Analyse

Substances toxiques : pollutions partout, justice nulle part ?

Illustration : Florent Pierre

En France et en Europe, l’assouplissement des réglementations sur les pesticides fait craindre le pire en matière de pollution agrochimique pour les années à venir. Qu’elles soient issues de l’industrie ou de l’agrochimie, les pollutions sont marquées par une géographie sociale, couplée à l’héritage colonial, où la pauvreté est souvent synonyme d’exposition et de vulnérabilité. Des injustices environnementales qui font l’objet de plus en plus de mobilisations.

«Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies », affirmait Gabriel Attal lors de sa déclaration de politique générale en 2024. En sera-t-il de même pour les pollueurs ?

Article issu de notre n°74 « Qui paie le prix des pollutions ? », disponible en kiosque et librairie et à la commande et sur abonnement.

C’est en tout cas ce qu’espère l’association Notre affaire à tous, qui a assigné en justice, le 29 janvier, les entreprises Arkema et Daikin, productrices de « polluants éternels » – les PFAS, substances extrêmement toxiques et résistantes dans l’environnement. L’objectif ? Obtenir 36 millions d’euros dans l’espoir d’appliquer le principe de « pollueur-payeur ». Car les coûts nécessaires pour venir à bout de la contamination massive aux substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées dans l’environnement sont astronomiques.

Un rapport de la Commission européenne, publié le 29 janvier 2026, estime les coûts théoriques de la dépollution entre 330 milliards et 1 700 milliards d’euros d’ici à 2050 pour le continent européen. Pour la France, ce coût est évalué entre 710 millions et 12 milliards d’euros annuels, selon le Forever Lobbying Project, une vaste enquête collaborative menée par 29 médias répartis dans 16 pays d’Europe. Si l’association Notre affaire à tous tente de mettre fin à l’impunité industrielle, le gouvernement choisit quant à lui d’avancer main dans la main avec l’agrochimie.

En atteste la fameuse loi Duplomb – en partie censurée par le Conseil constitutionnel – et la nouvelle proposition de loi déposée le 30 janvier par le même responsable politique, le sénateur Laurent Duplomb, qui vise à réintroduire des pesticides interdits, mais aussi du paquet législatif « Omnibus » sur l’alimentation au niveau européen, qui risque, s’il est adopté cette année, de faire sauter les derniers verrous réglementaires de l’autorisation de pesticides. Pour l’association Générations futures, cela signifierait que « 50 % des substances actives bénéficieraient d’une autorisation illimitée dans le temps, empêchant toute prise en compte des nouvelles connaissances scientifiques sur leur dangerosité ».

Or, c’est bien grâce à leur réexamen que des substances reconnues comme dangereuses peuvent être retirées du marché. Le chlorpyrifos, un insecticide neurotoxique, a par exemple été interdit en 2011 après plusieurs décennies d’utilisation. « Des pesticides comme le glyphosate, le néonicotinoïde acétamipride ou les deux tiers des pesticides PFAS autorisés bénéficieront d’autorisations à vie », alerte l’association. De quoi faire perdurer ces pollutions quasi ubiquitaires qui s’accumulent et sont de mieux en mieux documentées.

Dans un rapport paru le 3 décembre 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) alertait sur l’omniprésence des TFA, le plus petit des PFAS, dans l’eau du robinet, sans parler des récents scandales de l’hexane , du prosulfocarbe ou encore du cadmium – substances toutes liées à l’agroindustrie –, révélés ces derniers mois.

Les riverains en première ligne

Si cette pollution de molécules toxiques est diffuse, qu’elle provienne de l’industrie agrochimique ou des bassins industriels, elle touche inégalement la population. Les pesticides, par exemple, se concentrent logiquement dans certains territoires ruraux. L’étude PestiRiv, de l’Anses et Santé publique France, parue le 15 septembre 2025, mesure l’exposition aux pesticides des personnes qui habitent proche des cultures de vigne. Alors qu’« environ 4 % de la population vit à moins de 200 mètres d’une parcelle de vigne et [que] cette culture est fortement intriquée avec les habitations », le rapport confirme l’existence d’une surexposition des riverains aux pesticides.

