Jeunes

Pourquoi le militantisme des jeunes dérange ?

En matière d’engagement, la valeur n’attend pas le nombre des années. Alors pourquoi les jeunes font‑ils l’objet d’un si profond rejet dès lors qu’ils formulent une parole politique ?

7 septembre 2010. La réforme des retraites soutenue par le gouvernement Fillon et conduite par le ministre du travail Éric Woerth provoque des manifestations dans toute la France.

Parmi les figures qui s’y opposent, Victor Colombani, 15 ans, court d’un plateau de télévision à un autre. « Je deviens une figure médiatique un peu malgré moi », admet le trentenaire qui, à l’époque, est fraîchement devenu président de l’Union nationale lycéenne (UNL), qui compte six mille adhérents. Son entourage, bienveillant, l’avertit : à ce niveau d’exposition, aucun pas de travers ne lui sera pardonné. « Mais à 15 ans, comment être autant dans le contrôle de soi ? Comment faire la différence entre ce qu’on représente et l’adulte qu’on n’est pas encore totalement ? », s’interroge-t-il, quinze ans plus tard.

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À l’époque, le syndicat déniche une formule politiquement efficace, reprise par la presse1 : le gouvernement est irresponsable. « Des gamins de 16 ans tout au plus qui renversent l’argument de l’irresponsabilité, c’est génial ! », se souvient-il, le sourire dans la voix.

Aussi grisante qu’a été l’expérience, Victor Colombani n’a plus milité après ça. « Quand tu arrives devant un lycée pour demander au proviseur la fermeture administrative de son établissement, tu dois passer une première barrière symbolique qui est le sentiment d’illégitimité. On voit d’ailleurs assez vite les regards qui se disent : c’est qui, ce minot ? Et encore, je suis un jeune homme blanc, moins propice au harcèlement », tempère celui qui est désormais avocat en droit du travail au sein du cabinet Atlantes, engagé aux côtés des salariés et des fonctionnaires.

Si c’était à refaire ? « En 2010, oui, à quelques aménagements près. En 2026, avec Instagram et le dialogue amoindri du gouvernement avec le mouvement syndical… J’y réfléchirais à deux fois », rétorque Victor Colombani.

Ces dernières années, c’est Manès Nadel, né en 2007, responsable du syndicat La Voix lycéenne, qui a pris le relais. Remarqué dans son passage sur BFM TV fin janvier 2023 dans le cadre du mouvement d’opposition à la réforme des retraites, l’exposé de ses revendications est visionné par plus de 1,5 million d’internautes.

L’un de ses détracteurs ? Le même Éric Woerth, qui défendait une réforme libérale des retraites treize ans plus tôt déjà. « Il faut d’abord qu’il rentre sur le marché du travail, qu’il fasse ses études et puis il construira la société », lâche-t-il sur le plateau de BFM TV en évoquant Manès Nadel. Ce à quoi répond le jeune militant sur Twitter : « Bonjour Éric Woerth, plutôt que de donner votre avis sur cette abjecte réforme des retraites, je vous suggère d’aller en cours. Vous pourrez apprendre à ne pas bégayer, par exemple. »

Punchlines et impertinence

Est-ce précisément l’impertinence et le sens de la punchline, propre aux très jeunes militants, qui électrisent les responsables politiques à ce point ? Taxés de naïveté ou renvoyés à une prétendue instrumentalisation, les mineurs sont en tout cas dénigrés dès lors qu’ils formulent une parole politique. On pense instantanément à l’activiste suédoise Greta Thunberg, qualifiée tour à tour par des hommes politiques2 de « prophétesse en culottes courtes », « gourou apocalyptique » ou encore de « jeune activiste totalement sous emprise ».

