Entretien fleuve

Lucas Chancel : « La socialisation de l'énergie est clé pour penser le futur de la transition énergétique. »

Photos : Iorgis Matyassy

« Dis-moi à quoi tu carbures, je te dirai qui te contrôle » aurait pu être le sous-titre de l’enquête fouillée de l’économiste Lucas Chancel, Énergies et inégalités. Une histoire politique (Seuil, 2025). De la maîtrise du feu aux mines de charbon, de l’extractivisme fossile aux panneaux solaires, il montre comment les batailles politiques pour le contrôle de l’énergie peuvent conduire à une explosion des inégalités sociales et environnementales ou, au contraire, ouvrir la voie à une reprise en main collective et démocratique. Une clef pour penser une véritable transition énergétique.

Vos précédents travaux documentaient le caractère vertigineux des inégalités climatiques. Dans votre étude de 2022, vous révéliez que les 10 % les plus fortunés de la planète émettaient près de la moitié des gaz à effet de serre, tandis que les 50 % les plus pauvres n’étaient responsables que de 12 % des émissions. Pourquoi vous intéresser désormais à l’histoire politique de l’énergie ?

Analyser les inégalités en matière d’émissions de carbone est un peu « la fin du tuyau » si j’ose dire. Dans ce nouvel ouvrage, j’ai voulu revenir au point de départ : comment cette situation est-elle advenue ? En enquêtant, j’ai observé que la structure des inégalités sociales est intimement liée aux choix politiques concernant le contrôle et la répartition de l’énergie – qu’il s’agisse de sa propriété, de ses infrastructures, de sa redistribution, et ce quel que soit le type d’énergie, du feu aux renouvelables. C’est ce que je nomme les « régimes énergétiques », un concept qui décrit de manière systématique et historique la façon dont l’énergie et l’organisation sociale sont imbriquées.

Entretien issu notre n°73, disponible à la commande.

Un régime énergétique fait intervenir des éléments matériels – champs de pétrole, mines de charbon, champs d’éoliennes, usines de panneaux solaires – et des acteurs – individus, États, multinationales, coopératives, municipalités – qui vont tenter de contrôler ces actifs. Quel qu’il soit, le contrôle de l’énergie génère des rentes économiques et politiques. Autrement dit : ceux qui contrôlent l’énergie imposent leurs conditions d’accès aux autres.

Vous expliquez que, dès le néolithique, l’émergence des inégalités est liée à un « surplus calorique » généré par l’usage d’énergie non essentielle.

La domestication des plantes – lors de la révolution néolithique – a transformé chaque mètre carré de terre cultivée en mini-centrale d’énergie utile aux humains, changeant les rayons solaires en calories utiles. Cela a permis l’accumulation de céréales que l’on garde, cuit, transforme, échange. Ce changement a permis d’engranger des « surplus caloriques », qui peuvent être stockés ou nourrir plus d’humains sur un territoire donné. Ce développement de l’agriculture a ainsi stabilisé et fait croître des populations denses, des sociétés aux structures plus complexes, avec l’émergence d’États centralisés – même si des auteurs comme David Graeber et David Wengrow rappellent que les premières sociétés ont connu une grande diversité de modèles politiques.

Je montre que ce surplus d’énergie a aussi ouvert ce que Branko Milanović nomme «les frontières des possibilités de l’inégalité ». En effet, à partir du moment où une société produit plus que le minimum vital, le surplus peut être accaparé par un groupe ou au contraire, selon les choix politiques, réparti égalitairement.

Dans la suite de votre ouvrage, vous revenez sur le rôle de la révolution industrielle dans le renforcement des inégalités énergétiques. Vous évoquez notamment l’importance des ressources issues des pays colonisés par les Européens, à travers la notion d’« hectares fantômes » employée par l’historien Kenneth Pomeranz. De quoi s’agit-il ?

Kenneth Pomeranz a décrypté dans Une grande divergence (2010) le bond économique lié à la révolution industrielle européenne en rappelant qu’elle n’aurait pas été possible, d’une part, sans les ressources énergétiques locales comme le charbon, mais aussi celles issues des sols des pays colonisés et des humains les travaillant. Ces « hectares fantômes » n’étaient pas pris en compte jusque-là comme facteurs décisifs de la révolution industrielle. Or les manufactures textiles britanniques ont connu un essor remarquable au milieu du XIXe siècle, non seulement grâce aux bras de quelque 400 000 travailleurs anglais, mais aussi grâce à l’énergie musculaire à bas coût de plus d’un million d’esclaves dans les champs de coton des colonies nord-américaines.

