Entretien

Li-Cam : « J’ai constaté que les gens croient plus facilement la fiction que la science »

Photos : Antoine Merlet

Autrice de sept romans et d’une trentaine de nouvelles explorant le registre des imaginaires, de la fantasy à la science-fiction, Li-Cam développe depuis 2023 le monde de l’Ecoume, sobre, paritaire et écologique. Située autour de 2080 sur Terre, cette société a réussi à opérer un virage radical pour se prémunir de la catastrophe climatique. En explorant les limites de cet univers, ses fragilités et son inventivité, elle propose une alternative politique et écologique à portée de main.

Li-Cam vous avez été autrice dans d’autres genres comme la fantasy urbaine avant d’écrire des romans de science fiction, auxquels vous avez donné une coloration résolument politique et écologique. Pourquoi ce tournant ?

Je lis de la science et de la SF depuis ma jeunesse, notamment de la « hard »SF 1, écrite par des hommes et centrée autour d’hommes. Inconsciemment je pense que cela m’a freinée : je ne me sentais pas légitime à explorer ce genre en tant qu’écrivaine. Et puis la « fantasy » permettait de s’évader de la dureté du quotidien et du réel. Mais au tournant des années 2010, les questions écologiques et l’actualité politique sont devenues trop prégnantes pour moi.

Article issu de notre n°71, à retrouver en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

J’ai commencé par écrire des nouvelles puis je me suis lancée dans le roman Résolution (2019), dans lequel j’esquisse un autre modèle de société possible, plutôt communautaire et libertaire, L’Adelphie, face à l’enfermement extrémiste et au déclin climatique. Depuis, avec Visite (2023) et d’autres textes, j’explore la société paritaire et écologique de l’Ecoume.

 À l’instar d’autres auteurs de SF tels que Becky Chambers ou Elio Possoz, votre propos rompt avec les univers dystopiques. Comment s’est fait ce cheminement ?

Il faut reconnaître que les auteurs ont plutôt tendance à tirer sur les fils négatifs d’un récit que d’imaginer du « positif », car cela demande plus de recherches mais surtout d’être très prudent : ce qui est « positif » pour moi ne l’est pas forcément pour d’autres. De ce fait, les dystopies ont longtemps dominé le monde de la SF, depuis les années 1970 jusqu’au moins aux années 1990 – qu’il s’agisse de récits de colonisation spatiale ou d’IA, et étaient destinées à alerter.

Or, ces dystopies sont devenues en quelque sorte des manuels pour certains2. Nous vivons désormais dans un monde de SF dystopique : il me semble donc urgent de proposer autre chose.

Les corps hybrides ou souffrant de handicaps physiques et mentaux – Néea (Visite), Wen (Résolution), Anna-Molly (Baies de soleil) – tiennent une place particulière dans vos récits. En quoi ouvrent-ils des perspectives pour penser le monde ?

J’ai toujours pensé que l’on réfléchit mieux à la marge. Quand on se trouve au centre, on ne voit pas grand-chose, on ne fait que reproduire ce qui existe déjà. À la marge, on vit différemment, on expérimente davantage, peut-être notamment en termes social ou artistique, car il faut sans cesse innover, s’adapter ; d’où le fait que ces personnages bénéficient d’une aide technologique avancée comme la neuroprothèse ou qu’ils aient une sensibilité accrue au vivant.

Je suis moi-même neuroatypique3 et je trouvais intéressant de permettre aux neurotypiques de percevoir le monde à travers l’esprit de gens différents d’eux, comme le personnage d’Ugo par exemple dans Visite qui aime Néea. J’aime creuser les vies émotionnelles de ces personnages aux marges et mettre en avant leur façon d’appréhender le vivant. Cela vient de ma propre expérience avec le dérèglement climatique. Je dois avouer que jusque dans les années 2000 j’étais très technosolutionniste.


J’en suis revenue au fur et à mesure que je voyais le monde changer par la technologie et le monde de la nature, que je côtoyais tant auparavant, s’éloigner. Je vis près de Lyon où j’ai un petit jardin qui m’est devenu inaccessible pendant les canicules ou à cause des moustiques tigres. Cette situation a développé chez moi un sentiment accru de solastalgie4.

Vous dites être revenue du technosolutionnisme mais néanmoins, dans vos récits où les sociétés sont plus sobres, la technologie et notamment l’IA gardent une place prépondérante. Pourquoi ce choix ?

