Rats en ville : la cohabitation est-elle possible ?

Derrière notre aversion millénaire pour le rat surmulot se cache une créature d’une intelligence stupéfiante, dont le destin urbain est indissociable du nôtre.

Derrière notre aversion millénaire pour le rat surmulot se cache une créature d’une intelligence stupéfiante, dont le destin urbain est indissociable du nôtre.
Sur un trottoir parisien, une silhouette furtive se faufile. Queue rose et peu velue, museau biseauté, pelage gris-brun. Un passant l’aperçoit, pousse un cri avant de râler contre l’animal, contre la mairie. Au même moment, à Deshnoke, en Inde, des milliers de rats noirs courent librement dans le temple de Karni Mata, nourris et vénérés par les fidèles.
Deux cohabitations, deux perceptions opposées d’un même animal. Et une certitude : une répulsion viscérale pour le surmulot dans nos contrées – aussi appelé rat brun, pour le distinguer du rat noir –, dont l’image repose sur des constructions culturelles que la recherche scientifique commence à remettre en question.
Article de notre n°70 « Qui veut la peau de l'écologie ? », disponible à la commande.

Celui qui se promène sur toute la planète fait l’objet de nombreuses accusations. La principale serait d’avoir propagé, par ses morsures ou par ses souillures, la peste, qui a décimé l’Europe entre le XIVe et le XVIIIe siècle. Verdict hâtif. Les véritables coupables étaient les puces. Si les rats ont participé à la catastrophe, en transportant ces parasites, d’autres animaux – humains compris – en ont fait tout autant.
Mais l’espèce, déjà peu appréciée pour sa propension à détruire des récoltes ou à se servir dans les stocks des greniers, est restée associée à la contagion. « La peste a été un traumatisme pour les humains », analyse Julie Delfour, géographe spécialiste des animaux dits nuisibles. Si l’épidémie appartient désormais au passé, c’est maintenant la leptospirose – due à une bactérie dont certains rats sont porteurs – qui cristallise les peurs. Pourtant, les cas restent très limités (quelques centaines par an en France) et touchent principalement les personnes exposées aux urines des rats dans les égouts. L’Institut Pasteur la qualifie d’ailleurs de « souvent bénigne chez l’homme ».
Dans Étude de la cohabitation urbaine interespèce, Pauline Delahaye, chercheuse en zoosémiotique (discipline qui étudie la communication animale), révèle l’abîme entre nos croyances et la réalité. Ses travaux démontrent que les rats demeurent perçus comme dangereux et nuisibles, dépassés dans ce classement subjectif uniquement par « les espèces appartenant aux catégories des liminaires grouillants, en particulier les blattes et les cafards ». Son enquête – basée sur un questionnaire et des entretiens – expose un paradoxe saisissant : une majorité écrasante des sondés imaginent les rats comme un fléau dans la restauration, quand les professionnels du secteur rapportent seulement de rares incidents mineurs.
À l’inverse, bien peu de sondés imaginent que l’industrie préférée des rats et dans laquelle ils prolifèrent est celle de l’automobile. En effet, les rongeurs raffolent des câbles et causent régulièrement des dégâts considérables.
Ces préjugés et ce dégoût largement immérités nous aveuglent face à une réalité fascinante : l’intelligence remarquable et la complexité sociale du rat. Les études confirment leur capacité à se représenter l’espace avec précision, à élaborer des raisonnements sophistiqués et à intégrer des règles complexes. Ironiquement, cette intelligence explique aussi notre méconnaissance de l’espèce. Dans le Jardin des plantes de Paris, Christiane Denys, professeure au Muséum national d’histoire naturelle, a constaté que les rats ont développé des stratégies d’évitement si efficaces que son équipe n’a capturé qu’une dizaine de spécimens en mille nuits de piégeage.
Des recherches dévoilent leur empathie envers leurs semblables en détresse, leur propension au partage de nourriture, leur capacité à coopérer et même leur sens de l’équité – qualités que nous réservions aux primates ou à d’autres mammifères. Plus surprenant : des rats rendus dépendants à l’héroïne se sèvrent progressivement1 lorsqu’on leur offre des interactions sociales riches avec leurs congénères.
Au-delà de leurs prouesses cognitives, ils jouent un rôle écologique crucial dans nos écosystèmes urbains. Dans les égouts, ils creusent et grignotent les rebuts graisseux, empêchant la formation d’agglomérats qui bloqueraient les tunnels et canalisations. En surface, ils consomment quantité de nos déchets organiques. Pauline Delahaye rappelle également qu’ils se nourrissent d’insectes considérés comme nuisibles – dont les blattes –, servent de proie à d’autres animaux – chouettes et hiboux –, et régulent leurs populations selon les ressources disponibles.