Cela concerne en particulier les enfants de 3 à 6 ans qui se trouvent à proximité des traitements, précise l’étude, et les travailleurs agricoles, en contact parfois direct avec ces substances. Les conséquences sur la santé sont également documentées. L’étude Agrican et l’expertise collective de l’Inserm sur les pesticides ont confirmé une présomption de lien entre l’usage de certains pesticides et des maladies chroniques chez les agriculteurs, comme la maladie de Parkinson, le lymphome non hodgkinien, le cancer de la prostate, reconnues respectivement en 2012, 2015 et 2021 comme maladies professionnelles.

Une étude met en évidence un risque plus important d’asthme de l’enfant, de morbidité respiratoire chez l’adulte, de prématurité et de mortalité précoce dans les communes situées à proximité d’une installation classée ICPE ou Seveso.

Quand on quitte les campagnes pour se rapprocher des villes, on s’éloigne d’un type de pollution pour en côtoyer un autre. Que risque-t-on lorsqu’on habite proche d’une usine chimique, d’un incinérateur ou d’un dépôt de produits explosifs ? En décembre 2025, Santé publique France a publié une étude sur l’influence de toutes les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) sur la santé des riverains.

Elle met en évidence un risque plus important d’asthme de l’enfant, de morbidité respiratoire chez l’adulte, de prématurité et de mortalité précoce dans les communes situées à proximité d’une installation classée ICPE ou Seveso par rapport aux autres communes. Ces villes proches de bassins industriels sont au nombre de 765, ce qui représente plus de 12 millions de personnes, dont près de 2,6 millions d’enfants (chiffres de 2016)1.

Des centres urbains à la périphérie des villes ou des territoires ruraux, on constate une surexposition des plus pauvres, comme le confirme dans une note d’analyse Julien Fosse, biologiste et chargé d’enseignement en géopolitique de l’environnement au Ceres2 : « Dans les zones industrielles, les chômeurs et les ouvriers sont plus souvent localisés dans les communes à fort IEM [pour « interprétation de l’état des milieux » ; ici, un état des milieux particulièrement dégradé, NDLR]. Les zones rurales, plus fortement exposées aux pollutions d’origine agricole, sont caractérisées par un niveau de vie médian inférieur de 9 % à la moyenne, un taux de pauvreté plus élevé et une population beaucoup plus âgée »3.

Héritage toxique

Le dernier rapport de Santé publique France précise qu’aucune donnée n’est disponible sur les territoires d’outre-mer. La situation des Antilles françaises révèle ainsi ce que le sociologue Razmig Keucheyan nomme dans son essai La nature est un champ de bataille (La Découverte, 2014) le « racisme environnemental ».

Pour lui, tout comme il existe des inégalités économiques ou culturelles, « on en trouve dans le rapport des individus ou groupes d’individus à la nature, aux ressources qu’elle offre aussi bien qu’à l’exposition aux effets néfastes du développement : pollution, catastrophes naturelles ou industrielles, qualité de l’eau, accès à l’énergie ». En France, le silence et l’inaction de l’État concernant l’autorisation du chlordécone, pesticide interdit en 1990 dans l’Hexagone et utilisé de 1972 à 1993 dans les cultures de bananes des Antilles françaises, est un cas emblématique de racisme environnemental. « La loi Duplomb, nous l’avons déjà eue lorsque Jacques Chirac a autorisé l’usage du chlordécone en 1972 », estime Lydie Rauld, alias Lilith, militante antichlordécone, aujourd’hui collaboratrice parlementaire du député de la Gauche démocrate et républicaine (GDR) Davy Rimane.

