Avec plus de 4 000 arrestations, l’opération anti-immigration Metro Surge lancée par Donald Trump en décembre 2025 a déclenché une répression d’ampleur inédite dans l’agglomération de Minneapolis-Saint Paul. Pouvez-vous revenir sur ce qu’il s’est passé ?
La ville a été spécifiquement ciblée après la diffusion, par des réseaux d’extrême droite, de pseudo-enquêtes1 accusant la communauté somalienne de Minneapolis de fraude à l’argent public. En moins d’un mois, près de 3 000 agents de l’ICE ont été déployés. Officiellement, l’opération visait à interpeller les « criminels dangereux ». Or, la majorité des personnes interpellées n’avaient aucun casier judiciaire2. Il s’agissait surtout d’une chasse aux personnes immigrées, faisant régner un climat de terreur et de chaos.
On entendait les hélicoptères voler 24 h sur 24, 7 jours sur 7. Nos voisins immigrés restaient enfermés chez eux. Chaque jour, des personnes se faisaient brutalement arrêter et déporter en centre de détention. Face à ce déferlement de violences, les habitants ont immédiatement riposté, en tentant notamment de s’interposer lors des interpellations. C’est ce qui a conduit aux meurtres de Renee Good et Alex Pretti3.
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Minneapolis, ville historiquement démocrate, est le berceau de nombreuses luttes pour les droits civiques, et possède une longue histoire de contestation politique, communautaire et syndicale4. Comment s’est-elle organisée face à la police de l’immigration ?
Ce qui se passe avec Trump n’a rien de nouveau au regard de notre histoire. Nos ancêtres ont toujours dû combattre les violences d’État, qu’elles soient coloniales, sociales ou policières. Minneapolis est le berceau de l’American Indian Movement, fondé en 1968 pour lutter contre les violences policières, et très vite associé au Black Power.
En 2020, le meurtre de George Floyd avait déjà traumatisé la ville. Il est donc logique qu’en 2026, face aux exactions de l’ICE, des dizaines de milliers de personnes, issues des communautés marginalisées, des syndicats, des organisations sociales, culturelles ou religieuses, se soient mobilisées pour se protéger les unes les autres en s’inspirant de pratiques héritées de soulèvements antérieurs.
Un réseau de contre-surveillance citoyen s’est mis en place dans toute la ville afin de suivre les agents sur le terrain et relayer leur activité en temps réel via des groupes Signal. Surnommé « Rapid Response Network », il s’appuyait sur des observateurs légaux5, les ICE Watchers, qui patrouillaient dans leurs quartiers munis de sifflets et de téléphones dans le but de signaler la présence d’agents et de documenter en détail leurs moindres faits et gestes.
« On perçoit bien cette interconnexion, caractéristique de la politique fasciste de Trump, qui allie renforcement sécuritaire et domination énergétique – au détriment des droits humains. »
Ce réseau de surveillance s’est doublé d’un réseau d’entraide pour soutenir les personnes les plus ciblées par l’ICE [et ne pouvant sortir de chez elles de crainte d’être arrêtées, NDLR]. Des habitants leur livraient des courses ou accompagnaient leurs enfants à l’école. De nombreux commerces, tels que le café Pow Wow Grounds ou le centre culturel Mashkiki Studios LLC, dans le sud de Minneapolis, se sont transformés en point d’accueil et d’échanges pour déposer des dons, servir des repas et distribuer du matériel de protection.
Des rassemblements se sont tenus en continu devant le centre de détention du siège de l’ICE, le Whipple Building, ainsi que des manifestations bruyantes devant les hôtels où logeaient les agents pour les empêcher de dormir. À la suite des meurtres de Renee Good et Alex Pretti, les syndicats ont décidé de faire pression sur l’économie locale en organisant deux journées de grève générale, les 23 et 30 janvier, accompagnées de grandes manifestations dans les rues et les aéroports réunissant plus de 100 000 personnes.
Où en est la situation aujourd’hui ?
