Enquête

Luttes locales : la carte des contre-projets en France

Illustration : Quentin Faucompré

En France, près de la moitié des collectifs engagés dans une mobilisation locale façonnent des contre-projets. Une manière d’asseoir leur crédibilité, de forcer les négociations avec les pouvoirs publics et de gagner la bataille des imaginaires.

Fabriquer du rêve et de l’utopie. Dans les milieux militants, les contre-projets, ces propositions alternatives portées face à des projets jugés anti-écologiques ou antisociaux – sont devenus un des leviers essentiels des luttes locales en France. En plus de mobiliser les foules, c’est aussi une arme puissante pour gagner la bataille des imaginaires.

Selon une étude publiée en 20211, la moitié des collectifs engagés dans une mobilisation avaient recours aux contre-projets. « Même s’ils ne se suffisent pas à eux-mêmes, les contre-projets sont très efficaces. Ils contrecarrent les discours qui vous rangent dans le camp des opposants et permettent de convaincre un large spectre de personnes de rallier la lutte », assure Victor, de l’association Terres de Luttes. Construire une alternative renforce aussi la crédibilité d’un mouvement vis-à-vis des porteurs de projets. « C’est un moyen de dire : on connaît le territoire et ses habitants. On dépasse une opposition de principe, tout en défendant une vraie démarche de co-construction et en forçant l’ouverture des négociations », détaille Mariana Tournon, coordinatrice de l’association Alternatives pour des projets urbains ici et à l’international (APPUII).

Article issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Car un contre-projet est façonné en fonction du territoire. « Il y a une grande variété de types de projets : quelques-uns sont très aboutis, à l’instar de celui du collectif La voie est libre, qui milite contre l’A69, mais c’est rare. La plupart prennent plutôt la forme de listes de propositions », explique Victor.

Parfois, « ne rien faire est la meilleure des contre-propositions », poursuit le militant. Pour faire émerger ces alternatives, les collectifs usent de différentes méthodes. Certains forment des alliances entre associations et gambergent dans leur coin, d’autres font appel à des experts extérieurs ou à des structures spécialisées, comme l’association APPUII. Souvent, les compétences en urbanisation ou en architecture font défaut, et peu de professionnels rejoignent naturellement les manifestations.

« Notre métier reste focalisé sur les constructions capitalistes d’un autre temps, contre lesquelles on lutte aujourd’hui. Ceux qui s’engagent sont déjà ancrés localement ou engagés sur ces sujets depuis toujours », résume Franck Hulliard, architecte-urbaniste et membre du Mouvement pour une Frugalité heureuse et créative dans l’aménagement du territoire. Pour renverser la tendance, l’association a commencé à faire une liste de personnes relais mobilisables par les collectifs. Mais « on ne sait pas si structurer cette force vive est véritablement une demande militante. De notre côté, on aimerait se déployer, mais c’est encore en débat », poursuit-il.

« Parfois, ne rien faire est la meilleure des contre-propositions »

Face au manque de professionnels – architectes, urbanistes, paysagistes – l’association APPUII a trouvé une parade : établir des passerelles avec les écoles d’architecture. Problème : il faut pouvoir s’aligner sur leur programme scolaire, et donc disposer de temps. « Produire des alternatives, c’est souvent un travail de plusieurs années », précise Mariana Tournon. Impossible donc de se lancer dans un tel chantier si le collectif n’a que quelques mois pour agir.

Et quand bien même un contre-projet parvient à voir le jour, il est rarement mis en lumière, ni pris en compte par les bailleurs ou les élus locaux. « Les contre-projets sont régulièrement décrits comme non pertinents ou utopiques. Les porteurs de projets préfèrent focaliser l’attention sur les activistes plutôt que d’admettre qu’on pourrait faire autrement », déplore Marion Perret-Blois, urbaniste et écologue. Pour y remédier, son collectif – le Mouvement pour une Frugalité heureuse et créative – prépare une exposition itinérante, ainsi qu’un ouvrage sur des exemples de projets alternatifs. Illustration avec quatre contre-projets emblématiques.


Triangle de Gonesse : reconstituer la ceinture alimentaire francilienne

Le projet du mégacentre commercial EuropaCity, sur près de 280 hectares de terres agricoles à Gonesse (Val-d’Oise), a été abandonné en 2019 grâce à la mobilisation du Collectif pour le triangle de Gonesse. Toutefois, la bataille n’est pas terminée. Cité scolaire, gare de métro, ZAC… nombreux sont les promoteurs à lorgner sur ces parcelles. Ce qui désespère les résidents et les écologistes qui militent pour la transition agroécologique du coin. Le cœur de leur projet alternatif, Carma, pour Coopération pour une ambition agricole, rurale et métropolitaine d’avenir, oppose « à l’étalement urbain, un étalement rural permettant de reconstituer la ceinture alimentaire francilienne ».