Or cette énergie musculaire est tout à fait absente de l’histoire standard de la révolution industrielle. Cette histoire vante la prouesse technique de la machine à vapeur, la densité énergétique exceptionnelle du charbon, et l’économie de marché qui aurait permis à tout cela de se développer, aux inventeurs d’inventer, etc.

« Comment peut-on tenir un discours sur la décarbonation de l’énergie et la protection de l’environnement tout en laissant d’autres pays extraire les matériaux critiques et subir les coûts associés ? »

Cette belle histoire est une fable que nous les Européens aimons nous raconter à nous-mêmes, mais qui omet complètement l’articulation de l’énergie fossile avec une ressource énergétique – le travail physique des esclaves – issue d’un système inégalitaire archaïque. C’est une autre manière de comprendre la symbiose entre différentes sources d’énergie, décrite par l’historien Jean-Baptiste Fressoz.

Cette intrication nous permet aussi de comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Comment peut-on tenir un discours sur la décarbonation de l’énergie et la protection de l’environnement tout en laissant d’autres pays extraire les matériaux critiques et subir les coûts associés ? On crée ainsi d’autres formes d’« hectares fantômes », et on entretient aussi une logique de pillage des pays pauvres.

Pour sortir de cette logique, il faut d’abord prendre en compte les coûts réels des industries de la décarbonation. Ce qui se passe au début de la chaîne de production nous concerne. Pour réduire ces coûts environnementaux mondiaux, il faut de la sobriété dans les pays du Nord global. Il faut aussi développer des capacités d’extraction de matériaux critiques sur notre sol. Nous pouvons faire plus dans ce domaine. Cela permet aussi de limiter les risques de vassalisation vis-à-vis d’un autre pays, à commencer par la Chine.

Votre ouvrage explore plus attentivement les trajectoires de pays comme la Chine et l’Inde, qui ont, chacun à leur façon, socialisé des ressources énergétiques. En quoi les choix de ces deux puissances ouvrent-ils des perspectives ?

La socialisation de l’énergie, c’est-à-dire le passage sous contrôle public ou coopératif de la propriété des « actifs énergétiques », est clé pour penser le futur de la transition énergétique. Je montre que les grandes expériences de redistribution des richesses, que ce soit au Nord ou au Sud global, ont fait de la socialisation de l’énergie une pièce maîtresse de leurs projets. La reprise en main de l’énergie est alors vue comme un moyen de mieux piloter l’économie et d’empêcher la captation de rentes par le secteur privé, et donc de réduire les inégalités.

C’est vrai au Nord global mais aussi dans les pays du Sud, comme en Inde. En 1947, à l’indépendance, le pays est parmi les plus pauvres du monde. Le premier ministre Jawaharlal Nehru va chercher à nationaliser les mines, puis le reste du secteur énergétique. C’est intéressant, car au début, il prône seulement le remplacement des propriétaires privés britanniques par des propriétaires privés indiens. Mais il constate ensuite que les conditions de travail dans les mines sont terribles et soutient que le secteur privé est inefficace.

Il va alors exproprier, moyennant compensation, les propriétaires privés et ce choix perdure avec les gouvernements suivants dans les années 1970. Cela ne se fait pas sans conflits devant les tribunaux, qui donnent généralement raison au gouvernement. Les libéralisations des années 2000-2010 ne sont pas fondamentalement revenues sur cette logique de socialisation de l’énergie, perçue comme un facteur de souveraineté et de réduction des inégalités d’accès.

« A-t-on envie qu’un Elon Musk rachète une partie des barrages hydroélectriques français ? Je ne pense pas. »

En Chine, l’histoire de l’énergie est intimement liée à celle de l’exercice du pouvoir et des luttes au sein du système politique. Si l’État contrôle l’essentiel du secteur du charbon depuis 1949, certaines mines continuent d’être privées, sous autorités municipales ou coopératives, qui exercent un contre-pouvoir. Au cours des années 1970 puis 1980, le secteur s’organise autour d’une forme de centralisation, avec un recours sélectif au privé. Le secteur des renouvelables est, lui, organisé sur un modèle d’économie mixte, avec des acteurs publics et privés, une bonne dose de concurrence, dans le cadre d’une planification industrielle. L’État central dit : « Trouvez la meilleure manière de faire », et soutient ensuite massivement ceux qui y parviennent.