La science est la constitution du savoir, elle permet de comprendre le monde, et à mesure que la science avance la science appliquée avance aussi. Il me semble donc très difficile de s’en passer. Je préfère ainsi proposer des usages de ces technologies qui soient plus positifs, au service de la nature, de l’humain. C’est pourquoi j’ai imaginé des neuroprothèses qui permettent à un personnage comme Néea de vivre, de travailler, d’aimer, ou mettre en avant une IA qui communique avec une fougère, comme le Parleterre.

Mais j’ai bien conscience qu’il y aura toujours des détournements. Et il est certain qu’aujourd’hui on ne teste pas assez les technologies avant de les démocratiser. Tout va trop vite, la compétition précipite tout le monde sans que l’on prenne le temps de réfléchir aux impacts.

Or, ces derniers sont connus, on les observe depuis vingt ans déjà avec les réseaux sociaux et leur influence néfaste sur le monde réel, en termes de politique, de troubles mentaux et de stress. Ce sujet est d’ailleurs le point de départ de Résolution où j’explore les conséquences des réseaux sociaux sur l’esprit humain et la façon dont ce dernier en ressort abîmé (comme avec le personnage de Kay, un jeune homme « troll » qui intègre la société utopique du récit, NDLR).

Dans ce roman, le monde politique et social est sur le point de s’effondrer à cause des « war bots » (du terme anglais « bot » robot et « war » guerre, NDLR) des agents conversationnels belliqueux qui polluent les réseaux, montant les êtres humains les uns contre les autres au profit de quelques-uns. Or, si nous ne réagissons pas, nous nous dirigeons aujourd’hui vers la version « warbot » du monde.

Les mondes de l’Ecoume que vous développez après Résolution comportent une autre dimension : un langage modifié, dont la grammaire est « écoféministe ». Pourquoi ce choix ?

Dans Visite j’imagine un monde toujours situé sur Terre, en 2082, l’Ecoume, qui a tenu compte de la catastrophe climatique et politique, et qui a opéré un changement radical des modes de vie pour se réorganiser autour du vivant. Il me fallait donc inventer une langue qui rompe avec les vieux codes.


Je me suis demandé à quoi ressemblerait une grammaire qui soit à la fois écologiste et féministe ? J’ai créé un neutre pour signifier tout ce qui relève du lieu ou de la technologie, et qui féminise tout ce qui a trait à la relation avec le vivant. Et bien sûr le féminin l’emporte.

« Il faut essayer de changer sa visiodu monde avant quon ne soit obligé de vivre dans ses ruines. »

Les institutions politiques, leurs représentants, la place donnée aux textes de loi, mis en scène dans vos romans et nouvelles paraissent quant à eux, au contraire, très familiers. Qu’avez-vous voulu souligner ?

J’ai été juriste par le passé et je me suis aussi beaucoup intéressée à l’anthropologie et à la philosophie. Le droit me semble extrêmement important pour structurer notre façon de faire société, notre quotidien. Il nous protège, mais on sait qu’il peut, à l’inverse, nous dominer et nous oppresser. Cette dimension me paraît essentielle si l’on veut mettre en place une autre société. Car il n’existe pas de société sans droit.

Une tech bienveillante

Dans Les baies de soleil (nouvelle issue de l’ouvrage collectif, Soleil-s, douze fictions héliotopiques, La Volte, mars 2025), des drones zooterrestres prennent soin des cultures et des plantes.

Dans le Parleterre, (nouvelle inédite pour Reporterre), une IA éponyme, « thérolinguiste » communique avec toutes les créatures de la Vivante, activant une forme de « surempathie ».

Les « penseurs quantiques » : Sun (Résolution), Mile, Sof (Visite). Capables de gérer la garde d’enfant ou la vie en communauté, ces IA accompagnent aussi les personnages dans leur intimité psychique. Dans Résolution, Sun, dotée d’une forte capacité d’écoute et d’empathie, apporte un réconfort psychologique aux humains qui la sollicitent. Entraînée par la protagoniste Wen, cette IA est un contre-modèle aux IA propagatrices de fake news. Pour Li-Cam, elle permet aussi un questionnement : « comment l’Humain se projette-t-il par rapport à l’IA ? »

Or, ce dont j’ai peur en ce moment, c’est justement la remise en question du droit, à commencer par les droits de l’Homme, comme on le voit aux États-Unis et même en France. Certes, un texte fondateur comme la Déclaration universelle des droits de l’Homme est peu respecté et comporte beaucoup de limites, mais il offre un idéal, un projet de société souhaitable, et demeure, à mon sens, le texte de loi le plus intéressant qu’il soit à ce jour. Dans Visite, je vais au-delà puisque la Constitution de l’Ecoume englobe également le non-humain.