Pour eux, construire une terre « où il fait bon vivre et manger » passe par la transition écologique des cultures vivrières, la relocalisation des circuits de distribution des récoltes via des Amap, la création de sites de transformation de proximité, l’alimentation en produits sains des écoles et des hôpitaux et la revalorisation des déchets organiques en compost ou en énergie. Pour l’instant, ces propositions restent lettre morte.

A69 : une véloroute plutôt qu’une autoroute 

« Ce que l’on propose ici, c’est un moyen de réhabiter nos territoires. » C’est ainsi que l’urbaniste Karim Lahiani présente l’alternative au projet d’autoroute entre Toulouse et Castres, en Haute-Garonne. Pour l’heure, les travaux sont suspendus, à la suite de la décision du tribunal administratif de Toulouse d’annuler l’autorisation environnementale. Si le gouvernement a fait appel, les militants, eux, s’accrochent à cette suspension comme à la promesse d’un autre avenir.

À la place du ruban de béton réservé aux voitures, le collectif La voie est libre projette une véloroute2. Et pour celles et ceux qui ne peuvent pédaler, le projet prévoit un renforcement du transport ferroviaire. Au-delà des modes de déplacement, ce contre-projet aborde des enjeux plus larges : foncier, autonomie alimentaire, emploi et transition énergétique. L’un des objectifs principaux est de sauver les 366 hectares de terres menacées, d’en redonner une majorité à des agriculteurs et ainsi créer un territoire pilote de la bifurcation agroécologique. Enfin, en plus d’une replantation massive d’arbres, le collectif propose l’aménagement de sept grands équipements voués à redynamiser la région, à l’instar d’un hameau des low-tech, un observatoire à météo ou encore un hangar à dirigeables.

Alma-Gare : rénover l’existant

Depuis des années, les habitants de l’Alma-Gare, quartier populaire de Roubaix (Nord), tentent d’empêcher la démolition de leurs immeubles, construits à la fin des années 1970 et jugés vétustes par les pouvoirs locaux. Pour résister, les résidents ont fait appel au collectif APPUII et élaboré un contre-projet ambitieux. Îlots de fraîcheur, rue piétonne, toits végétalisés, potagers, réhabilitation thermique des logements, création d’un pôle social ou encore d’un musée d’histoire… Autant de propositions conçues collectivement, avec l’appui d’étudiants en architecture et d’urbanistes reconnus. À l’heure actuelle, la mairie reste sourde à leurs appels.

Terre des lièvres : la concrétisation

Parfois, l’alternative fait mouche. En 2017, un projet de parc commercial menace la Terre des lièvres, zone cultivée de 5 à 6 hectares à Caluire-et-Cuire (Rhône). L’endroit est déjà urbanisé et pollué, ce qui pousse les habitants à créer une association d’opposition, Sauvons la Terre des lièvres. En parallèle des recours juridiques déposés, le collectif soumet un projet alternatif à la municipalité dans le cadre d’une enquête publique sur le plan local d’urbanisme, mettant en avant le besoin de préserver les espaces verts, de créer des jardins partagés et, surtout, de développer une agriculture bio et locale. Les habitants émettent aussi l’envie de sensibiliser sur les enjeux environnementaux via l’installation d’une ferme pédagogique.

Le dossier du contre-projet est déposé en mairie en 2018. Jamais les membres du collectif ne seront reçus. Mais, sous la pression, l’édile organise une concertation publique d’où émergera l’idée d’une ferme urbaine. « C’est à ce moment qu’ils ont tiré la couverture à eux, se souvient Jérôme Trotignon, maître de conférences à l’IAE Lyon 3 et membre de Sauvons la Terre des lièvres. Mais le plus important, c’est qu’aujourd’hui la terre est préservée et que le projet commence à voir le jour. » Les premiers repas issus de la ferme urbaine devraient être servis à la rentrée 2026. La preuve, selon le collectif, que les projets alternatifs peuvent bel et bien devenir réalité. 


1. Terres de Luttes, « Les David s’organisent contre Goliath », 2021.

2. Lire Socialter n° 61, décembre 2023.

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