Pollutions environnementales

Décharge de Montchanin : quand les déchets industriels polluaient une ville ouvrière

Illustration : Florent Pierre

François Jarrige est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne. Ses travaux explorent les enjeux sociaux et écologiques. Il est, notamment, le coauteur de La Nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol. 1), aux éditions La Découverte (2025). Son prochain ouvrage, Vert de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France, paraît en avril 2026 aux éditions du Détour. L’affaire de Montchanin est l’un de ses prochains terrains d’investigation, fondé sur une plongée dans les archives départementales de Saône-et-Loire.

En septembre 1989, le journaliste écologiste Fabrice Nicolino révèle dans Politis un scandale écologique majeur au cœur du tissu industriel historique français : la décharge toxique de la petite ville de Montchanin, en Saône-et-Loire. Cette décharge reçoit en effet durant les années 1980 des masses de déchets industriels entreposés à proximité des habitations où vivaient des populations ouvrières.

À partir du milieu du XIXe siècle, Montchanin a accueilli des mines de charbon et des sites d’extraction de l’argile pour approvisionner les tuileries-briqueteries, notamment la Grande Tuilerie de Bourgogne, dont l’activité s’étend à la fin du XIXe siècle. Mais la crise s’installe dans les années 1930 et le déclin s’engage jusqu’à la fermeture complète du site en 1969.

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Avec la désindustrialisation, les anciennes emprises deviennent des friches et les sites sont abandonnés. La population de la ville, qui avait atteint près de 6 500 habitants à la fin des années 1960, surtout composée d’ouvriers et de paysans, commence à reculer jusqu’à en accueillir moins de 5 000 aujourd’hui.

Après un siècle d’exploitation de la couche d’argile, l’arrêt de l’exploitation a laissé un trou béant dans la ville. Les édiles autorisent, en mai 1977, une société privée – Déblais Service, dirigée par Luc Laferrere – à y exploiter une décharge. D’abord restreinte, celle-ci obtient grâce au soutien du ministre de l’environnement de l’époque, Michel d’Ornano, sa transformation en décharge de classe 1 susceptible d’accueillir des déchets industriels dangereux.

L’étude des déchets toxiques se développe et aujourd’hui, de plus en plus d’enquêtes sont lancées sur les territoires devenus les « réceptacles des héritages toxiques de l’ère industrielle », dont l’histoire commence seulement à s’écrire1. La fin des « Trente Glorieuses » a en effet laissé une grande quantité de déchets industriels. Le couloir rhodanien de la chimie, notamment, est devenu producteur de substances toxiques et de résidus industriels qu’il faut évacuer.

Près de 800 000 tonnes de déchets enfouis

Au cours des années 1980, Montchanin accueille des déchets ménagers puis industriels provenant de toute l’Europe, au bénéfice de l’activité de l’entreprise, renommée DS Environnement (DES). Alors que la relance de la croissance s’impose au cœur des politiques publiques, les populations les plus modestes et les milieux restent des variables d’ajustement, tandis que les décharges accueillant des résidus toxiques se multiplient en France.

De 1977 à 1987, près de 800 000 tonnes de déchets auraient ainsi été enfouies à Montchanin, provenant à 75 % de l’étranger. Des milliers de fûts s’entassent dans la décharge contenant de mystérieuses substances, comme le malathion2. Le site accueille jusqu’à 30 camions par jour qui déchargent leurs résidus toxiques sans réel contrôle ni analyse, rendant l’activité aussi rentable que dangereuse pour le milieu et ceux qui y vivent3.

Au fur et à mesure de l’accroissement des déchets entreposés, les plaintes se multiplient néanmoins au sujet des pollutions de l’air et de l’eau, et des problèmes sanitaires qui en découlent, mais ceux-ci sont d’abord niés par l’exploitant et la municipalité socialiste. Les riverains sont impuissants, leurs biens ne valent plus rien, ils doivent vivre au milieu d’odeurs pestilentielles alors que des pathologies anormales et persistantes apparaissent : asthme, eczémas…  

Mobilisations citoyennes

Face à cette situation, les oppositions se structurent avec la création dès 1981 d’une Association de défense de l’environnement montchainois (Adem), qui enquête et alerte sur la décharge. Pierre Barrellon, notamment, a raconté son engagement dans cette lutte alors que « l’environnement n’était pas la préoccupation majeure » et que la mobilisation se développe d’abord indépendamment du mouvement écologiste en cours d’institutionnalisation4.

Elle se compose de riverains inquiets pour leur santé et leur propriété, comme Fernand Pigeat, issu d’une famille communiste, mineur embauché dès l’âge de 14 ans avant de prendre la tête d’une entreprise de démolition, qui l’amène à superviser la destruction d’aciéries et de laminoirs. Il rejoint l’association d’opposants et multiplie les actions afin de recenser les mouvements de camions et d’alerter les médias.

La mobilisation gagne progressivement en visibilité, de plus en plus relayée par les organisations environnementales et la presse, ce qui conduit à une politisation croissante du sujet : en novembre 1989, la ville accueille ainsi la création d’une coordination nationale anti-décharge réunissant 85 associations5.

