La lutte occupe une place centrale dans votre œuvre. C’est elle qui vous a conduite à l’écriture ?
Le projet pétrolier Énergie Est a clairement déclenché mon entrée en littérature. Il est au cœur de ma trilogie Encabanée, Sauvagines et Bivouac. En 2013-2014, la compagnie TransCanada prévoyait de construire un oléoduc de 4 600 kilomètres pour traverser le Canada d’un océan à l’autre. 828 cours d’eau devaient être ainsi traversés, un non-sens total ; cela m’a vraiment piquée. J’habitais alors dans ma petite cabane du Kamouraska, j’avais quitté Montréal.
J’ai organisé des rencontres avec des centaines de résidents de la région, des militants de Greenpeace, des organismes de lutte contre l’industrie pétrolière partout au Québec. Nous avons fondé deux mouvements : Coule pas chez nous et Stop Oléoduc Kamouraska. Nous avons fait des bannières qu’on allait installer le long des autoroutes, j’ai rédigé des tracts, nous avons manifesté. Puis je me suis fait élire comme conseillère municipale dans mon village, avec un autre militant écologiste. Nous étions deux conseillers sur six, nous n’avions aucun poids dans les décisions mais avions accès à l’information, que nous faisions fuiter. C’était une lutte qui se jouait à plusieurs niveaux et nous a appris à résister. Et surtout, nous avons gagné.
Entretien issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Nous avons réussi à faire tomber ce projet. Je me suis alors dit qu’il fallait que je raconte comment nous avions fait. J’ai poussé le curseur un peu plus loin en y ajoutant une part de fiction, car j’avais envie de faire mourir des personnages pour ne pas apparaître complaisante envers la lutte. Car il y a des dangers. Il y a des disparitions et des meurtres – sans doute moins au Canada qu’en Amérique centrale, mais être écologiste de nos jours, c’est parfois ne pas avoir une très longue espérance de vie.
Comment expliquez-vous le succès dans cette lutte ?
La crise environnementale commençait à être sur toutes les lèvres. On était au début d’un virage vert. Et le Canada, selon le Giec, se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. On observe ici des phénomènes extrêmes vraiment inquiétants. Les forêts s’embrasent, des ours polaires descendent dans des villages où on n’en voyait jamais. Cela a accéléré la prise de conscience.
Pour la première fois, le gouvernement canadien a dû faire face à un front uni entre peuples autochtones – les Premières Nations –, Québécois francophones et anglophones. Un consensus large s’est formé pour protéger la nature. C’était tout à fait inédit.
Comment concevez-vous votre place de romancière dans le combat écologique ?
Je crois qu’on sous-estime grandement le pouvoir de la fiction. C’est en premier lieu un exercice d’empathie. Il s’agit de s’identifier à un personnage, comprendre l’autre, se placer dans des situations inconnues. Une autre époque, une autre culture, une autre région. Évoluer avec le personnage, vivre des émotions. C’est une expérience transformatrice. Contrairement à la lecture d’un essai qui sera dans un rapport savant, très bien chiffré, sourcé, mais qui va agir au niveau de la pensée, du cerveau et, de mon point de vue, nous poussera moins à agir.
Les données vont nous alerter mais nous placer dans une forme de sidération. Alors qu’en essayant d’émouvoir, de parler d’enchantement, de réenchantement, en renouant avec le territoire de l’enfance, des contes, de la beauté du vivant, on a plus de chances de toucher le cœur et d’inviter à l’action. Les romanciers et romancières ont un rôle très important à jouer. En ce qui me concerne, je ne peux pas faire autre chose que de l’art engagé, sinon je verrais ça comme un geste trop égoïste. Je me sens comme une porte-parole pour ceux qu’on n’entend pas, les voix marginales, les arbres anciens, les animaux braconnés, les femmes autochtones assassinées, disparues. Toutes ces personnes et ces êtres qu’on n’entend jamais. Je pense que mon rôle c’est d’inspirer la relève, d’alimenter en elle des idées de luttes.
Dans votre trilogie, vos personnages versent souvent dans l’action directe. Je pense notamment au personnage de Riopelle, dans Bivouac, engagé dans une ZAD pour défendre une forêt. Faut-il tourner la page du plaidoyer, de l’argumentation, des formes plus classiques de militantisme ? Mettre son corps en opposition ?
Tout le monde se souvient d’Henry David Thoreau qui a fait de la prison car il n’avait pas payé ses impôts. C’était un petit geste mais en un sens il a utilisé son corps. On pense aussi à Gandhi et ses grèves de la faim, ou encore à tous ces penseurs assassinés pour leurs idées. Ces figures de la contre-culture se sont servies de leurs corps pour lutter.
Je pense que c’est encore plus puissant de mettre son corps en jeu quand on est une femme car nous portons la vie. Mais surtout, je crois qu’il faut agir là où l’on peut avoir un impact, là où l’on peut aussi éprouver du plaisir. Car le plus grand risque c’est de s’épuiser. J’ai participé à beaucoup de luttes, mais aujourd’hui je suis mère et je suis moins sur le terrain. Je me mets moins en danger mais je vais y revenir un jour. De nouvelles luttes émergent, ici notamment autour des zones humides, souvent excavées pour enfouir des déchets toxiques, qui contaminent ensuite les nappes phréatiques.
