Backlash écologique

Comment les lobbys et les élus anti-écolo torpillent les lois environnementales

Illustration : Clémence Mira

Du terrain médiatique aux sièges de l’hémicycle, les fossoyeurs de l’écologie s’organisent. Lobbys agro-industriels et responsables politiques du centre et de la droite valsent désormais main dans la main avec l’extrême droite pour saper les normes environnementales.

«Nous assistons à un exercice de liquidation en règle de nos protections écologiques et sociales », alertent 34 députés du groupe écologiste et social dans une tribune au Monde le 18 avril dernier. En quinze ans, écrivent-ils, pas moins de « dix lois » auraient participé à ce qu’ils qualifient de véritable « backlash écologique » (retour de bâton, NDLR). La loi dite de « simplification » visée par la tribune est un « euphémisme poli pour “dérégulation” et “régression du droit de l’environnement” », dénonce pour sa part France Nature Environnement (FNE), qui a publié récemment le bilan de quinze années de prétendues « simplifications » du droit de l’environnement. Du secteur agricole à la transition énergétique en passant par la loi « anti fast-fashion », plusieurs textes actuellement en discussion affichent des mesures clairement anti-environnementales.

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Comment analyser ce backlash ? Est-il vraiment dû, comme le soutiennent les responsables politiques de droite et d’extrême droite, à un retournement de l’opinion publique contre des normes écologiques jugées trop contraignantes au quotidien ?

Des chercheurs comme Lucien Thabourey montrent en réalité que ce backlash dans le champ législatif est l’aboutissement d’une mobilisation de longue haleine, menée conjointement par l’extrême droite et le camp néolibéral.

L’offensive trouve aujourd’hui une conjoncture propice. Un petit vent trumpiste souffle à Bruxelles. L’Union européenne, qui paradait en bonne élève avec son Pacte vert, catapulte désormais des lois « omnibus » pour « simplifier la norme » et, au passage, défaire des avancées environnementales durement conquises.

En France, le contexte politique chaotique installé par Emmanuel Macron – dissolution ratée, vie parlementaire erratique, absence de vision et de stratégie de planification écologique – favorise amplement la réaction anti-écolo. Tandis que les grands groupes d’intérêts poursuivent leur campagne intensive de lobbying auprès des élus comme de l’exécutif. Dans ce contexte où chacun joue de son influence pour peser sur les normes, le citoyen peut légitimement se demander qui fabrique vraiment la loi.

Opacité

« Le lobbying n’est pas un problème en soi », affirme Jordan Allouche, fondateur d’Ecolobby, lui-même représentant d’intérêts pour des associations de défense de l’environnement telles que Zero Waste France ou QuotaClimat. « Cela fait partie de la vie démocratique. Les parlementaires ne sont pas tous spécialistes des sujets qu’ils défendent et s’appuient sur de l’expertise extérieure. Mais le marché de l’influence est biaisé : l’asymétrie de moyens, doublée d’un contexte politique instable, d’une opacité tenace et d’un rapprochement de certains lobbys avec la droite et l’extrême droite renforcent considérablement les offensives anti-écolo. » Selon l’ONG de lutte contre la corruption Transparency International, qui publiera d’ici l’été un nouveau rapport sur le sujet, les lobbys industriels ont en effet un budget en moyenne six à sept fois supérieur à celui des associations.

Ainsi, la FNSEA, syndicat agricole dominant, défenseur du modèle agro-industriel, dont le budget annuel est de 20 à 25 millions d’euros, consacre près de 3 millions au lobbying. « Concrètement, cela veut dire des salariés internes, des consultants, de vastes campagnes de communication, une réactivité quasi instantanée à l’actualité, la capacité de rencontrer des élus tous les jours, explique Jordan Allouche, dont le cabinet ne compte que deux autres collaborateurs. Avec Ecolobby, quand nous arrivons à caler trois petits déjeuners par an, c’est déjà bien. »

« Toute la phase d’élaboration de la loi est dans un flou complet. En France, il n’existe rien y compris dans les archives. »

Une forte opacité et l’existence de « zones grises » caractérisent par ailleurs le travail des lobbys, en dépit du contrôle de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP)1. Car l’efficacité de cet organisme est grevée par de nombreuses dérogations et un cadre peu contraignant pour les mauvais joueurs. Des acteurs clés tels que les associations d’élus, les cultes ou encore les think tanks échappent ainsi à la vigilance de l’autorité car ils ne sont pas considérés comme des lobbys. D’autre part, les conseillers d’État, membres de la Cour de cassation ou… le président de la République n’ont pas de comptes à rendre. Autant de situations qui montrent l’« hypocrisie manifeste et les concessions de certains dans le jeu politique », assène Guillaume Courty, sociologue spécialiste des groupes d’intérêts. « Par rapport à Bruxelles, en termes de contrôle, en France on est sur un ratio du simple au triple. »

