Le soleil se lève à peine sur Rehri Goth, un village de pêcheurs du littoral pakistanais, à proximité de la ville de Karachi. Une embarcation quitte le port. C’est marée basse et, dans la brume du matin, une terre boueuse noire parsemée de plastique apparaît sous l’écume. Sur la côte, un canal saturé d’ordures déverse une eau nauséabonde dans la mer. Le bateau en bois bariolé fend l’eau saumâtre.
À son bord, Almas Kasmani, 23 ans, militante écologiste et fondatrice de l’entreprise sociale Salt Water Marina. « Il y a tellement de pollution qu’il n’y a plus de petits poissons, déplore cette fille de pêcheur. Quand j’étais petite, il y en avait une telle abondance qu’on pouvait même les attraper avec nos dupatta1. Mais maintenant, les pêcheurs doivent aller très loin, et ni les mangroves ni les poissons ne survivent ici. »
Reportage issu de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », en kiosque et librairie, et sur notre boutique.

La mégalopole de près de 20 millions d’habitants ne dispose pas de véritable système de traitement des eaux usées2. D’un côté du bateau défilent les cheminées d’usines et les plateformes d’exportation, omniprésentes dans cette zone industrielle de la capitale économique du pays3. De l’autre, les mangroves s’étendent à perte de vue.
Reforestation et coupes illégales
Ces plantes semi-aquatiques, typiques de l’écosystème du delta de l’Indus, couvrent environ 600 000 hectares dans le Sindh, la région où se situe la ville. Elles dépendent presque entièrement des débits d’eau douce du fleuve et, dans une moindre mesure, des effluents domestiques et industriels de Karachi4.
À mesure que l’embarcation s’éloigne de la côte, l’eau s’éclaircit et le bateau se faufile dans les couloirs étroits formés par les racines des mangroves. Almas cite toutes les espèces qui peuplent ces forêts : dauphins, chacals dorés, oiseaux migrateurs, crustacés et poissons. Soudain, de derrière les arbres surgit un immense ferry. Il vient se ravitailler au port Qasim, le deuxième plus grand port du pays, construit au beau milieu des mangroves dans les années 1970. Almas pointe les berges effondrées : « Nous avons beaucoup d’îles de mangroves ici, mais certaines disparaissent à cause du passage des bateaux, qui accélère l’érosion. »

Un habitant de Karachi fait de l’aviron dans les mangroves de Chinna Creek, au cœur de la ville.
À cela s’ajoutent les rejets industriels non traités, métaux lourds, hydrocarbures et nutriments, qui menacent cet écosystème essentiel à la disponibilité du plancton et des poissons, ainsi que les coupes illégales de bois qui alimentent les usines du littoral en énergie bon marché.
« La question environnementale suscite peu d’intérêt. Les gens connaissent les problèmes, mais l’avidité immobilière est plus forte. L’élite pakistanaise est en train de sucer son propre sang. »
Le Pakistan, dont la contribution aux émissions mondiales est minime, subit de plein fouet le changement climatique, qui entraîne vagues de chaleur extrêmes, inondations dévastatrices et fonte rapide des glaciers, tandis que la pollution industrielle et l’absence de gestion efficace des déchets dégradent d’autant plus la qualité de l’air, de l’eau et des sols. Face à ce constat, Almas s’est improvisée gardienne des mangroves.
Depuis qu’elle a fondé son organisation Salt Water Marina, il y a deux ans, elle mène des campagnes de sensibilisation et de reforestation de la mangrove. Elle a déjà replanté 6 000 palétuviers et a l’objectif ambitieux d’atteindre les 10 millions.
« Il s’agit de la survie même de notre communauté, affirme la militante, en débarquant plusieurs jeunes plants de mangroves sur une île rongée par l’érosion, aidée par son équipe. Au début, les gens disaient que planter deux ou trois arbres ne ferait pas de forêt. Mais maintenant, le projet prend de l’ampleur et les jeunes [pêcheurs comme citadins, NDLR] commencent à s’y intéresser. »