En France, si le thème de la justice environnementale a émergé plus tardivement qu’aux États-Unis6, les luttes locales contre les sites contaminés semblent particulièrement vives dans les zones périphériques des grandes villes et dans les anciens bassins industriels, où la crise des déchets rencontre le traumatisme de la désindustrialisation.

C’est le cas de Montchanin, où, de réunions publiques en contre-enquêtes, de rassemblements pacifiques devant le site à l’interpellation des pouvoirs et des médias, la contestation s’étend en fouillant dans les secrets qui entourent la gestion des déchets.

 Les opposants remettent en cause l’impunité des industriels du secteur et pointent les « défaillances du suivi administratif, basé sur l’autosurveillance » et des déclarations insuffisamment vérifiées par l’administration. En retour, l’exploitant tente de rassurer les pouvoirs publics en affirmant dans un « livre blanc » que « l’inquiétude » découle d’abord « d’une opinion publique qui manquait d’informations et de renseignements sur le fonctionnement du site ». Les mobilisations seraient la conséquence d’une « situation psychologique complexe » qui pourrait être résolue par « des réponses techniques adaptées ».

Mais le 6 janvier 1989, un riverain décède. Les habitants et militants associatifs considèrent sa mort comme suspecte et ajoutent ce drame à leur dossier déjà copieux. Face à la contestation, le préfet de Saône-et-Loire obtient la fermeture définitive du site en octobre 1989. Se pose alors la question de son devenir.

Quel futur pour le site pollué ? 

Dès 1990, les autorités mettent en place une commission d’experts afin « d’examiner les différentes techniques de remise en état du site » et ainsi de « supprimer les nuisances constatées » pour « la santé, la sécurité et la salubrité publique ». Mais le coût de l’évacuation totale des substances entreposées est tel que cette solution est repoussée au profit du confinement sur place.

Les projets de réhabilitation sont freinés par l’ampleur et le coût des opérations alors que l’affaire mobilise en haut lieu7. Sous la pression de la population, un complexe système de captage des gaz et de récupération des lixiviats est finalement mis en place. Les gaz sont ensuite brûlés sur place et les eaux polluées s’échappent des déchets par un réseau de drains et de puits. Pour limiter les infiltrations, une couverture en bentonite est par ailleurs installée et l’ensemble du site est isolé par une ceinture de ciment de 12 mètres de profondeur.

Alors que les pouvoirs publics communiquent sur les importants moyens engagés pour sécuriser le site, un procès a finalement lieu en 1998. Mais l’industriel n’est condamné qu’à une simple amende pour « enfouissement de déchets non autorisés et hors site », au grand dam des opposants.

Depuis, des investissements publics massifs ont été réalisés pour contenir les rejets dans le milieu, éviter les contaminations, reconvertir le site… L’Ademe Lyon, qui gère la décharge depuis 1997, envisage de remplacer la couverture de bentonite par une autre en polyéthylène haute densité pour réduire de moitié les rejets. La facture totale s’élèverait à 1,6 million d’euros. Elle s’ajoute aux 600 000 euros de coût annuel de gestion et d’entretien à la charge de la collectivité. En 2012, si les rejets gazeux avaient presque disparu, 3 000 litres de lixiviats sortaient encore quotidiennement afin d’être traités dans un centre spécialisé.

À l’heure de l’écologisation, le site s’est mué aujourd’hui en un parc photovoltaïque requalifié en territoire de la transition, alors que l’affaire ressurgit régulièrement en dépit du silence et des traumatismes laissés localement. Récemment, une journaliste qui a grandi à proximité a ainsi contribué par le biais d’un documentaire à réactiver la douloureuse mémoire locale qui entoure cette décharge8. Mais derrière cette affaire d’ampleur, rendue publique par la mobilisation de la population locale, des milliers d’autres sites continuent de contaminer à bas bruit l’environnement dans le déni et l’oubli9. 


1. Renaud Bécot et Christophe Bonneuil, « Chantiers pour une histoire environnementale des années Mitterrand », 20 & 21. Revue d’histoire, nº 159/3, 2023.

2. Le malathion est particulièrement toxique pour les organismes aquatiques, les abeilles et les oiseaux.

3. Les abondantes archives de la Dreal et de la direction de l’environnement de la préfecture, aux archives départementales de Saône-et-Loire, permettront de reconstituer de près l’histoire de ce site.

4. Pierre Barrelon, Qu’avez-vous à dire pour votre décharge ? L’histoire du site des carrières de Montchanin en Saône-et-Loire, Éditions du Margeois, 2020. 

5. Combat nature, nº 89, mai 1990. 

6. Notamment l’affaire dite de « Love Canal » en 1978, dans l’État de New York, où des substances toxiques furent entreposées durant des décennies en contaminant les sols, l’eau et l’air. Le contexte de pauvreté croissante et de confinement racial y a alimenté de vives résistances populaires.

7. Archives nationales, 19960129/29 : cabinet de Michel Barnier, ministre de l’environnement, archives du directeur de cabinet (1988-1995). 

8. Sophie Chevalier-Zeballos, Enfouis, la décharge et moi, 55 min., 2025. 

9. Frédéric Ogé et Pierre Simon, Sites pollués en France. Enquête sur un scandale sanitaire, EJL-Librio, 2004.

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