Glossaire des nouveaux fascismes

« Lumières sombres » : Le revival néoréactionnaire qui influence les trumpistes

Quels mots mettre sur ce qui nous arrive politiquement ? La mobilisation de masse des affects racistes, le renouveau de la pensée réactionnaire, le durcissement autoritaire du pouvoir convoquent inévitablement les fantômes des « heures sombres » de l’histoire européenne. Mais si quelque chose des fascismes historiques est de retour, c’est bien dans le monde de 2026, celui du capitalisme néolibéral, des infrastructures numériques, des arènes virtuelles et du réchauffement climatique. Technofascisme, paléolibertariens, fascisme fossile… Néologismes et nouveaux concepts fleurissent pour nommer les monstres politiques qui émergent dans le clair-obscur de notre époque. Socialter propose un glossaire pour mettre les bons mots sur les mutations contemporaines des droites extrêmes.

Née à la fin des années 2000 dans les marges d’Internet, sur des forums et des blogs confidentiels, une pensée néoréactionnaire – « NRx » pour les initiés – trouve désormais des relais d’influence parmi les trumpistes au pouvoir à Washington. Sorte de version 2.0 de la pensée contre-révolutionnaire du XIXe siècle, radicalement hostile à la démocratie et à l’égalité, elle se déploie sous la bannière du « Dark Enlightenment » ( « Lumières sombres »), d’après le titre d’un ouvrage de l’obscur philosophe britannique, élitiste et anti-humaniste, Nick Land.

Le principal porte-parole de cette nébuleuse est toutefois Curtis Yarvin, aka Mencius Molbug, un blogueur pamphlétaire états-unien. On lui doit l’usage désormais courant sur les réseaux de l’expression « red pill » (pilule rouge), inspirée du film Matrix, pour désigner la rupture avec les illusions de l’idéologie progressiste, dominante à ses yeux.

Article issue de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.

Cet ingénieur de formation a bricolé une théorie politique étrange, mêlant à sa vision libertarienne des références royalistes, comme le penseur écossais du XIXe siècle Thomas Carlyle, hostile à l’entrée des masses en politique. Curtis Yarvin préconise rien moins qu’un reset total des institutions politiques pour en finir avec la démocratie, par le biais d’un coup d’État monarchique. « Washington a échoué. La Constitution a échoué. La démocratie a échoué. Voici venu le temps de la restauration, du salut national, d’une réinitialisation complète. (...) Pleins pouvoirs aux pilotes ! »1

Son utopie politique, un État-entreprise, dirigé par un monarque-PDG, semble tout droit tirée de l’imaginaire « cyberpunk ». « Trouvez le meilleur PDG du monde et donnez-lui la mainmise complète sur le budget, les politiques publiques et le personnel », écrivait déjà Yarvin en 2008, dix-sept ans avant qu’Elon Musk ne prenne la tête de l’éphémère DOGE2 pour opérer des coupes radicales dans les rangs des fonctionnaires de l’État fédéral. Devenu un idéologue à la mode dans les cercles trumpistes, Yarvin a, dit-on, l’oreille du vice-président J. D. Vance.

Ces fantaisies de geek réactionnaire, loin d’être marginales, participent ainsi aujourd’hui de la reconfiguration idéologique du trumpisme, selon Arnaud Miranda, auteur d’un livre récent sur les Lumières sombres3. En rupture avec le « national-populisme » qui les avait portés au pouvoir en 2016, dont ne reste que la rhétorique, Trump et ses soutiens trouveraient aujourd’hui une nouvelle inspiration dans les bricolages néomonarchistes de Yarvin et consort. Pas étonnant, donc, que leurs opposants se rassemblent au cri de « No Kings ».

1.Cité par Arnaud Miranda dans Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard/Le Grand Continent, 2026.

2. « Department of Government Efficiency », abrégé en DOGE. Cette structure gouvernementale des États-Unis, dont la mission était de réduire les dépenses publiques, a été créée au début du second mandat de Trump et dissoute en novembre 2025.

3. Op. cit.

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