Ainsi, la déclaration des rendez-vous hors institution demeure à la discrétion de chacun. Des mondanités comme Roland-Garros aux matchs de foot de la circonscription parrainés par le comité d’entreprise local, l’entre-soi participe à l’élaboration des normes et ne laisse aucune trace. « Toute la phase d’élaboration de la loi est dans un flou complet. En France, il n’existe rien y compris dans les archives », explique Guillaume Courty.

 Par ailleurs, en France, « la fabrique de la loi se fait à petits pas, par micro-ajustements, ce qui facilite le phénomène de détricotage que l’on observe aujourd’hui à propos des mesures environnementales, souligne le sociologue. Comme la vision court-termiste prédomine, les groupes d’intérêts peuvent jouer sur les micro-détails ».

D’autres, comme le Medef, assument être des influenceurs de premier ordre. Le 6 février 2025, l’organisation patronale a ainsi fait parvenir son « projet de loi d’accélération de l’économie française » directement à Matignon. Parmi les articles, on retrouve notamment le souhait d’exempter les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) du dispositif de protection des sols (ZAN), une position par la suite défendue par la droite lors des débats autour de la loi de « simplification », courant avril.

Cette forme d’influence existe en France depuis la IIIe République. Mais Guillaume Courty observe un intérêt accru de certains groupes d’intérêt industriel pour la fabrique de la loi depuis le premier mandat Macron, « avec une conception de la norme très néolibérale. Les acteurs sociaux sont en revanche de plus en plus marginalisés, ils perdent ainsi en visibilité et en légitimité auprès du grand public. Comme les voix les plus fortes étouffent les autres, il existe une forme de détournement de la représentation politique ».

Un constat que partage Morgane Piederrière, responsable du plaidoyer de FNE : « Nous sommes régulièrement écartés des concertations, alors que les acteurs économiques y sont associés. Et désormais, quand une association porte une parole militante et critique, on menace de couper ses subventions ». Ce contexte favorise l’entrisme des lobbys, qui n’hésitent plus par ailleurs à chercher l’appui de l’extrême droite dans l’arène parlementaire. Le Rassemblement national (RN) tire en effet profit de la force numérique acquise aux dernières législatives (123 députés élus), mais aussi d’une professionnalisation toute neuve.

Lobbys industriels et RN : amis pour la vie ?

Dans le cadre de sa stratégie de normalisation et fort de la perspective d’une possible accession au pouvoir, le parti de Marine Le Pen entretient en effet une proximité renouvelée avec le monde des affaires2. Certaines organisations patronales comme Ethic – association loi 1901 autoproclamée mouvement d’influence –, menée par Sophie de Menthon, une grande amie des droites conservatrices, œuvrent déjà de longue date à introduire des personnalités telles que Jordan Bardella, Bruno Retailleau ou encore Sarah Knafo auprès de leurs réseaux de patrons.

Et si, en 2022, les lobbys semblaient encore frileux à l’idée de travailler main dans la main avec le RN, le nombre et le carnet d’adresses étoffé des « nouveaux » – on pense à cette ex-lobbyiste de la pharmacie, Sophie Dumont, recrutée comme conseillère technique du groupe à l’Assemblée nationale en 2022 –, doublés du recrutement de « techniciens », semblent désormais séduire davantage. La hausse du taux d’adoption des amendements déposés par le RN souligne aussi ce renforcement de « compétences techniques et d’une meilleure capacité à négocier des compromis », explique une source parlementaire.

Certains secteurs, comme le lobby agricole, ont ainsi considérablement renforcé leurs liens avec le parti lepéniste. « Sur les 54 amendements RN (à propos de la loi Duplomb, NDLR), pas moins de 5, tous déposés par Hélène Laporte, sont explicitement “travaillés en collaboration avec la FNSEA” », écrit Jordan Allouche sur son compte LinkedIn, qui effectue un travail de veille sur les passerelles entre lobbys et députés RN.

Dans les débats début avril autour de la loi de « simplification », les députés RN ont aussi été particulièrement zélés en proposant une série d’agences d’État à supprimer : Ademe, Conseil national de l’air, Haut Conseil pour le climat, Haut Conseil de la santé publique, Agence nationale de l’habitat (les amendements ont été jugés irrecevables ensuite)... « Un vrai festival. Ils ont même posé des amendements pour réduire les CSE dans les entreprises », renchérit le député Charles Fournier (Les Écologistes).

