Glossaire des nouveaux fascismes

Paléolibertariens : l’ultracapitalisme autoritaire

Quels mots mettre sur ce qui nous arrive politiquement ? La mobilisation de masse des affects racistes, le renouveau de la pensée réactionnaire, le durcissement autoritaire du pouvoir convoquent inévitablement les fantômes des « heures sombres » de l’histoire européenne. Mais si quelque chose des fascismes historiques est de retour, c’est bien dans le monde de 2026, celui du capitalisme néolibéral, des infrastructures numériques, des arènes virtuelles et du réchauffement climatique. Technofascisme, paléolibertariens, fascisme fossile… Néologismes et nouveaux concepts fleurissent pour nommer les monstres politiques qui émergent dans le clair-obscur de notre époque. Socialter propose un glossaire pour mettre les bons mots sur les mutations contemporaines des droites extrêmes.

Malgré ce que peut laisser penser leur nom, les « paléolibertariens », ou libertariens autoritaires, n’ont rien d’une espèce idéologique disparue. Très vivace outre-Atlantique, ce courant d’idées dont se réclame par exemple le président argentin Javier Milei, sacralise la propriété privée et affiche une hostilité viscérale à l’égard de l’État, le tout mêlé à un très fort conservatisme social.

Sa figure tutélaire est l’économiste « anarcho-capitaliste » Murray Rothbard (1926-1995), défenseur d’une société capitaliste débarrassée des institutions démocratiques. « Dans son monde idéal, explique l’historien Quinn Slobodian, les contrats remplaceraient les constitutions et les gens cesseraient d’être des citoyens pour n’être que les clients de différents prestataires de services. Le monde dont il rêve est une anti-république, où toute trace de souveraineté populaire aurait été effacée. »1

Article issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.


À cet ultralibéralisme radical se mêle chez les paléolibertariens une valorisation des hiérarchies « naturelles », à tendance eugéniste, voire un racisme décomplexé. Dans les années 1980-1990, Murray Rothbard et son proche collaborateur Llewellyn Rockwell ont en effet œuvré à débarrasser le mouvement libertarien des tendances libertaires des années 1960 et à en éloigner « les hippies, les drogués et les athées antichrétiens militants »2. Car à leurs yeux, la famille, l’Église et la communauté locale, conçue comme homogène racialement, doivent être les piliers de la future société sans État.

Ces positions ont amené Rothbard à frayer sans problème avec l’extrême droite raciste « néo-confédérée » du sud des États-Unis. Après sa mort en 1995, un autre de ses  protégés, Hans-Hermann Hoppe, a repris le flambeau et est devenu une icône de l’extrême droite américaine grâce à un livre imprégné de conceptions eugénistes et clairement autoritaires, intitulé Democracy: The God That Failed (2001) (Démocratie : le dieu qui a échoué). Il y défend l’idée que le suffrage universel, non seulement prive les sociétés de leurs « élites naturelles », mais encourage le développement de l’État providence, ce qui permet la reproduction des « moins aptes ».

Une conséquence dommageable à ses yeux d’un point de vue génétique… Enfin, bien qu’ils aient constamment le mot « liberté » à la bouche, les libertariens autoritaires comme Hoppe ne cachent par leur aversion violente à l’égard des mouvements de gauche. « Il ne saurait y avoir de tolérance envers les démocrates ou les communistes au sein d’un ordre libertarien, écrit ainsi Hoppe. Il leur faudra être physiquement séparés et expulsés de la société »3.

Une rhétorique brutale que l’on retrouve dans la bouche de certains dirigeants. À Davos, en 2025, le président Javier Milei déclarait que « l’Argentine (avait) été infectée par le socialisme pendant trop longtemps », affirmant son intention de « démanteler l’édifice idéologique du wokisme maladif ». Une fois au pouvoir, le super-héros libertarien4 n’a en rien renoncé à la violence verbale, traitant volontiers ses opposants de « gauchistes de merde » ou de « fils de pute ». Une hostilité et des déclarations lourdes de sens dans un pays qui a connu, de 1976 à 1983, une dictature militaire d’extrême droite dont les persécutions politiques ont fait 30 000 morts ou disparus.

1.Le Capitalisme de l’Apocalypse, éditions du Seuil, 2025.

2. Llewellyn Rockwell, cité par Quinn Slobodian, op. cit.

3. Hans-Hermann Hoppe, cité par Quinn Slobodian, op. cit.

4. Avant son élection, Milei s’était affiché déguisé en « Général AnCap », un super-héros « anarcho-capitaliste ».

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