Les institutions sont aussi plus démocratiques que les nôtres même s’il existe encore un pouvoir central représenté par un gouverneur mais ce dernier doit rendre des comptes au Haut conseil pour la défense du vivant et aux gardiennes du futur (figures mystérieuses qui ont un rôle de mémoire, NDLR). Cette société n’est pas parfaite, mais elle propose une transition atteignable, qui permette de s’adapter et de freiner le dérèglement climatique et la disparition de la biodiversité. L’un des personnages de Visite, Bella, le formule ainsi : « La vie était partout. Belle, florissante et… forte, enfin le croyions-nous. Était-il minuit moins une seconde ou minuit quand nous avons changé nos modes de vie ? Cette question m’obsède. »

Vous dites avoir été très inspirée par Ursula K. Le Guin dans la construction de l’Ecoume, et son concept de « fiction-panier » : en quoi a-t-il été déterminant pour penser des futurs désirables ?

J’ai lu Ursula K. Le Guin quand j’avais une trentaine d’années et j’ai été éblouie. C’est la première fois que je découvrais cette façon de faire de la science-fiction, de raconter des histoires du point de vue des minorités, des femmes. Des récits comme La Main gauche de la nuit remettent en question des réalités qu’on pense immuables en montrant que ce sont des constructions sociales.

Sa théorie de la fiction-panier (lire le hors-série n° 8 de Socialter « Le réveil des imaginaires », 2020) permet d’offrir une alternative au récit initiatique classique. C’est l’opposé de l’idée du héros qui part seul à l’aventure. L’épopée de Gilgamesh, à Sumer, c’était déjà ça ! 4 000 ans plus tard, ne pourrait-on pas raconter autre chose ? Car ce type de récit ne permet pas de réfléchir au monde. En fait, dans ces récits de héros solitaire, il y a un aspect développement personnel qui me déplait énormément (rires) !

Pouvez-vous revenir sur le concept de la « Vivante » qui traverse vos écrits et façonne l’Ecoume ?

Je distingue le vivant, qui est une acception scientifique, et la Vivante, (qu’elle définit comme l’ensemble du système planétaire avec lequel les humains entretiennent un rapport intime et sacré, NDLR) qui inclut une vision holistique du monde. Avec l’idée de la Vivante, le soin et le respect porté aux autres espèces (végétales ou animales) est primordial, et cela façonne la nature même des personnages qui ne peuvent, pour la plupart, pas envisager un autre rapport au monde. Jusqu’à présent, les récits contemporains ont été très anthropocentrés, et je pense que c’est l’une des raisons qui explique pourquoi nous en sommes ici aujourd’hui. Or il faut créer une autre mise en récit du monde pour que les gens se figurent ce qui est en train de se passer au niveau planétaire.

J’ai lu les rapports du GIEC et j’ai une petite passion pour les graphiques (rires). Mais qui a le temps de lire 1 000 pages ? Même les résumés – très bien faits par ailleurs – ne sont probablement pas lus par la plupart des politiques… Les récits peuvent aider à comprendre ce qui se passe, y compris des données ou des faits compliqués, comme ces rapports scientifiques. Paradoxalement, cela peut sembler étrange, mais j’ai constaté que les gens croient plus facilement la fiction que la science, que les idées pénètrent plus facilement les esprits.

« Que peut-on construire sur les ruines d’une vision du monde ? » interrogez-vous dans Visite : quelle serait votre réponse ?

Rien. On ne peut rien construire. C’est pour cela qu’il faut essayer de changer notre vision du monde avant qu’on ne soit obligé de vivre dans ses ruines. Nous sommes actuellement à la croisée des chemins. Or, si l’on persiste dans notre déni de réalité comme on le voit déjà aux États-Unis, il ne restera que des ruines. Il faut préparer les esprits, et même si la fiction n’est qu’un fragile levier parmi d’autres, elle peut le permettre. 


1. Dans le sous-genre de la « hard » science-fiction, les évolutions futuristes des technologies mises en scène se veulent vraisemblables au regard de l’état des connaissances scientifiques du moment.

2. Elon Musk par exemple est connu pour son engouement pour la SF et voit la technologie comme solution à sa vision (mortifère) de l’humanité.

3. Le terme renvoi à un fonctionnement neurologique et cognitif qui diffère de la norme (neurotypie), et par extension, différentes manières d’être au monde (spectre de l’autisme par exemple).

4. Terme inventé par le philosophe australien Glenn Albrecht, il désigne un sentiment de détresse et d’angoisse ressenti par certains individus face aux transformations (négatives) subies par l’environnement.

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