Des positions complètement contradictoires avec la ligne prétendument « sociale » qu’affiche le parti à la flamme. Autre exemple : le RN a combattu l’interdiction des plastiques à usage unique en avançant que sans solution de rechange immédiate on pénaliserait inutilement les entreprises pour un bénéfice écologique minime. Là encore, le vocabulaire utilisé (« dogmatisme », « solution technologique pas encore au point », « risque de substitution par le pire ») provenait largement des travaux déposés par les organisations de la plasturgie.

En s’alignant sur les principaux lobbys qui militent pour abaisser les normes environnementales et sociales, le RN fait aussi le jeu d’un bloc central « qui n’assume pas de détricoter complètement le Code de l’environnement », indique une source parlementaire.

Pression contre pression 

L’examen de la loi « pour lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » – déposée par le sénateur Laurent Duplomb, ancien président FNSEA de la chambre d’agriculture de Haute-Loire – catalyse les tensions. Le texte comporte de nombreuses mesures écocidaires, comme la réintroduction à titre dérogatoire de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes interdit en France depuis sept ans, et l’allègement des normes pour faciliter l’élevage industriel ou pour construire des mégabassines.

Le syndicat, qui a pratiquement co rédigé le texte, a multiplié les pressions politiques et médiatiques pour le faire adopter dans sa version initiale. Fin mai, le rapporteur Julien Dive (Les Républicains) a obtenu, avec l’appui du RN, le renvoi du texte en commission mixte paritaire, court-circuitant le débat à l’Assemblée – 3 500 amendements avaient été déposés par la gauche et les écologistes.

À l’échelle locale, le retour de bâton se fait déjà sentir. En Auvergne-Rhône-Alpes, où Laurent Wauquiez (LR) mène une croisade anti-écolo, une chargée d’aménagement du territoire raconte les obstacles rencontrés : « Depuis la rentrée 2024, on m’a expliqué qu’il ne fallait plus s’attacher aux objectifs chiffrés (du ZAN, NDLR) et qu’il fallait faire attention à la sémantique. Par exemple, quand j’ai évoqué dans un document interne le dérèglement climatique et les risques associés – incendies, inondations, retrait-gonflement argileux – en invitant le territoire à anticiper ces menaces, on m’a demandé de parler d’“évolution” climatique et pas de dérèglement. »

La collusion délétère entre responsables politiques et puissants groupes d’intérêts, à l’image du scandale des eaux contaminées en bouteille de Nestlé, pourrait néanmoins faire l’objet3 d’une réévaluation plus stricte dans les mois à venir. Le député isérois Jérémie Iordanoff (Les Écologistes) a ainsi déposé le 26 mai une proposition de loi pour renforcer la transparence des responsables publics vis-à-vis des lobbys, proposant notamment de renforcer le pouvoir de contrôle et de sanction de la HATVP. Une préconisation qui fait écho à celles de l’instance, formulées dans son rapport d’activité 2024, publié le même jour.

Le député Charles Fournier espère quant à lui engager un « recours constitutionnel » afin de montrer que ces différentes attaques législatives contreviennent à la Charte de l’environnement, inscrite dans la Constitution en 20054. Lutter texte après texte pourrait certes être une solution au sein de l’hémicycle. Reste à reprendre du terrain partout ailleurs5, y compris dans la sphère publique, alors même que le chef de l’État ne trouve pas plus de cinq minutes à consacrer aux priorités écologiques en trois heures de débat télévisé le 13 mai sur TF1, trois ans après avoir déclaré à l’entre-deux-tours de la présidentielle 2022 : « Mon mandat sera écologique ou ne sera pas. » 

1. Loi du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique.

2. Laurent Mauduit, Collaborations. Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, La Découverte, à paraître en septembre 2025.

3.Le Monde et Radio France ont révélé fin janvier 2024 que Nestlé Waters pompait de l'eau contaminée pour continuer de la mettre en bouteille. En avril 2025, une enquête sénatoriale a annoncé que l’Elysée était au courant depuis 2022. 

4. La charte introduit notamment dans la Constitution trois grands principes : le principe de prévention, le principe de précaution et le principe pollueur-payeur.

5. Lire notre hors-série n°19, Territoires en résistance. De la lutte à victoire. juin 2025.

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NUMÉRO 76 : JUIN - SEPTEMBRE 2026:
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