Documentaire

Derrière l'IA, les sacrifiés du smartphone

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Autrice de La Ruée minière au XXIème siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024), elle a participé à l’élaboration du programme de « désescalade numérique » en amont des municipales 2026. Pour Socialter elle a choisi d’analyser le film Les Sacrifiés du smartphone projeté lors de Numérique en lumière, le festival de films documentaires consacré aux droits humains bafoués dans l’industrie du numérique.

Le capitalisme a inventé les pollutions invisibles. Des perturbations imperceptibles par nos sens et qui pourtant sont des menaces existentielles : la radioactivité, la pollution chimique, le réchauffement climatique. Cette invisibilité est la clé de son impunité : pas vu pas pris, comme on dit. Capitalisant sur ces pollutions invisibles, l’économie numérique, elle, a fait un pas de plus en inventant les pollutions inimaginables.

Article issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.

J’appelle pollutions inimaginables ces impacts qui sont non seulement imperceptibles aux sens, mais aussi à l’imagination. Prenez par exemple ces petites étoiles féériques qui dansent devant mes yeux quand j’ouvre mon navigateur : l’intelligence artificielle générative (IAG). Si je clique, mon courrier va s’écrire, mon texte va se traduire, mon image va s’animer. Qui peut se représenter le concentré de ressources naturelles, de souffrances et d’exploitation humaines, de produits chimiques, d’énergie qu’il y a derrière ces petites étoiles ?

Pour le saisir, il faudrait pouvoir faire apparaître, dans une seule pensée, ce qui rend possible l’IA. Il faudrait faire surgir dans l’imagination les mines gagnées sur la forêt tropicale birmane, indienne ou congolaise, les usines métallurgiques crachant le feu, les étendues grises de résidus toxiques, les galettes de silicium issues du travail forcé du Xinjiang, les entrepôts de data centers carburant au charbon, à l’eau de nappes presque épuisées, etc. C’est long d’expliquer tout ça, de le rendre présent à l’esprit – à l’esprit qui justement est tenté d’économiser sa pensée, là, d’un clic, pour gagner du temps.

D’où vient la puissance de calcul instantanée d’une appli d’IA ? D’entrepôts de données où s’empilent des millions de serveurs où sont concentrés des milliards de circuits électroniques, contenant eux-mêmes des centaines de milliers de cartes graphiques qui concentrent à leur tour des dizaines de milliards de transistors.

Le principal fabricant de serveurs informatiques destinés aux data centers est l’entreprise taïwanaise Foxconn, alias Hon Hai Precision Industry, qui emploie plus d’un million de personnes en Chine. C’est le sous-traitant historique d’Apple, de Microsoft, de HP, de Sony – le fabricant d’à peu près tous les objets électroniques que nous avons tenus entre nos mains depuis les années 2000. Aujourd’hui, Foxconn fournit toute la galaxie de l’IA en serveurs, de Nvidia à OpenAI, en passant par les data centers d’Amazon.

En 2010, Foxconn s’est fait connaître au monde par une épidémie de suicides : 17 ouvriers de sa méga-usine d’iPhone de Shenzhen se sont jetés par les fenêtres, 14 sont morts. Depuis ce temps, les balcons des dortoirs ont été condamnés. Mais les jeunes continuent d’arriver de leurs campagnes pour se retrouver coincés dans ses chaînes de production. Le désespoir de ces vies gâchées est le sujet du film Les Sacrifiés du smartphone [titre original Complicit] (2017), qui a été projeté récemment à Paris à l’occasion du festival de cinéma « Numérique en lumière : une autre réalité ».

Les réalisatrices Heather White et Lynn Zang ont filmé pendant trois ans la vie d’ouvrières de Foxconn. Arrivées à 18 ans, Xiao, Ya et Fan ont travaillé plusieurs années pendant douze à seize heures par jour. Puis tout s’est arrêté – littéralement. Elles ont contracté des troubles neurologiques, des paralysies, à force d’astiquer les cartes graphiques, les led, les écrans, avec des solvants et des détergents : benzène, méthanol, xylènes, trichloroéthylène...

Selon la Global Electronics Association, un objet électronique peut nécessiter 1 000 produits chimiques différents. Foxconn nie toute responsabilité. Comme les milliers d’ouvrières et d’ouvriers malades des toxiques utilisés dans l’électronique, Xiao, Ya et Fan n’osent pas rentrer chez elles, pour ne pas faire de peine à leurs parents, qui avaient tout misé sur elles.

Sur mon écran, les petites étoiles de fée se remettent à clignoter. 

a Le film est visible en ligne : Les Sacrifiés du smartphone, réalisé par Heather White et Lynn Zang - Dailymotion - 2017

a Un livre sur Foxconn avec des témoignages d’ouvrières et d’ouvriers chinois : La machine est ton seigneur et ton maître Jenny Chan, Xu Lizhi et Yang - Agone - 2022

Soutenez Socialter

Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !

S'abonnerFaire un don