Haies débordantes de feuilles et hautes herbes habillent aux beaux jours la campagne de Montreuil-Bellay, dans le Maine-et-Loire. Installé en polyculture-élevage depuis 1995 sur la ferme de l’Écotay, Jean-Louis Bonnin, un volubile paysan à l’œil malicieux, sillonne ses parcelles.
Il repère des galeries creusées par des blaireaux et en déduit un probable terrier d’habitation de renard. Jean-Louis Bonnin croise peu l’animal furtif, « difficile à voir sans être à l’affût ». Mais en fin connaisseur du « pays », il flaire sa présence et surveille fréquemment les clôtures de son poulailler.
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Unique espèce de renard établie en France1, le renard roux (Vulpes vulpes) évolue sur la totalité de l’Hexagone. Cet omnivore de seulement cinq à sept kilos à l’âge adulte adapte son régime alimentaire selon les saisons et les ressources disponibles. Des renards de territoires éloignés mangeront donc des proies ou des végétaux très différents.
Opportuniste, l’animal investit en effet d’anciens terriers de blaireaux ou de lapins de garenne. L’urbanisation galopante le pousse même à s’installer jusqu’au cœur de villes comme Londres et Paris, où il profite des restes alimentaires et des températures plus élevées. Mais c’est bien dans les campagnes que le canidé cristallise les tensions.
Un mal-aimé de longue date
Le soleil en déclin annonce l’activité crépusculaire du petit prédateur et, en miroir, la fin d’une grosse journée de travail pour Jean-Louis Bonnin. Le paysan lâche d’un souffle : « Ici, le renard reste la bête à abattre, le bouc émissaire facile. Chasseurs et agriculteurs s’entendent pour l’éliminer. » Classé parmi les animaux « malfaisants ou nuisibles » par la loi sur la chasse du 3 mai 1844, ce mal-aimé subit des assauts de longue date.
L’espèce vulpine a notamment été décimée à grande échelle au cours du XXe siècle, comme le documente Nicolas Baron dans son livre Vivre en renard (Actes Sud, 2023). L’historien parle même de « guerre au renard » pour qualifier la « politique d’extermination de la population des renards du nord-est de la France à partir de 1968 », lors de l’épidémie de rage. Modelée par le droit, la littérature et les croyances populaires, la figure du goupil véhicule également toute une symbolique dans l’esprit des Français. Au XXe siècle, « l’honnêteté est mise en opposition au caractère prétendument fourbe des renards », relève Nicolas Baron dans son ouvrage.
Et bien que le renard roux semble désormais jouir d’une meilleure image, à l’instar des livres jeunesse qui lui font la part belle, il demeure largement persécuté. L’Association pour la protection des animaux sauvages (l’Aspas) estime que 600 000 renards seraient encore tués chaque année2 légalement par la chasse et le piégeage.
Dénonçant une « destruction massive sans justification scientifique solide »3, l’association a lancé en avril 2026 une procédure juridique contre l’État afin de déclasser le renard de la liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (ESOD)4, qui sera renouvelée en juillet pour trois ans. Juriste à l’Aspas, Elsa Poulenas souligne surtout le « décalage entre les décisions politiques et l’opinion publique, de plus en plus favorable à cette espèce ».
Un nuisible utile ?
La classification ESOD se trouve effectivement au centre des controverses entre pro et anti-renards. Pourtant, ce statut, nullement destiné à réguler des populations5, « n’atteint pas, techniquement, le but qu’on lui assigne : celui de prévenir les dégâts sur les poulaillers », analyse Patrick Giraudoux, professeur émérite d’écologie à l’université Marie et Louis Pasteur.
À la suite d’une récente étude menée dans le Doubs6, l’écologue préconise d’instaurer un cadre réglementaire qui permettrait des « interventions raisonnées et locales » pour prévenir des dommages non négligeables du petit prédateur, plutôt qu’un « prélèvement tous azimuts ». Thibaut Powolny, directeur technique et scientifique de la Fédération départementale des chasseurs du Doubs et coauteur de l’étude, insiste quant à lui sur « le très bon état de conservation de l’espèce, malgré son statut ESOD ».
600 000 renards seraient encore tués chaque année légalement par la chasse et le piégeage.
Éleveur laitier dans le Doubs, Michel Pritzy mobilise un autre argument au profit du renard roux : celui de son « utilité » dans les campagnes. Il se souvient : « Entre les années 1970 et 1990, j’ai connu des champs noirs à cause des pullulations de campagnols, ces petits mammifères rongeurs. »
Cet ancien membre de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) développe progressivement une fibre naturaliste puis cofonde, en 2017, le collectif Renard 25. Y adhèrent 280 paysans du Doubs, soucieux de valoriser les prédateurs naturels comme le chat forestier, le milan, l’hermine, et surtout le renard, capable de manger plusieurs milliers de rongeurs chaque année. « De toute évidence, le renard n’est pas un nuisible, assure aujourd’hui Michel Pritzy. Cet animal participe à l’équilibre du paysage : si on le protège, il n’y a plus de problème de campagnols. »
Une nouvelle ère pour le renard ?
Reprenant du poil de la bête dans les campagnes grâce à des alliances avec des cultivateurs, chamboulant « l’idée que nous nous faisons de la condition urbaine » – selon les mots de la philosophe Joëlle Zask7 – avec ses nombreuses apparitions en ville, le renard semble entretenir des relations plus apaisées avec les humains.
Une période plus favorable, avec moins de persécutions, pourrait ainsi s’ouvrir pour le canidé. Et si, selon Nicolas Baron, « le contexte agricole tendu n’est actuellement pas favorable à son retrait de la liste des ESOD », l’historien cultive l’espoir qu’un jour lui soit retirée cette étiquette.
Au printemps dernier, un renard s’est immiscé dans le poulailler de Jean-Louis Bonnin. La majorité de ses soixante poules et la totalité de ses six dindes sont alors décimées. « J’ai eu les boules, mais j’ai pas pris le fusil. » Il a depuis enfoui ses clôtures dans le sol de quarante centimètres, et ajouté plusieurs rangées de fils électriques au lieu d’une seule. « Démolir le vivant, c’est se tirer une balle dans le pied », conclut l’agriculteur.
1. Aucun chiffre stable ne permet d’évaluer la présence de renards roux en France, les écarts de populations étant très importants selon les saisons et les territoires.
2. D’après les rares données transmises par l’Office français de la biodiversité, au moins 388 078 renards ont été abattus lors de la saison 2023-2024.
3. Publiée en mars 2026, une étude du Muséum national d’histoire naturelle souligne le caractère « inefficace » de la destruction des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts.
4. Fixée au niveau départemental, la liste des ESOD autorise la destruction d’espèces toute l’année. Le renard roux est classé ESOD dans 88 départements.
5. En dehors des attaques occasionnelles de loup et de lynx, le renard n’est pas prédaté en France mais voit sa population limitée par la capacité biotique (la capacité d’accueil du milieu).
6. Didier Pépin, Pierre Feuvrier, Thibaut Powolny et Patrick Giraudoux, « Au-delà de la controverse, étude des effets de la gestion du renard roux sur les volailles dans le massif du Jura », dispositif Careli (campagnols, renards, lièvres), 2025.
7. Joëlle Zask, Zoocities, Premier Parallèle, 2020.
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