Ce qui me semble essentiel ici est que cette planification n’est pas l’apanage d’un régime autoritaire, elle est en réalité inspirée de politiques menées aux États-Unis et en Europe durant les Trente Glorieuses. Or ce développement a conduit la Chine à être aujourd’hui leader sur les énergies renouvelables. Nous vivons un moment crucial : si la Chine parvient à décarboner, alors le reste du monde suivra.

Cette politique de socialisation de l’énergie que vous préconisez existe en partie en France, pays que vous décrivez comme un « État social électrique ». Pouvez-vous revenir sur cette notion ?

Le cas de la France est fascinant : au début du XXe siècle une grande partie du secteur électrique est contrôlé par des industriels, souvent rattachés à de grandes banques privées. Ces acteurs pratiquent des tarifs prohibitifs et ignorent les besoins de certains habitants, notamment dans les zones rurales. La bataille pour socialiser l’électricité aboutit avec le Conseil national de la résistance et la création d’EDF-GDF en 1946. La quasi-totalité du secteur électrique français est socialisée, là encore dans le but d’empêcher des rentes privées, de piloter l’économie dans une phase de transition et de construire un projet de société qui vise à limiter les inégalités de richesse. J’appelle cela l’État social électrique.


Il perdure encore aujourd’hui, et les Français y sont très attachés. Mais ce régime énergétique a subi une dose de privatisation et de mise en concurrence depuis vingt ans. Si le projet Hercule de privatiser une partie d’EDF en 2019(1) a échoué face aux levées de boucliers des syndicats et du grand public, la question de la privatisation de l’énergie en France demeure, dans le cadre du marché européen de l’énergie.

Vous évoquez notamment la question sensible du statut des barrages hydroélectriques en France : en quoi est-ce important ? 

Les barrages incarnent bien en effet la vulnérabilité de notre modèle. Cela fait plus de dix ans qu’un litige oppose la France et la Commission européenne qui souhaite ouvrir à la concurrence la propriété de ces barrages hydroélectriques(2). Pour l’instant, un accord a été trouvé avec un statut dit de « régime d’autorisation » dont les contours sont encore flous, et qui pourrait potentiellement aboutir à une forme de privatisation partielle des structures. Or là réside le danger.

A-t-on envie qu’un Elon Musk rachète un jour une partie des barrages français ? Je ne pense pas. Ces barrages appartiennent à tous les Français. Pourquoi ne pas imaginer un monopole public avec une mission de service public ? Cela est porté par les syndicats de l’énergie et serait compatible avec le droit européen. L’énergie n’est pas un simple bien que l’on échange sur un marché : si on socialise, c’est pour démarchandiser !

Justement, vous rappelez dans l’ouvrage l’emprise croissante des barons des industries digitales sur le secteur énergétique aux États-Unis et le danger qu’ils représentent…

On observe aujourd’hui une alliance entre les géants de la tech et le monde matériel de l’énergie. Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft (Gafam) commencent à investir dans l’électricité nucléaire pour alimenter leurs centres de données très voraces en énergie. Microsoft relance le réacteur de Three Mile Island – la plus grande catastrophe nucléaire avant Tchernobyl – avec l’objectif de préempter une partie des ressources et donc de privatiser le système électrique(3). Ces signaux faibles pourraient s’amplifier dans les années à venir et arriver à nos portes : il suffit d’un changement de législation.

Les Européens n’ont pas régulé les Gafam dans les années 2000 et en payent aujourd’hui les conséquences, au vu de la pression que ces industries exercent. Peut-on laisser ces investisseurs privés décider demain de notre futur énergétique ? Ou bien fait-on le choix de socialiser une partie de ces investissements, de manière collective ? Les Européens doivent être donc extrêmement vigilants, non seulement face au type de transition qui se dessine aux États-Unis mais aussi face au modèle chinois, où un acteur non démocratique contrôle l’ensemble de la chaîne de production d’électricité. Les Européens sont à la croisée des chemins.

Contre les inégalités énergétiques, vous proposez justement de développer un « fonds souverain des énergies décarbonées », en France et sur le plan mondial. Quels en seraient ses contours ?

Un fonds souverain permettrait d’accompagner voire d’accélérer la transition en injectant des liquidités dans des entreprises essentielles, y compris des PME, qui aujourd’hui ont une valeur boursière ou économique relativement faible.