Des activistes de l’entreprise sociale Salt Water Marina se préparent à replanter des mangroves à Kairi Creek, dans le delta de l’Indus, aux abords de Karachi.
Au niveau gouvernemental pourtant, beaucoup a été entrepris au cours des dernières décennies pour protéger ces forêts essentielles5. Le Sindh Forest Department, sous tutelle du ministère provincial de l’environnement, a mené une ambitieuse politique de conservation depuis 1958 dans le delta de l’Indus, suivie de vastes programmes de replantation à partir de la fin des années 1980. « Ce travail a impliqué les populations locales : collecte de graines, création de pépinières, plantation et protection des forêts grâce à un système communautaire de surveillance », explique Riaz Waggan, directeur du Sindh Forest Department. Selon une analyse satellitaire publiée en 2022, la surface de mangroves a presque triplé entre 1986 et 2020.
Pourtant, à Karachi, le Sindh Forest Department semble largement impuissant à protéger ces écosystèmes dont une part significative relève de la gestion foncière du port Qasim. Environ 200 hectares de forêts de mangroves ont été perdus le long de la côte de Karachi entre 2010 et 2022, en partie en raison des coupes illégales et du manque de moyens alloués.

Dans le quartier de Lath Basti à Karachi, un jeune garçon charge sur une charrette du bois de mangrove fraîchement coupé.
Faute de fonds publics suffisants, le Sindh Forest Department s’est associé à l’investisseur privé pakistanais Indus Delta Capital pour lancer Delta Blue Carbon, qui se présente comme le plus grand projet de restauration de mangroves au monde, en monétisant la capacité de séquestration du carbone des mangroves. Celles-ci peuvent en stocker quatre fois plus que les forêts tropicales ou tempérées.
« Le financement carbone6nous permet d’assurer les salaires de nos gardes forestiers, recrutés au sein des communautés locales, et d’étendre la couverture forestière », explique Riaz Waggan. Le partenaire prévoit la réhabilitation de 225 000 hectares de forêt pour la première phase du projet.
Une première tranche de 3,1 millions de tonnes de crédits carbone d’une valeur de 40 millions de dollars a été commercialisée à partir de 2022. « Une partie des revenus est destinée aux communautés locales, à la protection et à la réhabilitation… même si les investisseurs ont évidemment leurs propres intérêts », précise le fonctionnaire. Pourtant, malgré d’importants effets d’annonce, les acteurs locaux considèrent que les retombées réelles du projet pour les communautés restent très limitées.
Appétits immobiliers démesurés
À Karachi, ces programmes de conservation et de réhabilitation pèsent peu face à l’expansion rapide de la mégalopole, qui attire des migrants venus des quatre coins du pays et attise l’appétit des promoteurs immobiliers7. Pour Hassan Bakshi, le président de l’Association des promoteurs et constructeurs du Pakistan, la pression démographique rend la construction littorale inévitable.
Mais les immenses projets immobiliers visent avant tout une clientèle aisée. Sur le chantier du « HMR Waterfront », déployé sur une péninsule huppée de la mégalopole, un slogan s’affiche partout : « Là où le luxe rencontre la côte ». Construit sur plus de 13 hectares grignotés sur la mer, le projet prévoit 18 tours destinées à accueillir environ 5 000 familles, ainsi que des bureaux et un hôtel 5 étoiles.
Des dizaines d’appartements coûtant entre 110 000 et 170 000 euros ont déjà été vendus, notamment à des Pakistanais de la diaspora aux États-Unis8.
Dans son bureau face à la mer, Hasnain Pardesi, directeur général du projet, fume une cigarette, assis dans un large fauteuil en cuir. Au loin, on distingue les mangroves. « Je voyageais beaucoup, je voyais des skylines partout dans le monde… sauf ici, explique l’homme d’affaires de 38 ans. Dubaï a été construite par des Pakistanais. Pourquoi ne pourrions-nous pas construire notre propre skyline ? »

