Manipulation génétique

Biofortification : Peut-on booster les gènes des plantes pour lutter contre la malnutrition ?

Illustrations : Olivia Blanc

Les nouvelles techniques de manipulation génétique des plantes suscitent l’engouement chez les promoteurs de la biofortification. Une approche censée lutter contre certaines formes de malnutrition qui ne fait pas l’unanimité.

Mise à l’agenda lors de la première Conférence internationale sur la nutrition en 1992, la « faim cachée » désigne un déséquilibre alimentaire, qui se traduit par des carences en micronutriments (zinc, fer, vitamine A…) : le phénomène, qui touche deux milliards de personnes dans le monde – en particulier les pays du Sud, et plus spécifiquement les femmes et les enfants –, a des effets sanitaires dramatiques.

Aux racines de ce problème multifactoriel, « des régimes alimentaires peu diversifiés, une mauvaise absorption des nutriments liée à un manque d’accès aux soins, la pauvreté, les structures sociales… », énumère Sylvie Avallone, nutritionniste à l’Institut Agro Montpellier. S’y ajoutent des causes environnementales, telles que les déficiences de certains sols en nutriments, aggravées par des pratiques agricoles intensives ou le changement climatique.

Article issu de notre n°72 « L'industrie de la destruction » disponible en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

Dans le cas du sélénium, par exemple, les concentrations de cet oligoélément devraient chuter d’ici la fin du siècle dans 66 % des cultures en raison du manque ou de l’excès de précipitations. Pour endiguer cette faim cachée, une stratégie adoptée depuis vingt ans – et plébiscitée par les bailleurs internationaux tels que HarvestPlus et par des fondations comme celle de Bill et Melinda Gates – a consisté en la promotion de la « biofortification », financée à hauteur de plus de 500 millions de dollars.

Cette technique vise à enrichir en micronutriments les cultures par différentes méthodes, et en particulier via les semences : soit par une sélection variétale classique, soit grâce à des techniques plus rapides de manipulation génétique, qui consistent à « introduire artificiellement un gène dans le code génétique d’une plante afin d’obtenir un organisme génétiquement modifié exprimant un micronutriment donné5 ».

Du riz doré

D’abord pratiquée selon les méthodes OGM classiques, qui modifient « le génome d’une plante par transfert de gènes d’origine extérieure (transgénèse) », explique Dominique Desclaux, chercheuse en agronomie et en génétique à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), cette biofortification génétique a par exemple donné lieu au controversé « riz doré »produisant du bêta-carotène (source de vitamine A) grâce à l’introduction d’un gène de maïs.

« Les études ont montré peu d’impact de la biofortification, seul un léger effet sur le fer et le zinc. »

Si les réticences, la réglementation et le coût de développement de ces OGM ont jusqu’ici freiné la diffusion des semences génétiquement modifiées biofortifiées, la montée en puissance des nouvelles techniques génomiques (NGT) – fondées sur « la mutagénèse ciblée (…), le transfert de gènes (…) (cisgénèse ou intragénèse) ou encore l’insertion ou délétion ciblée de fragments d’ADN, notamment grâce à la technique des “ciseaux” moléculaires » – et l’autorisation croissante des cultures OGM (dans 32 pays) viennent peu à peu lever ces obstacles.

Le marché des semences transgéniques est appelé à croître de 10 % par an d’ici à 2033, voire davantage en fonction des évolutions législatives (l’Union européenne, qui interdit aujourd’hui la culture des OGM classiques, débat d’un cadre réglementaire pour autoriser une partie des NGT). Moins chères à développer, mieux acceptées car présentées par ses promoteurs comme moins risquées – quand ses détracteurs alertent au contraire sur les nombreuses incertitudes qui les entourent –, ces techniques nourrissent des ambitions nouvelles en matière de biofortification : elles permettent en particulier d’élever plus rapidement et de façon plus importante les teneurs en nutriments des plantes, et de modifier plusieurs gènes à la fois – donc, potentiellement, d’introduire la production de plusieurs micronutriments dans une même espèce.


Citons par exemple, parmi les développements en cours, un riz poli dans lequel une combinaison de gènes permet d’élever à la fois le fer, le zinc et le bêta-carotène.

En matière de risques environnementaux et socio-économiques, les semences génétiquement biofortifiées posent les mêmes enjeux que le reste des OGM et NGT : une dépendance accrue des paysans aux brevets (qui peut limiter l’adoption à long terme) ; l’instabilité de certaines semences susceptibles de perdre, avec le temps et par croisement, le trait génétique introduit ; le risque d’intensification des pratiques agricoles si la productivité est affectée par des semences plus nutritives – ce qui arrive parfois ; la perte de diversité des semences cultivées ou encore la difficulté de traçabilité pour certaines NGT dont les modifications sont indétectables.

La diversification alimentaire : moins vendeur

Mais surtout, la focalisation des moyens financiers sur la biofortification – plus de 500 millions de dollars investis – suscite des critiques quant à l’efficacité réelle de ces techniques pour lutter contre la faim cachée. « Ce n’est pas parce que l’on augmente de façon très importante un composant dans la graine qu’il va être assimilé par le corps humain », précise Pierre Barret chercheur à l’Inrae. « Ce qui peut être plus intéressant, ce sont les modifications visant à renforcer la résistance des plantes face au changement climatique », estime de son côté Jane Roche, chercheuse à l’université Clermont Auvergne.

Sans condamner entièrement ces tentatives, « qui partent d’une bonne intention », la nutritionniste Sylvie Avallone souligne que « les études ont montré peu d’impact de la biofortification, seul un léger effet sur le fer et le zinc ». Elle déplore surtout, comme nombre de nutritionnistes, que les investissements soient pointés « sur des solutions techniques au détriment d’une approche holistique de diversification alimentaire ».

Au sujet du riz doré, les chercheurs Glenn Davis Stone et Dominic Glover écrivaient en 2020 : « La modification génétique du riz pour lui ajouter du bêta-carotène est au mieux un palliatif pour les cas extrêmes de carence en vitamine A, sûrement pas une solution à un problème généralisé. » La logique des semences biofortifiées fait en effet fi de l’aspect multidimensionnel de l’alimentation, de ses enjeux socio-économiques et culturels : une travailleuse humanitaire spécialisée dans la nutrition témoigne ainsi de son expérience en Birmanie où « la population ne mange pas le riz biofortifié car elle ne l’aime pas ».

Mais des politiques plus systémiques, misant sur la prévention, la diversification des cultures et l’accès à une alimentation variée, sont aussi moins visibles et donc moins attractives politiquement. « Un gouvernement qui veut montrer rapidement qu’il agit privilégie des solutions techniques court-termistes, souligne Sylvie Avallone. Alors qu’il faut non seulement diversifier les cultures, mais investir à tous les maillons du système alimentaire : créer des filières de transformation dans les pays, donc les infrastructures, les routes, l’électricité… En somme, il s’agit de faire du ­développement. » 

1. Autorisé aux Philippines en 2021, il a été interdit en 2022 après une action en justice de Greenpeace qui dénonce un manque d’information et craint un dangereux précédent.

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NUMÉRO 72 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2025:
L'industrie de la destruction : comment les guerres accélèrent la catastrophe écologique
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