Aveugle à ces faits, l’humain poursuit néanmoins ses campagnes de « dératisation » qui trahissent avant tout une aversion épidermique. « C’est parce qu’on ne les aime pas qu’on se permet n’importe quoi, par exemple en les empoisonnant en sachant que c’est peu efficace et que ça va avoir des conséquences nuisibles sur leurs prédateurs », explique la chercheuse. Les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka estiment dans leur ouvrage Zoopolis2 qu’en proclamant que les rats « ne font pas partie de notre société », « nous sommes persuadés de pouvoir éliminer en toute impunité ces prétendus nuisibles par des méthodes semblables à celles du nettoyage ethnique ».
Des articles scientifiques ont signalé une hausse du nombre de ces rongeurs en surface dans les grandes villes telles que New York ou Paris, émettant l’hypothèse qu’il s’agirait d’une conséquence du réchauffement climatique3. Que faire, alors ? « Par son opposition à nos moyens de lutte, le rat doit nous pousser à évoluer et à essayer de comprendre cet “autre”, cet animal qui nous fait face », plaide Julie Delfour.
De fait, certaines villes et élus français tentent d’encourager un changement de regard. À Bordeaux, un conseiller municipal a proposé, dans le cadre d’une étude sur la place des animaux en ville, de décrire le rat comme « un animal nécessaire à la ville ». Biologistes et militants du bien-être animal suggèrent de le désigner sous le terme d’animal « liminaire », qui reconnaît le statut ambivalent de ces urbains ni sauvages ni domestiqués et traduit une vision non stigmatisante de ces êtres qui partagent nos espaces.
Ces tentatives se heurtent à des résistances systématiques. En 2020, à Strasbourg, une proposition de création d’une « mission d’information sur la gestion du rat en ville et des animaux liminaires dans l’habitat » a déclenché une tempête politique et les moqueries d’une partie de l’opposition. Une élue s’indignait : « J’entends que c’est enthousiasmant d’appeler “liminaires” [sic] des animaux nuisibles (…). Je suis désolée mais personne n’a envie de dormir (…) à côté d’un rat. Est-ce qu’on se rend compte de ce qu’on est en train de dire ? (…) Quelle est la priorité ? Les gens qui vivent dans cette situation sanitaire dramatique ? (…) Pour moi, la vraie question, c’est comment on les aide eux, pas comment on aide le rat à trouver un meilleur caveau. »
En 2023, Anne Hidalgo reconnaissait l’échec d’un plan anti-rats de six ans ayant coûté 1,5 million d’euros et envisageait la création d’un comité pour étudier la « cohabitation » entre Parisiens et rongeurs. L’élu LR Geoffroy Boulard dénonçait ce qu’il considère comme un manque de sérieux. En décembre 2024, un colloque sur les animaux liminaires – dont les rats – à l’Assemblée nationale suscitait encore des réactions similaires, un député EPR se disant « atterré » face à ce sujet « débile »4.
Des solutions autres que l’extermination existent pourtant et peuvent être complémentaires : nettoyage intensifié et régulier près des lieux de restauration, contraception orale de certains individus, poubelles et conteneurs à déchets toujours plus hermétiques, appâts destinés à déplacer les populations… Et bien sûr, sensibilisation des citoyens comme des professionnels. Qui sait, par exemple, que les grands travaux urbains chassent les rats vers la surface, expliquant leur soudaine visibilité ? Dans la pénombre de nos cités, ils poursuivent leur existence parallèle à la nôtre, narguant nos illusions d’éradication.
Peut-être est-il temps, comme le suggère Pauline Delahaye, de « s’essayer à un cran un peu plus élargi de vivre ensemble » – non par défaite face à un adversaire, mais par reconnaissance d’une espèce différente qui, comme nous, a sa place en ville.
1. Hadaway et al., « The effect of housing and gender on preference for morphine-sucrose solutions in rats », Psychopharma-cology, vol. 66 (1), 1979.
2. Will Kymlicka et Sue Donaldson, Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, Alma Éditeur, 2016.
3. Jonathan Richardson et al., « Increasing rat numbers in cities are linked to climate warming, urbanization, and human population », Science Advances, vol. 11 (5), 2025.
4. « Pendant ce temps, à l’Assemblée, on parle de rats et pigeons », Libération, 12 décembre 2024.
Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !
S'abonnerFaire un don