Hasnain Pardesi, directeur général de HMR Waterfront, contemple le chantier du projet immobilier développé par son entreprise à Karachi.
Contrairement à Dubaï, située sur une mer semi-fermée, le site de Karachi fait face à la mer ouverte. « Cela reste un défi, reconnaît le promoteur. Nous avons étudié les vagues, leur hauteur, leur vitesse, et construit un mur de protection pour empêcher l’eau de remonter. » Plage artificielle de sable blanc, zone de divertissement, jet-skis, piscines, camions-restaurants : tous les symboles de richesse sont là, alors que plus de 60 % de la population de Karachi vit dans des bidonvilles9.
« C’est typique de la crise du logement dans le Sud global, un récit d’inégalités extrêmes aggravées par le changement climatique, observe Nausheen Anwar, professeure en urbanisme à l’Institute of Business Administration (IBA) de Karachi et responsable « résilience urbaine » à l’International Institute for Environment and Development (IIED) de Londres. Les gens investissent dans les gratte-ciel, les quartiers résidentiels fermés, les centres commerciaux… des projets orientés vers la consommation et non la production. »
HMR Waterfront a obtenu tous les certificats environnementaux nécessaires, assure Saad Dhedhi, directeur des ventes du projet. Une station de traitement des eaux est même prévue pour recycler l’eau usée et arroser les espaces verts. Mais, presque en aparté, l’homme d’affaires ajoute : « Nous sommes proches des usines de Korangi… Beaucoup de pollution, des rejets chimiques… Je ne laisserais pas mes enfants jouer dans l’eau ici tous les jours. »
S’étendant sur plus de 3 400 hectares, située à proximité des mangroves et des quartiers densément peuplés de Karachi, Korangi abrite des centaines d’unités industrielles dans les secteurs du textile, de la chimie, des produits pharmaceutiques et de la métallurgie, et emploie des milliers de travailleurs.
Karachi n’a aucune capacité à faire face aux catastrophes naturelles
Masood Lohar, figure de la défense de l’environnement à Karachi, ne cesse de dénoncer ces projets. « La question environnementale suscite peu d’intérêt. Les gens connaissent les problèmes, mais l’avidité immobilière est plus forte. L’élite pakistanaise est en train de sucer son propre sang. Une élite composée de militaires, de grands propriétaires terriens, de politiciens et de magnats de l’immobilier qui possèdent des doubles nationalités [notamment du Royaume-Uni, des États-Unis ou du Canada, NDLR] considèrent le Pakistan comme leur colonie économique ! »
Pour cet ancien expert en biodiversité à l’ONU, Karachi n’a aucune capacité à faire face aux catastrophes naturelles (cyclones, tsunamis, inondations ou séismes), et la ville est au bord de la rupture : ses infrastructures ne parviennent pas à suivre une croissance urbaine hors de contrôle.
En réaction à l’inaction des autorités, le militant a lancé un pari fou : créer une jungle urbaine, la Clifton Urban Forest, au cœur de la ville, sur une ancienne décharge. « J’ai commencé à planter des mangroves en 2022. Aujourd’hui, nous avons des centaines de milliers d’arbres. Nous avons recréé artificiellement une lagune et réintroduit des espèces devenues rares à Karachi. La lagune produit à nouveau du poisson, attire des oiseaux nicheurs et migrateurs », explique-t-il devant l’étendue d’eau, dans laquelle un chien errant s’aventure pour se rafraîchir. Derrière les arbres plantés par Masood, se découpe la silhouette de gratte-ciel en construction.

Dans le quartier de Rehri Goth à Karachi, des habitants déchargent un bateau rempli de feuilles de mangrove destinées à nourrir leur bétail.
Sur ces 90 hectares de littoral en pleine ville, la pression foncière est immense. « On a tenté de me pousser à abandonner, en me rendant la vie impossible. Je suis toujours là, car sans forêts urbaines, il n’y a aucun espoir », ajoute celui qui, le regard fatigué, nous confie ne pas souhaiter rendre publics les détails des pressions subies, craignant des représailles.
Certains militants l’ont en effet payé de leur vie, comme Abdul Ghani et Haji Abu Bakar, membres d’une association de pêcheurs à Karachi, tués en 2011 après s’être opposés aux coupes illégales de mangroves ; ou encore Perveen Rehman, travailleuse sociale connue pour ses enquêtes sur l’accaparement des terres, abattue en 201310.
« Pour les activistes environnementaux, c’est comme lutter contre un tsunami d’intérêts économico-politiques convergents », commente Nausheen Anwar, qui rappelle que le développement urbain a été façonné par des rapports de force, notamment entre des dynasties locales et des propriétaires terriens, œuvrant par le biais de réseaux informels et favorisés par des carences législatives.
Face à ces alliances, des avocats engagés pour le climat tentent de saisir les tribunaux, comme l’équipe juridique du Climate Action Center (CAC), qui conteste les autorisations presque systématiquement délivrées par l’agence gouvernementale de protection de l’environnement Sindh Environmental Protection Agency.
Pour Abira Ashfaq, avocate au sein du CAC, cette justice environnementale est largement dysfonctionnelle. « Le Pakistan dispose d’une loi environnementale depuis les années 1990, mais les mécanismes de surveillance sont faibles, regrette-t-elle. Les registres de propriété sont opaques et contrôlés par des bureaucrates qui détiennent, de fait, le pouvoir d’approuver les projets. »
Nature sous pression
La corruption qui règne dans le domaine de la construction est souvent dénoncée. « Si vous n’avez pas d’autorisation, vous payez pour construire pendant que les autorités ferment les yeux, déplore Hassan Bakshi. Des centaines de milliers de bâtiments sont construits sans autorisation réglementaire, sans consultants, ni architectes qualifiés. »
Il affirme pourtant que certains promoteurs de son association commencent à intégrer la protection de l’environnement dans leurs projets. C’est le cas de TPL, qui a développé le Mangrove Diversity Park, une réserve naturelle inaugurée en septembre dernier, aux abords immédiats d’un projet immobilier de luxe en cours de construction au bord des mangroves, baptisé « Mangrove ».

