Édito. La « violence lente » de la contamination du monde

Découvrez l'édito de notre n°74 « Qui paie le prix des pollutions ? » par Elsa Gautier, rédactrice en chef de Socialter.

Découvrez l'édito de notre n°74 « Qui paie le prix des pollutions ? » par Elsa Gautier, rédactrice en chef de Socialter.
«Les futurs historiens seront peut-être confondus par notre folie ; comment, diront-ils, des gens intelligents ont-ils osé employer, pour détruire une poignée d’espèces indésirables, une méthode qui contaminait leur monde, et mettait leur existence même en danger ? », interrogeait la biologiste Rachel Carson en 1962 dans son livre Printemps silencieux, qui a marqué un tournant dans la prise de conscience de la dissémination massive de toxiques dans l’environnement1.
Soixante ans plus tard, il reste difficile de prendre la mesure de la contamination de notre monde. Car les pollutions à l’âge industriel sont insidieuses et se dérobent à l’œil humain, à l’instar des particules fines, des micro-plastiques ou des métabolites de pesticides : « leur invisibilité et leur dilution favorisent les controverses et les dénis », souligne l’historien de l’environnement François Jarrige. Elles sont donc un objet politique difficile à saisir pour les citoyens ordinaires, et souvent réservé aux experts.
Édito issu de notre n°74 « Qui paie le prix des pollutions ? », disponible en kiosque et librairie et à la commande.

Plastiques en tous genres, PFAS, pesticides… La prolifération des substances de synthèse est proprement vertigineuse. Au XXe siècle « la quantité de produits chimiques diffusés dans les environnements a été centuplée pour répondre à la demande en matériaux nouveaux pour l’habillement, le logement, la construction, le transport, les loisirs ou la production agricole », rappelle encore François Jarrige dans La contamination du monde (Seuil, 2017). En 1976, on évalue ainsi à 62 000 le nombre de substances chimiques en circulation aux États-Unis, à peu près hors de tout contrôle.
Avant 1981, un total d’environ 100 000 produits de synthèse arrivent sur les marchés mondiaux, un chiffre qui atteint les 120 000 en 2011, dont quelques milliers à peine sont soumis à une évaluation des risques2.
Pourtant les effets à long terme de cette prolifération sont bien tangibles pour celles et ceux qui en subissent la « violence lente », un terme forgé par le chercheur états-unien Rob Nixon pour décrire « une violence qui intervient graduellement et hors de nos vues, dont les atteintes différées sont disséminées dans le temps et dans l’espace ». Et si les pollutions toxiques sont diffuses, leurs impacts révèlent une distribution sociale très inégale du risque sanitaire. Ainsi, aux côtés des riverains affectés par les rejets industriels et chimiques, les premières victimes de la chimisation de l’agriculture sont évidemment les travailleurs agricoles eux-mêmes.
Aujourd’hui en France, les agriculteurs sont ainsi loin d’être unanimes à réclamer le maintien à tout prix des pesticides, car beaucoup payent dans leur chair la manipulation de ces toxiques : en 2024, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP) a enregistré 978 demandes, parmi elles, 94 % concernent des travailleurs agricoles.
Balayant cette réalité tragique, le sénateur LR Laurent Duplomb se fait le défenseur acharné de l’agrochimie au Parlement, au nom d’un monde agricole qu’il prétend incarner à lui-seul. Malgré une pétition signée par deux millions de Français et la censure du Conseil constitutionnel, l’ancien représentant de la FNSEA, conseiller aux questions agricoles de Laurent Wauquiez, a déposé, le 30 janvier dernier, une nouvelle proposition de loi pour réautoriser l’usage de deux pesticides, dont l’acétamipride, un insecticide néonicotinoïde interdit depuis 2018.
Dans l’exposé des motifs de ce nouveau texte, la « compétitivité de la ferme France » (sic) tient lieu d’intérêt général. Il n’y a pas d’alternative selon le sénateur de la Haute-Loire : certaines filières sont dans une « impasse technique » et ne peuvent être livrées à la concurrence déloyale de leurs homologues européens.
Et pour le coup, Laurent Duplomb n’a sans doute pas tort. Le modèle agricole productiviste dépend structurellement du recours aux pesticides : il ne peut survivre sans eux. Leur interdiction suppose donc une transformation en profondeur des systèmes de culture, qui doivent obéir à d’autres lois que celles de la compétition marchande.
Donc il faut être cohérent : si la France interdit l’usage de certains pesticides, comme l’acétamipride, il faut faire une entorse au « libre-échange », et interdire l’importation dans l’Hexagone de fruits traités avec ce toxique, comme le proposent actuellement les députées Aurélie Trouvé (LFI) ou Delphine Batho (Groupe Écologiste et Social). L’impasse n’est pas technique, M. Duplomb, mais bien politique.
1. Elle mettait en lumière la dangerosité de l’utilisation massive du DDT, un insecticide finalement interdit en France en 1971.
2. Comme le rappellent Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Boulou dans leur livre récent Les natures du productivisme (La Découverte, 2026).
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