On dit « Front populaire » et aussitôt surgit une image quasi mythique : celle d’un printemps, lumineux et foisonnant. Les foules y sont denses et la grève est intense, les drapeaux claquent, les visages s’éclairent d’une joie grave. Dans les usines et les magasins occupés, on danse ; sur les routes, les bicyclettes filent vers la mer ; dans les rues, on chante et on espère.
Ce moment semble suspendu, comme si le temps lui-même avait été conquis, arraché au travail éreintant. À défaut d’être une révolution politique, le Front populaire apparaît comme une révolution sensible, une transformation, justement, du rapport au temps. Mais cette image, si puissante soit-elle, tend à effacer ce qui en constitue pourtant la condition même : une conflictualité interne en même temps qu’un rassemblement. Une unité forgée dans un élan.
Article issu de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », en kiosque et librairie, et sur notre boutique.

Une coalition improbable
La France se trouve alors devant deux abîmes : celui de la crise économique et celui de la menace fasciste. Le Front populaire apparaît au départ comme une construction fragile, née de divisions anciennes, de méfiances tenaces et de visions du monde divergentes. Mais si l’unité ne va pas de soi, elle s’impose comme une nécessité défensive.
Face aux fascistes européens – de l’Italie de Mussolini à l’Allemagne de Hitler –, la gauche française prend conscience de l’urgence : il faut faire barrage au danger, protéger les libertés, conjurer la menace des ligues qui défient la République. L’antifascisme devient le ciment minimal d’une coalition en apparence improbable. De fait, les forces qui composent ce rassemblement ne partagent ni les mêmes horizons, ni les mêmes espérances.
Trois grandes traditions politiques s’y rencontrent : communistes, socialistes et radicaux. Les deux premières s’inscrivent dans une analyse marxiste du monde, attentive aux rapports de classes, à l’exploitation et aux contradictions du capitalisme. À leurs yeux, résoudre la crise qui jette des millions de gens dans la misère, la faim et la ruine, c’est avancer des solutions radicales, qui vont à la racine même du système. Surproduction, déflation, chômage de masse, effondrement des prix agricoles, saturation des marchés, accumulation gigantesque de forces productives sans débouchés, tous ces symptômes aux conséquences humaines désastreuses tiennent à un capitalisme hypertrophié, incapable de résorber la crise qu’il a enfantée.
Les radicaux se situent dans une tout autre tradition. Ils croient en la réforme progressive, en la régulation du marché, au grand respect de la propriété privée. Leur attachement à la IIIe République, que socialistes, communistes et anarchistes jugent « bourgeoise » et insuffisamment sociale, est indissociable d’un refus de la lutte de classes, perçue comme une menace de désordre. « Le communisme, voilà l’ennemi », avait lancé en 1927 le radical Albert Sarraut. On mesure à ces accusations combien le fossé est profond.
L’accord politique demeure fragile. Les « radicaux douteux », selon l’expression de Léon Blum, vont-ils jouer loyalement le jeu ?
À cette fracture s’en ajoute une autre, tout aussi déterminante. La scission entre socialistes et communistes depuis le congrès de Tours de 1920 révèle des conceptions différentes de l’action politique, du rapport à l’État et de la transformation sociale. Les communistes dénoncent le parlementarisme comme une compromission ; les socialistes redoutent, eux, de possibles dérives autoritaires du modèle bolchevique.
Ces divergences ont pris, à la fin des années 1920, une tournure particulièrement virulente. Sous l’impulsion du Komintern, l’Internationale communiste dirigée depuis Moscou par la garde rapprochée de Staline, le Parti communiste a adopté en 1928 la stratégie dite « classe contre classe », qui amplifie les antagonismes.
Toute alliance avec les « réformistes » est rejetée, et la SFIO [Section française de l’Internationale ouvrière] est qualifiée de « social-traître » voire de « social-fasciste ». Refus des compromis parlementaires, rejet des désistements électoraux, défense sans nuance de l’Union soviétique : le Parti communiste s’inscrit dans une logique de confrontation vis-à-vis du parti socialiste (la SFIO), son frère ennemi.
Le paysage est encore complexifié par les divisions syndicales, qui reflètent et prolongent ces clivages politiques. La coexistence de deux grandes confédérations, la CGT et la CGTU, illustre l’éclatement du mouvement ouvrier. Dans ce contexte, l’idée même d’un « front » relève du pari. L’hostilité des radicaux envers le communisme traduit la peur du « rouge ». Inversement, pour les communistes et une partie des socialistes, les radicaux apparaissent comme les gardiens d’un ordre économique injuste.
Dès lors, une alternative stratégique se dessine. Faut-il privilégier un front ouvrier, fondé sur l’unité des forces anticapitalistes ? Ou bien élargir l’alliance aux radicaux et à la petite-bourgeoisie, au prix de compromis ? Ce dilemme ne trouve de résolution que sous la pression des événements, notamment la crise politique du 6 février 1934, qui agit comme un révélateur brutal.
En effet, l’émeute organisée par les ligues de droite et d’extrême droite à cette date est un choc pour les gauches. Face à la violence des ligues et à la menace tangible qui pèse sur la République, elles prennent conscience de l’unité comme une nécessité vitale. Car ce qui se profile, en cas de conquête fasciste, n’est rien moins qu’une destruction méthodique des libertés, des organisations ouvrières et in fine de la démocratie elle-même.
L’exemple allemand est une démonstration tragique : en quelques mois, le mouvement ouvrier a été écrasé, les syndicats dissous, les partis interdits, les opposants traqués ; l’antisémitisme persécuteur s’est exacerbé. Le fascisme n’est pas seulement une dérive autoritaire ; il est une machine à briser les résistances et à remodeler les consciences.
L’unité ne se décrète pas
L’unité qui s’impose alors ne se décrète pas d’en haut et les gauches ne se réduisent pas à leurs partis. Elles vivent dans un tissu dense d’organisations – syndicats, associations, coopératives, cercles intellectuels, mouvements féministes – où s’élabore une culture politique partagée.
C’est là, dans cette « base », que se forme une dynamique nouvelle : une exigence d’unité qui déborde les appareils et bouscule les lignes établies. À mesure que le danger se précise, l’idée s’impose que défendre la République, malgré toutes les critiques qu’elle suscite, revient à défendre les conditions mêmes de l’action collective : le droit de penser, de s’organiser, de lutter. Cette effervescence unitaire prend corps dans une multitude d’initiatives.
Dès 1933, des intellectuels, écrivains et artistes appellent à la constitution de fronts communs contre le fascisme. Autour de figures comme Henri Barbusse ou Romain Rolland, des réseaux se tissent, mêlant militants, créateurs et savants. Dans les milieux féministes également, la mobilisation est intense : des militantes comme Gabrielle Duchêne, