Votre lutte, oubliée et pourtant victorieuse, visait à contester plusieurs projets de barrage sur la Loire et notamment celui de Serre-de-la-Fare (Haute-Loire). Dans quel contexte et pourquoi ces projets sont-ils nés ?
Pendant des siècles, les ouvrages et les barrages sont restés assez modestes et ne bouleversaient pas les écosystèmes. À partir du XIXe siècle, il y a un changement d’échelle et on se met à construire des barrages énormes, pour l’hydroélectricité, pour l’irrigation, ou pour se « protéger » des inondations. Les barrages font alors 15 à 50 mètres, et plus tard jusqu’à 200 mètres de hauteur, ils peuvent noyer des vallées sur des centaines de kilomètres, certains fleuves n’atteignant plus la mer.
On peut dire que les grands barrages sont une partie de l’histoire de la domination de l’être humain sur la nature. Le projet contre lequel nous nous sommes mobilisés était un aménagement global de la Loire, un fleuve qui connaît des débordements importants. Le projet est né à la suite d’une crue dévastatrice dans le petit village de Brives-Charensac en Haute-Loire, en septembre 1980, qui a fait huit morts et créé un traumatisme. La solution envisagée, et présentée comme la seule efficace pour contrôler le risque naturel d’inondation, était de construire en amont du village le barrage de Serre-de-la-Fare, un barrage dit écrêteur qui se remplit lors des crues, pour supprimer le pic des crues.
Malgré ces arguments, comment expliquer que ce projet de barrage en particulier ait provoqué une mobilisation ?
Peut-être parce que c’était justement celui de trop. Quand notre lutte démarre, tous les grands fleuves d’Europe sont aménagés. Le Rhône n’est plus qu’un escalier d’une vingtaine de grands barrages sur 550 kilomètres. Le Rhin a été transformé de la même façon. Reste la Loire qui est le dernier fleuve sauvage d’Europe – sauvage au sens de libre.
Or, de 1950 à 1980, nos connaissances ont progressé et ont mis en lumière les conséquences écologiques majeures de ces aménagements sur la biodiversité, et leur efficacité toute relative en matière de maîtrise des crues. Parallèlement, on entre dans une époque où émerge une exigence citoyenne de participer davantage aux décisions publiques, où les choix de l’État sont de plus en plus questionnés.
Quelles seraient les conséquences de tels barrages et pourquoi représentent-ils un danger pour les écosystèmes ?
Un fleuve a besoin de crues, d’étiages, d’alternance entre basses et hautes eaux, d’espaces de liberté. Il doit pouvoir se déplacer latéralement et maintenir sa continuité, notamment pour que les espèces qui y vivent puissent prospérer, par exemple pour que les poissons migrateurs puissent remonter. Or, construire un barrage ne se limite pas à ériger un mur infranchissable : cela s’accompagne d’un ensemble d’infrastructures – digues, canaux latéraux, etc. – qui bouleversent profondément l’écosystème.
« Un fleuve a besoin de crues, d’étiages, d’alternance entre basses et hautes eaux, d’espaces de liberté. »
Ces aménagements transforment des eaux courantes en eaux stagnantes, incompatibles avec les espèces qui s’y étaient adaptées depuis des millénaires. On aurait perdu aussi des kilomètres de gorges naturelles qui, à l’époque, étaient considérées comme de la « nature sauvage non intéressante » par les décideurs, mais qui sont en réalité des habitats précieux. Les élus ainsi qu’une grande partie de la population ignoraient qu’en Haute-Loire on héberge les derniers sites de reproduction du saumon atlantique en France, qui aurait probablement disparu avec le barrage.
Dans votre livre, vous revenez sur les promoteurs du projet, dont une figure centrale, le maire de Tours Jean Royer, qui était à la tête de l’Établissement public d’aménagement de la Loire et de ses affluents (Epala). Qui était-il ?