Dans S’aimer la Terre. Défaire l’habiter colonial (Seuil, 2024), le chercheur Malcolm Ferdinand rappelle la production de l’ignorance de la contamination massive au chlordécone et l’exclusion des Antillais des arènes de savoir et de pouvoirs, malgré les mobilisations d’ouvriers agricoles pour interdire ce pesticide. « C’est aberrant de savoir que des ouvriers agricoles se sont battus dès le début des années 1970 contre un produit dangereux – pourtant reconnu comme tel dès 1969 aux États-Unis – qui a bénéficié de dérogations jusqu’en 1993, poursuit Lydie Rauld. Cela nous fait dire que, par rapport aux profits des plantations de bananes, la vie de personnes afrodescendantes ne vaut pas grand-chose. »

Mobilisations citoyennes

Rien d’étonnant, donc, à ce que le mouvement pour la justice environnementale naisse dans le sillage du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. Celui-ci prend forme en 1982 après les mobilisations contre une décharge de 60 000 tonnes de terres polluées aux pyralènes (PCB) prévue à Afton, en Caroline du Nord, une ville peuplée à 84 % d’Afro-Américains pour la plupart vivant sous le seuil de pauvreté.

Le pasteur Benjamin Chavis publie, en 1987, une étude4 confirmant la corrélation entre la localisation des déchets toxiques et la présence de minorités raciales aux États-Unis. Il sera aussi le premier à parler de « racisme environnemental ». « Que le mouvement pour la justice environnementale soit à l’origine une émanation du mouvement des droits civiques s’explique bien sûr par la centralité de la question raciale au sein de ce dernier », souligne l’auteur de La nature est un champ de bataille.

Aujourd’hui, où en est ce mouvement ? Qu’en est-il en France ? « Les premiers travaux de justice environnementale en France éludent complètement la question raciale, souligne Renda Belmallem, doctorante en sociologie et en philosophie à Paris – Cité et à l’Inrae, qui travaille sur le racisme environnemental en France hexagonale. Cela montre la difficulté de rendre compte, dans la recherche, des questions raciales en France, qui restent considérées comme des données illégitimes, contrairement aux États-Unis. »

Du côté des mobilisations, de nouvelles alliances émergent pour dénoncer les inégalités face aux pollutions chimiques, à l’instar des actions communes de la Confédération paysanne, de Cancer Colère, des Soulèvements de la Terre et des Faucheurs volontaires pour dénoncer le continuum colonial via l’exportation de pesticides interdits en Europe depuis la France vers le Brésil. « Cette prise en compte croissante des questions d’oppression systémique et des inégalités de classe et de race dans le milieu écologiste s’explique en partie par la montée en puissance d’une écologie antiraciste, représentée par des collectifs comme Vietnam-Dioxine, l’Observatoire terre-monde, le collectif A4, mais aussi des écologies depuis les quartiers populaires avec des associations comme Ghett’up, Banlieues climat ou Destins liés », rappelle la chercheuse, pour qui ces avancées sont le fruit d’un rapport de force qui transforme progressivement l’invisibilisation des inégalités en un enjeu collectif. 


1. Par ailleurs, le gouvernement veut sortir les élevages du régime des ICPE. « L’expérience montre que chaque fois qu’un secteur est sorti du régime des installations classées – ou qu’on en relève les seuils –, on organise de fait un angle mort de contrôle, au bénéfice des intérêts économiques les plus puissants », écrit le spécialiste des risques et des impacts industriels Paul Poulain dans Basta !, « Le gouvernement prépare “un recul historique” dans la prévention des risques industriels», 12 janvier 2026.

2. Centre de formation sur l’environnement et la société de l’École normale supérieure (ENS).

3. « Inégalités sociales et environ-nementales se superposent-elles ? », France Stratégie, La Note d’analyse, no 112, septembre 2022.

4. « Toxic wastes and race in the United States. A national report on the racial and socio-economic characteristics of communities with hazardous waste sites », Commission for racial justice, United Church of Christ, 1987.

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