Résistances technocritiques

IA, numérisation... : 4 leviers pour une désescalade numérique

Illustrations : Lucas Burtin

Face à la numérisation et à l’automatisation massive de tout ce qui régit la vie quotidienne, la résistance s’organise un peu partout dans le monde. Socialter explore quatre pistes pour reprendre collectivement le contrôle.

Construire des « communs numériques »


L’idée de politiques publiques de « dénumérisation » pose une question fondamentale : de quelle technologie avons-nous réellement besoin – si nous en avons besoin ? Pour construire ce qui pourrait ressembler à des « communs numériques »(1), l’État peut jouer un rôle du côté de la régulation.

Dans un rapport nommé « Reclaiming digital sovereignty »(2), une équipe de chercheurs, dont fait notamment partie l’économiste Cédric Durand, plaide par exemple pour une souveraineté numérique « non alignée » et la création d’infrastructures publiques du numérique, du cloud aux data centers, jusqu’à l’interdiction de certains usages « notamment pour l’évaluation de l’éligibilité aux aides sociales, le traitement des demandes d’immigration, la gestion de la main-d’œuvre, la surveillance et l’armement ».

Article issu de notre n°73, disponible  à la commande.

« Certaines infrastructures, comme les câbles sous-marins, pourraient être entretenues par un consortium international qui les construirait et les entretiendrait au prix coûtant pour le bien public plutôt que pour le profit », illustre le chercheur Michael Kwet. D’autres associations appellent à accroître l’usage des logiciels libres et open source (FOSS) et les licences Creative Commons, comme les outils développés par Framasoft.

Syndiquer les travailleurs de la tech


« L’évolutivité de l’IA a un attrait et une puissance parce qu’elle s’inscrit dans un système plus large fondé sur le principe unificateur de la croissance sans contrainte », écrivait le chercheur britannique et critique de l’IA Dan McQuillan dans un article traduit sur le média Synth en octobre. Dans son livre Resisting AI. An Anti-Fascist Approach to Artificial Intelligence (Bristol University Press, 2022, non traduit), l’essayiste explore des pistes collectives pour résister au déploiement massif de l’IA et à la marche forcée du numérique. Son approche décroissante, le « decomputing », que l’on pourrait traduire par « dénumérisation », s’attaque directement à « l’extractivisme de l’IA et à ses logiques systémiques ».

Pour l’auteur, l’un des moteurs de cette résistance se situe au sein même des entreprises de la tech, du côté des travailleurs. « Le mouvement des travailleurs de l’IA a besoin de modes d’auto-organisation capables de contrer les effets néfastes de l’IA dans tous les domaines », note-t-il. Il plaide ainsi pour la création de « conseils de travailleurs », une forme d’organisation proche du syndicat, à la différence qu’il ne repose pas « sur des structures hiérarchiques de représentation et sur une reconnaissance formelle tant par l’entreprise que par la loi » mais par une forme d’auto-organisation « sans intermédiaire des travailleurs dans la transformation directe de leurs conditions ».

S’il n’est pas aisé de créer ces syndicats dans les Big Tech – aujourd’hui, moins de 1 % des salariés du secteur du numérique sont syndiqués en France(3), contre 8 % en moyenne dans le privé –, des syndicats s’emparent de la question épineuse de l’IA. Solidaires Informatique, qui regroupe des travailleurs du numérique, du conseil et du jeu vidéo a, par exemple, créé une commission à ce sujet pour réfléchir à la manière de lutter face à ce rouleau compresseur. « En tant que travailleurs du numérique, nous pouvons alerter sur l’immaturité de ces technologies et les conséquences sociales désastreuses engendrées par l’automatisation », affirme Haïkel Guémar, co-secrétaire de Solidaires Informatique.

Le syndicat, créé en 2011, regroupe aujourd’hui près de 3 000 membres, soit près du triple par rapport à ses débuts. Une force stratégique qu’ils doivent à leur transversalité : « Les métiers du numérique sont présents dans tous les domaines… Des grands groupes qui développent la numérisation aux entreprises de presse, par exemple », explique Haïkel Guémar.