Jean Royer incarne la raideur des grands élus français. C’était un maire bâtisseur, qui a autorisé la construction de logements pour 25 000 personnes dans la zone inondable du Cher, à Tours. Il voulait poursuivre dans cette voie : bâtir encore en zone inondable, et pour cela, ériger des barrages censés protéger ces constructions. Dans sa vision, aménager et protéger ne pouvait passer que par ce projet un peu fou de contrôler le fleuve. Surnommé le « Père-la-pudeur », Jean Royer était un homme de contrôle : contrôle des corps, de la nature, des citoyens par l’État, des administrés par le maire.

Monique Coulet (au centre), scientifique au CNRS spécialisée dans les fleuves, a joué un rôle clé dans la lutte. Elle est ici entourée du Prince Philip (gauche) président du WWF, et de Luc Hoffmann (au second plan) son fondateur, ainsi que de Christine Jean (second plan), coordinatrice de Loire Vivante 1988.
Sa personnalité explique en partie son obsession d’aménager la Loire. Il avait un charisme indéniable, une voix magnifique, c’était un tribun. Il arrivait dans des assemblées d’élus ruraux en disant : « Écoutez, nous construisons de bons barrages, ça n’abîmera pas les milieux. On va créer des grands chantiers, des emplois pour des centaines d’ouvriers. Vos gorges ne valent rien, mais moi je vais vous construire un lac dans lequel viendront les touristes de toute l’Europe. » Les élus locaux, avec tout le respect qu’on leur doit, l’ont cru. Il savait convaincre. Et pendant huit ans, de 1980 à 1986, son projet a largement fait consensus.
Vous insistez dans votre livre sur une certaine sociologie de la lutte. Qui étaient les opposants au projet ?
C’est ce qui rend cette histoire étonnante, presque magique. Nous étions dans un département marqué par la démocratie chrétienne et une grande stabilité politique. Il n’y avait jamais eu aucune contestation face aux choix d’aménagement, jamais eu de lutte environnementale. Mis à part quelques écologistes qui avaient vécu le mouvement du Larzac, personne n’était destiné à devenir militant. Personne n’avait jamais organisé de manifestation.
Et pourtant, à partir de 1986, une communauté de citoyens – souvent complètement novices en matière d’activisme et avec des convictions politiques parfois totalement opposées – s’est réunie au sein d’un comité local bien structuré : SOS Loire Vivante. C’étaient des gens ordinaires : des représentants de commerce, ingénieurs, paysans, étudiants, chômeurs...
Face à ce projet de grand barrage, présenté comme incontournable et imposé comme une décision de l’État, un feu de rébellion s’est allumé. Beaucoup ont aussi découvert, à cette occasion, la beauté et la richesse écologique des gorges menacées. Ce combat a ravivé un sentiment d’appartenance à quelque chose de plus grand : la conscience de faire partie du dernier fleuve sauvage d’Europe – une notion alors largement méconnue.
Vous insistez aussi sur le rôle des femmes dans cette lutte et écrivez : « Dans une France prisonnière de la domination masculine, une coordination féminine était la promesse d’une approche inhabituelle dans la gestion du rapport de force à venir. »
La place des femmes dans cette lutte a été fondamentale. Plusieurs figures féminines ont joué un rôle déterminant. Je pense d’abord à Christine Jean, coordinatrice de Loire Vivante, la structure qui, à partir de 1986, a contesté les barrages au niveau du bassin. C’était une femme diplômée, calme, qui tenait tête sans aucun problème à Jean Royer. Celui-ci déclarait ouvertement que l’écologie était « un truc de femmes », autrement dit, pas quelque chose de sérieux. Voir des femmes déterminées, organisées et capables de leur tenir tête a sans doute contribué à déstabiliser le groupe d’hommes assez arrogants qui dirigeait l’Epala.