Nous sommes en train de découvrir que nous sommes le pays où il y a le plus de déchets dangereux américains qui sont enfouis. J’ai beaucoup milité et écrit sur la forêt, mais je sens que les marécages m’appellent. Je réalise à quel point ils sont un berceau essentiel de la biodiversité.

Votre œuvre est marquée par l’action directe, mais également par l’idée de faire sécession pour rejoindre des communautés. Cet horizon de la désertion est-il également une clé ?
Déserter est une forme de quête de vision, un peu comme pour les peuples autochtones qui partent en forêt rencontrer des animaux. On peut le faire à différentes échelles mais le plus important c’est de bouger, de s’exposer à des idées nouvelles, de se mettre dans des contextes culturels différents, d’élargir notre pensée. Les frontières importent peu. Cela dit, je ne pense pas qu’il faille fuir complètement les villes.
Il s’agit plutôt de rompre avec la sédentarité, se souvenir que nous sommes nomades, afin d’accélérer les prises de conscience. Il faut aller en nature, s’exposer à toutes ces molécules qui nous guérissent, se souvenir de l’apaisement qu’on ressent dès qu’on se retrouve dans un milieu sauvage. Nous avons besoin de ces expériences-là.
Vous avez déclaré ne plus croire dans « le public et les grands systèmes pour protéger la nature », que le salut résidait dans des « initiatives privées » comme le rachat de terres pour les protéger. Vous avez vous-même racheté une forêt pour vous opposer à un projet de station de ski.
Je n’ai pas d’argent en banque, mais des hectares que je protège. Le but n’est pas de posséder mais d’empêcher les projets destructeurs. Quand il y a eu le projet d’oléoduc, je me suis interposée. J’étais déjà propriétaire de plusieurs acres sur le tracé du pipeline. Maintenant, je me sers de mes droits d’auteur pour mettre la main sur des bouts de terrain. J’ai acheté deux parcelles à flanc de montagne dans les Laurentides, au nord de Montréal. Je venais d’apprendre que la station de ski du coin avait été rachetée et qu’il y avait un projet de développement d’un nouveau versant qui donnait sur un lac de haute montagne avec une eau particulièrement pure.
Avec quelques riverains, comme nous étions propriétaires du chemin privé qui donnait accès au site de construction, nous avons décidé de bloquer ce projet. Cela a été suffisant pour qu’il tombe à l’eau. Ensuite, j’ai revendu mes parcelles à des écologistes. C’est une goutte d’eau dans l’océan mais ça inspire les autres, je pense. Cette méthode – utiliser le droit foncier – marche et pallie le fait que les grandes lois de protection de l’environnement arrivent toujours trop tard, quand elles arrivent. C’est beau, c’est excitant et c’est rapide.
Quelle est la situation aujourd’hui au Canada ? Observe-t-on le même retournement anti-écologiste qu’aux États-Unis ou en Europe ?
La situation est très préoccupante, avec des gouvernements très pro-pétrole. C’est inquiétant mais dans le même temps, la population n’a jamais été aussi formée, unie, optimiste, enjouée par la lutte, avec des enfants qui connaissent le nom des plantes, sont déjà conscients qu’il faut agir et bien plus avisés que nous ne l’étions dans la vingtaine.
Le projet de conscientisation de la société porte ses fruits. Ses effets ne seront sans doute pas immédiats, mais ils émergeront à moyen terme. Les luttes, les révolutions prennent du temps et il faut parfois des crises pour y parvenir.
Votre dernier roman, Hexa, se démarque de vos précédents ouvrages. C’est un roman d’anticipation qui se déroule en 2090 dans un monde en proie aux pénuries, au rationnement et où la natalité est contrôlée. Pourquoi avoir voulu vous confronter à ce genre ?
Je suis une grande lectrice de science-fiction depuis l’adolescence. J’ai été très marquée par Le Meilleur des mondes, 1984, Fahrenheit 451 ou La Servante écarlate. Pendant un temps, je suis allée planter des arbres dans le but d’espionner ce qui se passait dans les forêts, observer les ravages des coupes rases. J’ai commencé à écrire un roman où les personnages étaient des planteuses d’arbres. Je voulais une approche très documentaire, au présent.
Mais c’était profondément déprimant de raconter la foresterie telle qu’elle est aujourd’hui : les épinettes génétiquement modifiées, ces « AGM » (arbres génétiquement modifiés) qui poussent droits, sans branches, pour être coupés et faire du bois de construction dans trente ans. Ce ne sont pas des forêts, ce sont des champs de maïs. Je ne pouvais pas raconter ça, c’était trop laid, trop idiot.