Cela concernerait non seulement la production d’électricité, mais aussi l’écosystème industriel qui lui est lié : les batteries, les voitures électriques et les entreprises qui proposent des services aidant à la sobriété. Pensons par exemple à des entreprises de covoiturage qui travaillent avec des communes et développent un service public local. Ce type de sociétés n’ont pas toujours accès à des capitaux car leur rentabilité est aujourd’hui modeste.

Le financement d’un tel fonds peut tout à fait reposer sur de la « bonne dette ». L’État s’endette aujourd’hui autour de 3,5 %, c’est plus élevé qu’il y a cinq ans, mais c’est toujours plus faible que le taux auquel s’endette un acteur privé de l’énergie (autour de 5 % ou plus). Ces fonds souverains peuvent être alimentés par des clubs de pays européens qui achèteraient des parts de ces entreprises stratégiques. Les États pourraient émettre de la dette ensemble, comme ils l’ont fait pendant le Covid, ce qui réduirait alors la facture. On peut aussi imaginer un format mondial. Et si par exemple le Brésil, la France et l’Espagne mettaient des ressources en commun pour financer des projets industriels énergétiques dont ils partageraient les bénéfices ?

« Les émissions des classes aisées sont souvent plus importantes à travers leurs investissements qu’à travers leurs choix de consommation. »

L’autre moyen de financement, c’est la fiscalité : il faut que les multinationales et les foyers les plus aisés paient leurs impôts à la même hauteur que le reste de la population, ce qui dégagerait des marges de manœuvre clés pour le secteur de la transition. En France, rappelons-le, 1 800 foyers fiscaux possèdent plus de 100 millions d’euros de patrimoine, or leur taux d’impôt global est environ deux fois plus faible que le reste de la population (constat à l’origine de la proposition de loi dite taxe Zucman, rejetée à l’Assemblée nationale cet automne, NDLR). La justice fiscale est intimement liée à notre capacité de financer la transition énergétique.

Dans un ouvrage récemment paru, l’association Attac suggère de multiplier les échelles locales de contrôle citoyen et collectif de l’énergie. Comment les articuler à une politique nationale de socialisation ?

Ces différentes échelles de contrôle et de propriété de l’énergie sont fondamentales car elles cohabitent les unes avec les autres et se complètent dans une logique de service public. En plus d’un pilotage de l’investissement et de la redistribution comme le fait actuellement EDF au niveau national, il faut développer des coopératives d’énergie, des régies municipales. Il me semble important de partager les pouvoirs dans le domaine économique en général et énergétique en particulier. Et ce n’est pas une utopie : c’est ce qui existe en Suède par exemple.

Dans ce pays, les communes possèdent des petites centrales de production, elles-mêmes alimentées souvent par de la biomasse, le recyclage des algues marines, des déchets ou la cogénération (production simultanée de deux formes d’énergie différentes dans la même centrale, NDLR). En France, des communes pourraient choisir, démocratiquement, d’utiliser un terrain pour un champ de panneaux solaires ou des éoliennes, et développer de petites entreprises énergétiques. Ce qui bloque parfois dans les débats sur la transition, c’est le manque de discussions et le sentiment que les décisions ont été prises ailleurs.

Face aux clivages d’ordre technologique ou idéologique – éoliennes versus nucléaire par exemple –, il me semble important de reposer la question du mode de contrôle, qui décide et au service de qui ? Déconcentrer les pouvoirs, partager les richesses et les prises de décisions est une manière d’avancer et de réenchanter le débat écologique.

Dans votre étude juste parue, « Rapport sur les inégalités climatiques 2025 », vous écrivez que « les plus riches alimentent la crise climatique davantage par leurs investissements que par leur mode de vie ». Pouvez-vous revenir sur ce point ?

L’approche standard de mesure des émissions individuelles attribue toutes les émissions du secteur économique aux consommateurs. Or cette perspective n’est pas neutre du tout. Elle a d’ailleurs été mise en avant par la firme BP au début des années 2000, pour les raisons que l’on peut comprendre. Lorsque l’on s’interroge sur les responsabilités individuelles, il est intéressant de dépasser le prisme de la consommation pour mieux comprendre, par exemple, le rôle des investisseurs. Or les émissions des classes aisées sont souvent bien plus importantes à travers leurs investissements qu’à travers leurs choix de consommation.