Cet entretien vous plaît ? Il est issu issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Je pense aussi à Michèle Arnulf ou Régine Linossier, qui ont rejoint le mouvement avec une énergie, une créativité et une impertinence d’autant plus fortes qu’elles avaient en face des gens qui représentaient l’ordre et le contrôle masculin. Je pense bien sûr à ma mère, qui n’était pas du tout militante à la base, c’était une professeure d’anglais qui a basculé dans la lutte. Sur le plan scientifique, des femmes comme Monique Coulet, chercheuse au CNRS, ont joué un rôle clé. C’était une universitaire militante qui a produit, avec d’autres, un savoir essentiel notamment sur l’importance écologique des crues.
Ces femmes ont aussi contribué, je crois, à faire tomber la superbe de certains hommes au sein même du mouvement, notamment ceux qui défendaient les stratégies les plus violentes.
On distingue d’ailleurs trois moyens complémentaires dans cette lutte : un travail sur le fond du dossier, pour en contester les points faibles, une stratégie de communication et de mobilisation, et enfin l’occupation du site. Est-ce bien ainsi que vous avez pensé les choses ?
Tout à fait. Nous avons d’abord accumulé un maximum de savoirs lors de la phase de l’enquête publique. Certains membres du collectif maîtrisaient extrêmement bien le dossier et ses faiblesses, ce qui a permis à Loire Vivante de faire parvenir des critiques très précises. Des milliers d’habitantes et d’habitants ont également déposé des avis – une première en France à l’époque.
Malgré cela, les commissaires-enquêteurs ont rendu (en avril 1988, NDLR) un avis favorable au projet, mais avec des réserves suffisamment importantes pour contraindre l’Epala à revoir sa copie. Cela nous a permis de gagner un temps précieux pour intensifier la mobilisation de la population. Et celle-ci a été efficace : en 1989, une manifestation au Puy-en-Velay a rassemblé près de 10 000 personnes dans les rues – du jamais vu. Nous avons même présenté des candidats aux élections municipales, qui ont recueilli 20 % des voix. Cela a envoyé un signal fort sur le soutien populaire dont nous disposions.

Action organisée par l’association Robin des Bois devant le Conseil régional du Centre, à Orléans, printemps 1989.
Mais quand nous avons compris que le chantier allait malgré tout démarrer, nous avons pris la décision, dès février 1988, d’occuper le site. Nos voyages en Hongrie et en Autriche, où d’autres militants avaient mené des luttes similaires, nous ont convaincus qu’un rapport de force serait inévitable. L’occupation a attiré les médias du monde entier et a impressionné nos adversaires. Et il n’y a rien qu’un pouvoir redoute plus qu’une médiatisation internationale.
L’occupation va durer jusqu’en 1994 et aboutir à l’abandon du projet par l’État. Comment expliquez-vous un tel succès ?
Plusieurs facteurs se sont conjugués. D’abord, nous avions Michel Rocard comme Premier ministre. Il avait compris que l’écologie allait transformer en profondeur les sociétés et que ce qui se jouait sur la Loire était fondamental. Ensuite, le ministre de l’Environnement de l’époque, Brice Lalonde, était au départ peu actif mais il nous avait dit tout de même qu’il était prêt à nous soutenir si nous construisions un rapport de force : « Devenez forts, et je pourrai vous aider. » Le WWF a également joué un rôle crucial. Je sais que l’organisation est parfois critiquée, mais à l’époque, elle impressionnait.
Elle nous a apporté un soutien financier – l’équivalent de plusieurs millions d’euros aujourd’hui – qui nous a permis de professionnaliser la lutte, de salarier des coordinateurs, dont moi. Le prince Philip, alors président du WWF International, est venu sur place dire « Vive la Loire sauvage ». Le contexte international a aussi été déterminant : nous étions dans une phase de montée de l’écologie avec le rapport Brundtland, le sommet de Rio qui se profilait. Et puis, entre 1988 et 1989, il y a eu des événements majeurs : la chute du mur de Berlin, les manifestations de Tiananmen… Tout cela créait un état d’esprit propice au changement.