L’ampleur du mouvement et la diversité des tactiques ont fortement entravé l’action de l’ICE. La montée des confrontations a fini par alerter la chambre de commerce du Minnesota. Fin janvier, une soixantaine d’entreprises (dont Target et BestBuy) ont publié une lettre ouverte pour appeler à une « désescalade immédiate des tensions ».
Leur geste a eu une influence déterminante sur l’administration Trump, qui a mis fin à l’opération Metro Surge le 12 février. Le nombre d’agents est passé de 3 000 à 500. Mais leurs opérations n’ont pas cessé pour autant : ils opèrent seulement de façon plus dispersée et discrète.
Le durcissement de cette répression policière n’est pas que le fait de Donald Trump. Vous êtes venus en Europe pour dénoncer l’implication des banques européennes dans les opérations de surveillance et de contrôle des populations. Qui sont les acteurs concernés et que financent-ils ?
Ce travail a été mené par l’ONG suisse BreakFree6, qui est à l’initiative de cette tournée. Elle a identifié différents acteurs à travers l’Europe : la Banque nationale suisse et UBS en Suisse, Amundi et BNP Paribas en France, APB aux Pays-Bas… Ces acteurs investissent des milliards de dollars dans des entreprises privées telles que Palantir, CACI International, CoreCivic, AT&T ou encore Geo Group, qui développent des infrastructures de contrôle et de répression, dans un contexte où l’industrie carcérale et le budget de l’ICE explosent aux États-Unis (nouvelles prisons, nouveaux outils, multiplication des effectifs, etc).

CoreCivic gère des centres de détention privés, notamment le Dilley Immigration Processing Center7, largement décrié pour ses conditions d’incarcération. Geo Group a été impliquée dans le recrutement de chasseurs de primes payés pour traquer les migrants. Palantir, qui est notre principale cible, développe des technologies de surveillance de masse basées sur l’intelligence artificielle (IA) qui ont été au cœur de l’opération Metro Surge à Minneapolis, et sont déployées pour contrôler les populations partout dans le monde.
BNP Paribas, Banque nationale suisse, UBS… des acteurs qui financent aussi largement l’extractivisme fossile et contre lesquels vous aviez déjà effectué une tournée de « désinvestis-sement » en Europe en 2017. Quels liens faites-vous entre le développement des technologies de répression et l’expansion de l’industrie fossile ?
Il s’agit de deux industries à l’intersection du fascisme et de la destruction environnementale. Aux États-Unis, les communautés autochtones sont les premières victimes de l’implantation des pipelines pétroliers. En 2016, nous avons formé un mouvement de résistance autochtone, les Water Protectors, avec lequel nous avons, en vain, tenté de stopper la construction du Dakota Access Pipeline (DAPL), un oléoduc de 1 825 kilomètres qui passait sous le lac réservoir du fleuve Missouri près de la réserve indienne de Standing Rock.
En 2020, nous nous sommes de nouveau soulevés contre l’extension du pipeline Line 3 dans le Minnesota, qui mettait en danger les cultures de rizières sauvages dont dépendent les communautés anichinabés. Ces deux luttes menées par des communautés natives ont été sévèrement réprimées, avec des méthodes similaires à celles de l’ICE : arrestations de masse, raids, tirs de balles en caoutchouc, etc.
Désormais, cette répression s’intensifie et se généralise en s’appuyant massivement sur les systèmes d’IA, comme ceux développés par Palantir. Or leur fonctionnement nécessite la construction de puissants centres de données qui accaparent à leur tour les territoires et les ressources des communautés natives. L’association Honor The Earth, qui lutte pour la souveraineté autochtone, s’attaque désormais à leur prolifération et a récemment lancé une campagne dans la réserve indienne Northern Cheyenne (Montana) pour protester contre la future installation d’un méga-data center associée à une centrale nucléaire.