Alors j’ai commencé à lire sur l’écoforesterie, comment ramener de la biodiversité et l’accélérer par un reboisement moins productiviste, avec différentes essences d’arbres. Pour raconter ces innovations, j’ai pensé à camper le récit dans un futur proche. On était alors en pleine pandémie et confinement, et cela m’a invitée à pousser le curseur encore plus loin, en 2090, et imaginer des cités intelligentes où les ressources naturelles seraient rationnées, les naissances contrôlées et les déplacements non essentiels limités.
J’ai aussi suivi un cours avec Margaret Atwood qui m’a expliqué que dans ses romans, elle n’invente rien mais pioche des faits qui se sont réellement produits, des choses qui sont arrivées aux femmes ou en politique, à d’autres époques. Hexa a été très marqué par le Covid. Ne plus pouvoir sortir, ne plus pouvoir aller marcher en forêt alors qu’il n’y avait personne... J’ai beaucoup souffert à ce moment-là. C’est un trauma générationnel.
Pour autant, Hexa n’est pas un roman pessimiste, où l’espoir serait absent. Au contraire, vous parlez de « hopepunk fiction ».
Je suis une optimiste à tout casser, donc cela transparaît forcément. C’est davantage une utopie qu’une dystopie. Au début du livre, on est dans cette cité « intelligente », complètement étanche et contrôlée, avec des drones partout. Mais très vite, on se retrouve dans la forêt – la « forêt neuve », comme je la nomme.
On se retrouve dehors, avec des humains qui inventent de nouvelles solidarités, dans une sororité que nous n’avons pas vue depuis longtemps dans notre monde, dans une reprise de pouvoir au niveau de la naissance. J’avais envie de raconter toutes sortes de réseaux d’entraide qui peuvent naître dans un contexte de crise.
Hexa est dédié aux « sorcières ». Quelle est votre version de l’écoféminisme ? Vous lui préférez parfois le terme de « féminisme rural »…
Ce que j’ai pu ressentir dans le mouvement féministe autour de moi, dans ma famille, chez mes amis, dans mes lectures, c’était une forme de haine de l’homme qui s’installait. Je vois les hommes se faire démolir comme si c’étaient des démons alors que je les considère comme nos alliés. En tant que femme, je veux juste être traitée à égalité, avoir les mêmes chances. Et moi, ce qui m’animait enfant, puis jeune femme, c’était de faire des choses typiquement genrées, traditionnelles : être maman au foyer, avoir beaucoup d’enfants, cuisiner, faire des remèdes avec des plantes, jardiner, avoir des animaux… Un mode de vie rural, souvent méprisé par une certaine frange du féminisme, perçu comme un recul plutôt qu’un choix.
Pour moi, le féminisme n’est pas lié à une ambition de carrière ou au dépassement des hommes, il s’agit de pouvoir faire ce que l’on veut. Élever des enfants respecteux de leur mère, vivre avec des hommes bienveillants qui respectent les femmes, former la relève, c’est aussi un geste féministe. Mon féminisme rural est plus traditionnel, proche de la nature. Il vise à renouer avec une forme d’autonomie, de souveraineté alimentaire, réapprendre à se soigner soi-même. Je pense que l’émancipation passe par là.
Pensez-vous que la littérature est essentielle pour nous aider à continuer à nous battre et envisager de possibles victoires ?
Les livres sont des objets subversifs. Ils résistent à la censure, passent de main en main. Ce sont des objets magiques, encore plus si on les partage. Moi j’avais un livre comme ça, Les Luttes fécondes de Catherine Dorion, on se l’était passé et tout le monde avait mis une date, des commentaires. C’était très beau. Les lectures façonnent un lien, c’est un gage de sororité.
En 2090, dans un monde dévasté par le réchauffement climatique où les ressources sont devenues rares, Thalie, 16 ans, vit dans la cité de Sainte-Foy au Québec. Une ville enceinte de murs, bétonnée, surveillée en permanence par des drones, où tout est rationné et les naissances contrôlées. Pour la première fois, elle est autorisée à accompagner sa mère Sandrine hors de la cité, au sein d’un groupe de femmes chargé de reboiser le nord du pays. Quitter le monde des machines pour celui des fées. Une expérience initiatique où la jeune femme découvre cette société de femmes, ses solidarités, ses valeurs et retisse des liens avec le vivant.
Gabrielle Filteau-Chiba
Née en 1987 à Montréal, fille d’un professeur et d’une traductrice médicale, Gabrielle Filteau-Chiba débute sa carrière professionnelle comme traductrice. En 2013, elle décide de quitter la métropole québécoise pour s’installer dans une cabane en bois, sans électricité, dans la région du Kamouraska. Cette expérience, ainsi que son engagement contre le projet d’oléoduc Énergie Est, l’amènent à publier en 2018 un premier récit, Encabanée, à forte teneur documentaire. On y découvre Anouk, personnage que l’on retrouve dans ses deux romans suivants, Sauvagines et Bivouac, qui prolongent une réflexion sur notre lien à la forêt, au vivant et à sa défense. En 2022, elle publie un recueil de poésie, La Forêt barbelée, avant de signer Hexa en 2023.
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