Mangrove Biodiversity Park à Karachi.
Derrière le vacarme urbain, des passerelles en bois serpentent entre les arbres. Des panneaux détaillent la faune et le rôle des racines dans la protection du littoral. L’objectif : sensibiliser le public à l’importance des mangroves, tout en encadrant les abords du complexe résidentiel et en empêchant que le site ne se transforme en décharge à ciel ouvert.
Pour Tariq Qaiser, l’architecte qui a conçu le parc, il s’agit de montrer comment profiter de la nature sans la détruire. « À marée basse, les gens doivent aussi voir la saleté et la pollution, pour demander aux autorités d’installer des stations de traitement des eaux usées et de créer davantage de zones protégées. »
Or cette mise en scène de la nature ne convainc pas tout le monde. Selon Abira Ashfaq, l’initiative s’apparente à de l’écoblanchiment. « On cherche aujourd’hui à vendre une nature artificielle, encapsulée. Mais on ne peut pas mettre la nature sous pression indéfiniment sans conséquences : ce sera l’effondrement de l’anthropocène », avertit-elle.
Elle estime que la situation ressemble au syndrome de la grenouille plongée dans l’eau qui chauffe lentement : le changement est si progressif que l’on finit par s’y habituer.
1. Étoffe portée par les femmes dans le sous-continent indien.
2. À Karachi, sur 472 millions de gallons (1 gallon équivaut à 4,5 litres) d’eaux usées produits chaque jour, à peine 55 millions sont traités. Le reste est rejeté directement dans la mer d’Arabie.
3. Ensemble, les deux principaux ports de Karachi gèrent environ 95 % du commerce extérieur maritime du Pakistan.
4. L’eau douce réduit la salinité de l’eau et aide les mangroves à prospérer. Sur les quatre espèces de mangroves présentes à Karachi, la plus répandue, l’Avicennia marina, se distingue par sa grande tolérance à la pollution industrielle et aux eaux usées.
5. La protection des mangroves, que l’on doit notamment à l’environ-nementaliste Tahir Qureshi, surnommé « le père des mangroves », constitue une exception dans un pays où la gouvernance environnementale est limitée.
6. Instrument financier utilisé par les entreprises pour compenser une partie des émissions de leurs activités ou renforcer leur engagement environnemental, en soutenant des projets d’absorption de gaz à effet de serre.
7. Selon la Banque d’État du Pakistan, en 2021, le secteur immobilier représentait environ 2 % du PIB du pays. Mais la Banque mondiale estime qu’entre 60 et 70 % de la richesse nette du pays est détenue sous forme d’actifs immobiliers.
8. Selon le Bureau des statistiques du Pakistan, le salaire mensuel moyen se situe autour de 120 euros.
9. « UN habitat helps Pakistan to lower greenhouse gas emissions in slums », ONU Habitat, 19 avril 2022.
10. Dans les deux cas, les enquêtes, parfois complexes et impliquant de nombreux acteurs, n’ont pas abouti à des condamnations. Les responsabilités exactes restent débattues, impliquant des groupes criminels, des politiciens locaux et des mafias foncières.
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