Ces insultes n’étonnent pas Gabriel, 33 ans, militant au sein du collectif Enfantiste, créé en 2022, qui se mobilise contre les violences faites aux enfants et aux adolescents, et souhaite inscrire ce sujet dans le débat politique. « On renvoie les enfants à l’école de la même manière qu’on a renvoyé les femmes à la cuisine. Pour empêcher leurs voix d’exister », assure-t-il. Ce climat délétère n’a pas empêché Romane, 14 ans, d’intégrer le collectif en mars 2025. « De là où je suis, je ne peux pas ignorer les violences faites aux enfants, elles sont sous mes yeux. Il y a trois enfants par classe victimes d’inceste », déplore-t-elle3, avant d’ajouter : « Les enfants sont la seule minorité qu’il est encore acceptable de discriminer. »

« On adore quand les jeunes ramassent des déchets, mais quand ils ont une posture anticapitaliste et qu’ils expriment de la colère et commencent à parler de domination, on criminalise leur engagement. »

Né en France, le mouvement de l’enfantisme est davantage établi et étudié dans les pays anglo-saxons à travers la notion de childism et les childhood studies. La chercheuse Mathilde Lévêque, maîtresse de conférences en littérature jeunesse, a été l’une des premières universitaires françaises à s’intéresser à ce courant qui considère les enfants comme un groupe minoritaire et marginalisé par les adultes.

Ce mouvement s’inscrit également dans le sillage du mouvement #MeToo, et a été renforcé par la publication de best-sellers dénonçant les violences sexuelles sur des mineurs tels que Le Consentement (Grasset, 2020), de Vanessa Springora, ou La Familia grande, de Camille Kouchner (Seuil, 2021), « qui ont impulsé une forte dynamique tant sociale qu’académique et militante », estime Ghislain Leroy, sociologue responsable du séminaire Enfance(s) et sociologie(s), dans la revue spécialisée Sciences humaines4.

L’histoire militante des enfants sous nos yeux

Si on peine souvent à imaginer la figure de l’enfant-militant, elle a pourtant toujours existé. En plein mouvement des droits civiques à Birmingham, en Alabama, des centaines d’enfants et d’adolescents participent activement aux protestations contre la ségrégation raciale.

À seulement 9 ans, Audrey Faye Hendricks5 est l’une des plus jeunes manifestantes à être arrêtée et incarcérée lors des marches organisées par Martin Luther King en 1963, lequel encourage d’ailleurs les enfants à se joindre aux cortèges. Attaqués par des chiens et des canons à eau, les enfants furent si réprimés par la police que cela incita de nombreuses personnes à s’engager et contraignit le gouvernement fédéral à agir.

Autre exemple au Sommet de la Terre de l’ONU à Rio, en 1992, quand la Canadienne Severn Cullis-Suzuki, 12 ans, délivre un vibrant appel aux adultes, sommés d’agir contre la dégradation de l’environnement : « J’ai peur de respirer l’air parce que je ne sais pas quelles substances chimiques il contient. Vous préoccupiez-vous de ces choses à mon âge6 ? », affirme-t-elle, le ton grave, devant un auditoire bouche bée.

Capables de militer avec leurs tripes plus que quiconque, les enfants ont cela de particulier d’être remarqués dans les luttes, bien que vite oubliés. « Entre les mineurs qui ont porté les révoltes de Mai 68, les grèves scolaires au Royaume-Uni ou la lutte de jeunes autochtones contre des multinationales, l’histoire militante des enfants est sous nos yeux, mais on est incapables de la voir. Admettre que les jeunes sont capables de lutter vient questionner notre rapport ascendant à eux », souligne Gabriel, du collectif Enfantiste.

S’il existe désormais des initiatives institutionnelles visant à intégrer les enfants dans certains processus de décision, à l’image des conseils communaux des enfants, elles restent illusoires et symboliques. « On donne la parole aux enfants, sans penser le partage de pouvoir. On adore quand les jeunes ramassent des déchets, mais quand ils ont une posture anticapitaliste et qu’ils expriment de la colère et commencent à parler de rapports de domination, on criminalise leur engagement », poursuit Gabriel, qui considère que la radicalité peut aussi faire partie des résistances infantiles.

