025.

14. Mathieu Perreault, « Du riz à l’arsenic », La Presse, 24 août 2025.

Soutenez Socialter

Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !

S'abonnerFaire un don

Abonnez-vous à partir de 3€/mois

S'abonner
NUMÉRO 76 : JUIN - SEPTEMBRE 2026:
Pourquoi nos plaisirs sont politiques
Lire le sommaire

Les derniers articles