Enfin, le choix de la non-violence a été décisif. Au sein de Loire Vivante, nous avions des personnes très énervées, prêtes à en découdre. Mais nous avons fait le choix fondamental de ne jamais utiliser la violence. Au contraire, nous avons utilisé la force du courage face aux forces de l’ordre.
Un autre point important, c’est que vous portiez un véritable projet politique et écologique alternatif pour la Loire.
Dès le départ, notre mobilisation s’est accompagnée d’une idée essentielle : nous n’étions pas simplement dans le refus. Nous disions : « D’accord, nous ne voulons pas de barrage, mais nous reconnaissons qu’il y a un problème de gestion du risque d’inondation. Nous ne voulons pas le contrôler, nous voulons vivre avec. Et voici comment. » Cela me fait dire que dans la lutte écologique, il est déterminant de s’approprier les connaissances.
Justement, si vous deviez donner quelques conseils pour réussir une lutte environnementale, quels seraient-ils ?
Nos associations de protection de la nature sont faibles, ont peu de moyens, ont des difficultés à toucher le grand public. Elles arrivent toujours en bout de chaîne et sont souvent contraintes d’en arriver à l’affrontement judiciaire pour corriger des trajectoires de politiques publiques.

Occupation du site de Serre-de-la-Fare, 1989. On y voit Jean-Claude Arnulf, administrateur puis président de SOS Loire Vivante.
Dans ces conditions, il est difficile de créer une dynamique collective, alors que c’est justement ce qui est essentiel. Il faut réfléchir à la manière de construire des alliances, y compris avec des acteurs qui à première vue ne sont pas des alliés naturels. C’est essentiel pour créer un rapport de force crédible face au rouleau compresseur des grands projets d’aménagement.
Votre livre évoque les divisions qui ont suivi la victoire, et qui expliquent sans doute qu’elle soit tombée dans l’oubli. Pourquoi avoir voulu raconter cette histoire aujourd’hui ?
Une part de cet oubli tient au temps qu’il a fallu à la société pour comprendre le sens de notre combat. Ce n’est qu’aujourd’hui, trente ans plus tard, que les élus du bassin de la Loire reconnaissent que les barrages ne sont peut-être pas la solution, et qu’il faut repenser la gestion des inondations en redonnant de l’espace au fleuve. Trente ans pour en arriver là ! J’ai écrit ce livre parce que je trouvais profondément dommage que cette belle histoire ne soit pas mieux connue, qu’elle n’ait pas servi d’inspiration.
Ce qui me touche aujourd’hui, ce sont les discussions en librairie, les gens qui me disent : « C’est inspirant votre histoire, on ne connaissait pas cette lutte, vous avez su fabriquer quelque chose qui ressemble à une solution alternative qui a fonctionné. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour d’autres combats ? »
L’exemple de Loire Vivante montre qu’une lutte, au sein d’une communauté, demande des compétences et de l’énergie mais peut être menée dans la joie et aboutir à une victoire.
Martin Arnould
La mère, puis le père de Martin Arnould, sont membres de la lutte dès 1988. Martin les rejoint à son retour d’un voyage aux États-Unis, où il a assisté à des luttes écologiques, notamment à San Diego. Aujourd’hui expert des milieux aquatiques, il a dirigé pendant quinze ans le programme « Rivières vivantes » du WWF-France, où il a œuvré pour une hydroélectricité plus écologique, la restauration des poissons migrateurs et une nouvelle gestion du risque d’inondation. Cofondateur de l’association Le Chant des rivières, il est aussi président du Fonds pour la conservation des rivières sauvages, militant pour la préservation des derniers cours d’eau naturels de France.
Au pied du barrage La lutte oubliée pour la Loire sauvage Martin Arnould → Actes Sud - 2025 192 pages - 22 €
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