Ces investissements peuvent être redirigés vers des secteurs moins polluants. En revanche, pour les individus plus modestes, les consommations sont souvent contraintes : il n’y a pas d’alternatives. Par exemple, s’il n’y a pas de transport en commun assez développé dans votre pays ou région, vous êtes obligé d’utiliser votre voiture pour garder votre emploi. Nous avons donc tenté avec des collègues d’appréhender ces inégalités d’émissions non plus par la consommation mais par les investissements. Autrement dit, étudier de plus près qui possède les entreprises qui polluent, plutôt que ceux qui consomment les produits polluants.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans les pays riches, les émissions des 10 % les plus aisés sont de l’ordre de 2 à 3 fois supérieures à travers le prisme des investissements que celui des consommations. Taxer ou interdire les investissements incohérents avec la transition énergétique me semble être un choix politique plus juste, et potentiellement plus efficace qu’imposer une taxe au consommateur.

Aux côtés de Gabriel Zucman, Michaël Zemmour, Jézabel Couppey-Soubeyran, Julia Cagé, Thomas Piketty et d’autres, vous portez une parole économique dite hétérodoxe, souvent disqualifiée comme étant « militante » ou d’« extrême gauche » par certains dans le débat public. Comment répondez-vous à ces critiques, souvent virulentes ?

Je trouve très marquant que les débats autour de la taxe Zucman soient l’objet d’un traitement binaire dans les médias alors que près de 86 % des Français de tous bords confondus soutiennent cette mesure ! La violence des attaques ad hominem sur notre collègue, un chercheur hors pair, comme celle cocasse de Bernard Arnault montre l’acharnement des premiers concernés à défendre leurs privilèges. Notre approche de l’économie rompt avec celle du sachant isolé dans sa tour d’ivoire et renoue avec une longue tradition en sciences sociales de chercheurs qui contribuent au débat public.

À partir de nos travaux et des données que nous observons, nous esquissons des propositions concrètes pour tenter de répondre aux problèmes contemporains. Chacun est libre d’en discuter, experts et non-experts, l’objectif est de pouvoir débattre. Et il est heureux, en démocratie, que tout le monde ne soit pas d’accord sur tout !

En revanche, nous constatons que ce travail, et plus généralement celui des scientifiques, est de plus en plus attaqué, critiqué et vilipendé sur la base d’arguments biaisés. C’est très clair aux États-Unis, mais on le voit aussi en France. Le fait qu’une grande partie du paysage médiatique soit possédée par une poignée de milliardaires qui n’ont aucun intérêt à payer plus d’impôts, ou qui poussent un agenda xénophobe, permet d’expliquer cela en partie. La recherche est par construction critique. Elle avance en questionnant l’ordre établi. Or les dominants n’aiment pas cette dimension critique, qui est une forme de contre-pouvoir. 


Lucas Chancel

Parfois qualifié de « Piketty boy », en référence au groupe de chercheurs proches de l’économiste Thomas Piketty, Lucas Chancel est économiste, spécialiste des inégalités et de l’environnement. Professeur à Sciences Po, il est aussi l’actuel co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris. 

Ses projets récents se sont concentrés sur les tendances et les déterminants des inégalités de revenus et de patrimoines (tant passées que présentes) dans les pays riches et en développement, notamment en Inde, ainsi qu’à l’échelle mondiale, en s’appuyant sur des données fiscales, des enquêtes auprès des ménages, des comptes nationaux et des listes de grandes fortunes. En 2015, à l’occasion de la conférence de Paris sur le climat, il propose avec Thomas Piketty une taxe carbone mondiale progressive sur les billets d’avion. Son précédent ouvrage, Insoutenables inégalités. Pour une justice sociale et environnementale, est paru en 2017 aux éditions Les Petits Matins.


1.Le projet Hercule ou « Grand EDF », présenté par le gouvernement en 2019, envisageait une scission d’EDF en trois entités, ouvrant la voie à la privatisation partielle. Il est abandonné en 2021. En 2022, l’État français entreprend la renationalisation totale de l’énergéticien, qu’il détient à 100 % en 2023.

2.L’hydroélectricité est la première source d’électricité renouvelable en France et la deuxième source d’électricité française après le nucléaire. La quasi-totalité de la production hydroélectrique est entre les mains d’exploitants historiques comme EDF (environ 75 %), la Compagnie nationale du Rhône
(CNR, 22 %) et la Société hydro-électrique du Midi (SHEM 3 %).

3. Microsoft prévoit de réactiver cette centrale située dans l’État de Pennsylvanie, complètement mise à l’arrêt depuis 2019, quarante ans après l’accident, en vue d’une remise en route prévue en 2028 pour alimenter les centres de données de l’entreprise avec une puissance proche des 850 mégawatts.

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