Cette position leur permet de faire le lien avec d’autres syndicats de travailleurs, comme lors de l’événement « Les temps artificiels », un cycle de rencontres organisé avec le Syndicat national des journalistes en 2024. Avec une vigilance : syndiquer les travailleurs de la tech est une piste stratégique « non pas pour réformer l’irréformable, mais pour aider à élaborer une transition juste pour l’industrie », note le chercheur états-unien Michael Kwet.

Dénumériser l’aide sociale


Imaginez-vous dépendre d’une intelligence artificielle (IA) pour l’attribution des APL ou de l’allocation chômage ? Aujourd’hui, les algorithmes de calcul s’immiscent partout. Même dans de nombreux services sociaux utilisés par des millions de personnes chaque jour. De Parcoursup à la CAF, de l’administration fiscale à France Travail… « Rien ne semble avoir bougé et pourtant le fonctionnement de la société s’est déplacé », alerte le journaliste technocritique Hubert Guillaud dans l’essai richement documenté Les Algorithmes contre la société (La fabrique, 2025). Or les calculs confiés à des algorithmes pour l’attribution des aides ne sont ni justes ni efficaces. « Partout, ces systèmes ont amplifié les discriminations », note Hubert Guillaud.

La liste des systèmes défaillants est longue. Aux États-Unis, l’automatisation de l’administration de l’aide sociale de l’Indiana, confiée à IBM en 2006, a fait chuter l’octroi des aides de 54 %. Au Royaume-Uni, l’État a été condamné en 2020 par la cour d’appel pour l’automatisation des calculs des prestations sociales qui surévaluaient certains revenus mensuels des travailleurs précaires. C’est aussi ce qu’ont constaté les membres de Changer de cap, une association impliquée dans les luttes pour la justice sociale et environnementale, créée après les mobilisations des Gilets jaunes.

« Nous sommes face à une automatisation à marche forcée des services publics et une opacité gigantesque : nous n’avons accès à rien. Or, dans le droit français et européen, les codes sources font partie des documents administratifs auxquels nous pouvons avoir accès, c’est inscrit dans le Code des relations entre le public et l’administration (CRPA)(4) », souligne Valérie Pras, coordinatrice de Changer de cap. L’algorithme utilisé par la CAF pour catégoriser les allocataires est particulièrement dénoncé. « Ces calculs attribuent de manière automatique un score aux allocataires », rappelle Valérie Pras.

Le fait d’être bénéficiaire du RSA, d’être un foyer monoparental ou encore le nombre de fois qu’une personne se connecte à son compte sont des exemples de critères établis par la CAF pour l’attribution de ce score qui peut déclencher un contrôle. Avec quatorze autres organisations(5), Changer de cap a déposé le 16 octobre 2024 un recours devant le Conseil d’État pour demander la suppression des algorithmes de la CAF.

Face à « l’opacité et la multitude des algorithmes », les chercheuses Soizic Pénicaud, Estelle Hary et Camille Girard-Chanudet ont créé l’Observatoire des algorithmes publics, en 2022, et se sont lancées dans un travail de fourmi : rendre visibles près de 120 algorithmes utilisés par les administrations publiques françaises. « Notre ambition est d’ouvrir une fenêtre pour montrer la diversité qui se cache derrière ces systèmes. Car ces algorithmes sont des choix politiques : ils sont constitués par les budgets, les effectifs qui sont alloués et les types de données qui sont utilisées pour les entraîner », rappelle la sociologue Camille Girard-Chanudet.

Pour contrer cette opacité et « faire entrer les contestataires dans les évaluations », Hubert Guillaud propose quant à lui de mettre en place des contre-pouvoirs citoyens qui pourraient prendre la forme de commissions d’usagers ou de conventions citoyennes. En dehors de ces actions, plusieurs associations luttent pour l’accès à des services sociaux hors ligne, comme à Villeurbanne, où la municipalité a mis en place en 2023 un droit au « non-numérique » qui garantit une alternative physique pour chaque service public ; ou encore en Belgique, où la Cour constitutionnelle a imposé aux administrations bruxelloises de garantir un accès non numérique à leurs services.