On perçoit bien cette interconnexion, caractéristique de la politique fasciste de Trump, qui allie renforcement sécuritaire et domination énergétique – au détriment des droits humains, particulièrement ceux des communautés marginalisées. Notre combat à Minneapolis va au-delà du système ICE : il doit servir de modèle pour lutter contre l’offensive fasciste partout ailleurs dans le monde.
Rafael Gonzalez (alias Tufawon)
Activiste états-unien d’origine dakota et boricua, Rafael Gonzalez est un rappeur auteur-compositeur-interprète du sud de Minneapolis, engagé dans de nombreux combats contre l’industrie fossile et les violences policières. Membre des Water Protectors, un mouvement autochtone de défense des eaux, il a milité dans les campements de résistance de Standing Rock (Dakota du Nord) contre la construction de l’oléoduc Dakota Access Pipeline (DAPL) en 2016, et ceux contre l’extension de l’oléoduc Line 3 dans le Minnesota en 2020. À Minneapolis, il s’est mobilisé au sein des mouvements de protestation faisant suite à l’assassinat de George Floyd, et plus récemment dans les révoltes contre l’ICE. En parallèle, il anime le programme WAVWARRIOR à travers lequel il enseigne la production musicale comme outil d’éman-cipation auprès des jeunes de sa communauté.
Tournée « Stand Up With Minnesota »
Organisée en avril 2026 par une coalition d’associations européennes parmi lesquelles Breakfree (Suisse), Attac (France) ou encore Fossielvrij (Pays-Bas), cette tournée internationale visait à mettre en lumière les investissements des acteurs financiers du continent dans des entreprises prestataires de l’ICE comme Palantir, AT&T, General Dynamics ou CoreCivic. En France, on retrouve le groupe Amundi, qui cumule près de 4 milliards de dollars d’investissements dont 2,8 milliards de dollars rien que pour Palantir. Puis le groupe BNP, qui a investi 1,5 milliard de dollars dont près d’1 milliard pour Palantir. En Suisse, l’épicentre de la tournée, sont impliquées notamment les banques UBS, avec 4,2 milliards de dollars d’investissements, et la Banque nationale suisse, avec 1,8 milliard. En pointant leur soutien financier à des entreprises associées à des politiques de répression et de surveillance, cette campagne cherche à ternir suffisamment leur réputation pour les inciter à retirer leurs fonds. La démarche a obtenu le soutien officiel de la ville de Minneapolis, qui a voté une résolution pour apporter son appui à la tournée et appeler formellement au désinvestissement des acteurs européens concernés.
Notes :
1. Voir l’enquête du journal conservateur City Journal « The largest funder of Al-Shabaab Is the Minnesota taxpayer » et la vidéo de l’influenceur d’extrême droite Nick Shirley « I investigated Minnesota’s billion dollar fraud scandal » (YouTube), qui accusent la communauté somalienne de détourner des fonds publics pour financer des groupes islamistes ou des fausses crèches. Ces « enquêtes » ont ravivé le scandale d’une affaire de fraude similaire révélée en 2020 lors de la pandémie aux États-Unis.
2. Voir les synthèses réalisées par The Guardian, « By the numbers: the latest ICE and CBP data on arrests, detentions and deportations in the US ».
3. Renee Good a été abattue le 7 janvier 2026 lors d’une interpellation à bord de sa voiture. Alex Pretti a été abattu le 24 janvier 2026 alors qu’il tentait de filmer une intervention des agents de l’ICE.
4. Lire la tribune de l’historien Darius Devos, « À Minneapolis, l’ICE s’est heurté à une histoire politique suffisamment dense pour produire un rapport de force », Le Monde, 20 février 2026.
5. Terme désignant des citoyens volontaires chargés de surveiller des événements pouvant amener à des affrontements entre activistes et forces de l’ordre afin de documenter toute action qui enfreint la loi.
6. ONG qui lutte contre le financement de projets destructeurs pour le climat et les droits humains, breakfreesuisse.org.
7. Célèbre centre de détention pour immigrés situé au Texas.
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