« Quand des jeunes Nanterrois brûlent une voiture suite au meurtre de Nahel Merzouk par un policier, c’est une manière de s’indigner, c’est un message politique », défends le militant. Par ailleurs, l’argument d’irresponsabilité des enfants est paradoxal, puisqu’un adolescent peut, dès 13 ans, être jugé pour ses actes et incarcéré, au même titre qu’un adulte.

À rebours de l’idée selon laquelle les jeunes seraient complètement dépolitisés, plus des trois quarts des 18-30 ans disent participer plus ou moins régulièrement à des actions citoyennes : manifestation, pétition en ligne et bénévolat militant, selon le dernier baromètre d’opinion du Cercle des économistes.

Il faut dire qu’ils ont de nombreuses raisons de s’indigner. Dans son livre Sois-jeune et tais-toi, publié en 2022 aux éditions Payot, la journaliste Salomé Saqué rappelle qu’en 1982 17 % des emplois des jeunes étaient précaires (CDD, intérim). En 2022, ce chiffre monte à 52 %. 

160 000 enfants victimes de violences sexuelles par an

Les enfants et les adolescents sont aussi l’une des populations les plus confrontées aux violences. Le groupement d’intérêt public Enfance protégée, créé le 5 janvier 2023, délivre dans la première édition de son rapport nommé « Protection de l’enfance et maltraitances » des chiffres effarants. En 2024, 57 311 victimes mineures de violences physiques commises dans un cadre intrafamilial sont concernées par une plainte. En 2022, soixante mineurs sont décédés de mort violente au sein de la famille (ce qui représente un enfant mort tous les six jours).

Au-delà des violences subies, il ne faut pas oublier les violences auxquelles les enfants assistent. En 2024, au moins 21 880 enfants sont concernés par les violences conjugales. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) estime à 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année.

Aussi légitime soit-elle, leur place dans les cortèges reste rare. Car la répression policière, toujours plus violente, décourage les personnes les plus vulnérables, et parmi elles les enfants, de faire partie physiquement des espaces de luttes, et donc symboliquement du champ politique. Sur le terrain, des bases arrière prennent alors forme, à l’image des garderies autogérées pendant les manifs, ou « bambineries ».

La plus ancienne d’entre elles est le collectif rennais La Bulle – acronyme de « Bienvenue, unissons nos luttes par l’accueil d’enfants » –, qui garde bénévolement bambins et ados de militants en marge des manifestations. Si ce n’est pas leur mission première, ils génèrent également du lien social. En 2022, Candice Garde, professeure des écoles de 42 ans, s’installe dans la région rennaise. Elle ne connaît encore personne et sa situation de maman solo limite ses possibilités de rencontres. Elle se rapproche de La Bulle car « elle ne veut pas exposer sa fille de 5 ans aux lacrymos ».

Pour éviter de rester en vase clos entre militants CSP+, La Bulle s’est rapprochée du syndicat de parents Front de mères, qui lutte contre les discriminations et les violences que subissent les enfants des quartiers populaires, en organisant une chasse aux trésors, dans le quartier de Maurepas, à Rennes.

Des initiatives encore timides et surtout inégales selon les territoires, alors même que de plus en plus de centres commerciaux proposent des « kids club », pour s’assurer que les parents ne soient pas empêchés de consommer.  


1. Marc Daou, « “Il faut s’attendre à un durcissement du mouvement lycéen” », France 24, 16 octobre 2010.

2. Matthieu Balu, « Greta Thunberg, “gourou apocalyptique”… qui ne fait que citer les experts », Huffpost, 23 juillet 2019.

3. Se référant aux chiffres de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qui rapporte que 1 personne sur 10 a verbalisé un inceste vécu.

4. Béatrice Kammerer, « Les enfants sont-ils discriminés ? », Sciences humaines, 20 avril 2025.

5. « Audrey Faye Hendricks Biography », National Women’s History Museum.

6. « Le discours de Severn Cullis-Suzuki au sommet de Rio en 1992 », Brut, 20 juin 2023.

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