S’attaquer aux infrastructures matérielles


La prolifération de l’IA entraîne également un déploiement territorial massif de data centers, qui traitent et stockent les données des utilisateurs d’Internet. D’après l’Agence internationale de l’énergie, leur consommation d’électricité devrait doubler d’ici à 2030, en partie pour répondre au besoin de l’IA. Face à cette expansion énergivore, une forte contestation se déploie autour de ces méga-ordinateurs. Moratoire, poursuites juridiques, pétitions… Selon Datacenter Watch, près de 64 milliards de dollars de projets ont été bloqués ou retardés entre 2024 et 2025 aux États-Unis, en grande partie en raison de l’opposition locale. Le magazine Wired parle même de l’« émergence d’une résistance nationale ».

En France, La Quadrature du Net a participé à la rédaction d’un amendement pour l’adoption d’un moratoire sur la construction des gros centres de données au moment du projet de loi de « simplification de la vie économique », qui a fini par être rejeté. Pour résister à la fatalité du « tout numérique », tout un réseau d’associations technocritiques s’organisent et se regroupent en coalition sur le territoire.

Le collectif « Le nuage était sous vos pieds » rassemble, par exemple, le collectif des Gammares, spécialisé dans les enjeux liés à l’eau, Technopolice, qui lutte contre les technologies de surveillance, ou encore l’association La Quadrature du Net pour enquêter ensemble et informer sur l’accaparement des territoires par les infrastructures numériques. La coalition Hiatus, proche de ces associations, s’est formée en février dernier en parallèle du sommet sur l’IA organisé par la France pour « résister au déploiement massif et généralisé de l’intelligence artificielle » et mettre en place des actions communes. « L’idée de ces coalitions est de rematéraliser le numérique et sortir de cette idée d’un cloud éthéré et virtuel », partage Myriam Michel, de La Quadrature du Net.

L’association Générations Lumière, qui en fait partie, continue de dénoncer l’exploitation violente qui a lieu en République démocratique du Congo pour les minerais utilisés dans l’électronique – notamment le cobalt –, qui participe à l’escalade de conflits armés depuis des décennies. Enfin, les dispositifs de caméras de surveillance font l’objet d’un regain d’intérêt depuis qu’ils sont dopés à l’intelligence artificielle.

Pour y résister sans être réprimés – les pratiques de sabotage sont durement punies par la loi –, les militants ont trouvé une parade, le « sabotage subtile », pour reprendre l’expression du chercheur québécois Samuel Lamoureux. Le collectif Technopolice organise par exemple des « carto-parties », des balades où des citoyens se rassemblent pour repérer ensemble les dispositifs de caméras de vidéosurveillance dans leur ville, pour les référencer ensuite sur une carte accessible en ligne. D’autres encore, comme le collectif anglais The Dazzle Club ou le studio de mode italien Cap_able, mettent au point des techniques de maquillage ou des vêtements qui brouillent le système de reconnaissance faciale. 


1. Soit des ressources partagées et gérées collectivement par une communauté, selon des règles définies démocratiquement, comme l’a théorisé l’économiste Elinor Ostrom dans ses recherches sur la gouvernance des biens communs.

2. En référence au mouvement des non-alignés qui, pendant la guerre froide, refusait de choisir entre le bloc de l’Est ou le bloc de l’Ouest. Plutôt que d’être soumis aux multinationales états-uniennes ou chinoises, les chercheurs proposent une alternative à partir d’infrastructures numériques publiques et démocratiques.

3. D’après une estimation du syndicat Solidaires Informatique, à partir des chiffres de la Dares et de l’Insee.

4. Avec la numérisation, l’accès au code source des administrations a été ajouté en 2016 dans la loi (« Le public a droit d’accès aux codes sources des logiciels de l’administration », Legalis, 24 mars 2016).

5. La Quadrature du Net, AADJAM (Association d’accès aux droits des jeunes et d’accompagnement vers la majorité), Aequitaz, Amnesty International France, ANAS (Association nationale des assistants de service social), APF France handicap, CNDH (Collectif national droits de l’homme) Romeurope, Fondation Abbé Pierre, GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés), LDH (Ligue des droits de l’homme), MFRB (Mouvement français pour un revenu de base), MNCP (Mouvement national des chômeurs et précaires), Le Mouton numérique et le SAF (Syndicat des avocats de France).

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NUMÉRO 76 : JUIN - SEPTEMBRE 2026:
Pourquoi nos plaisirs sont politiques
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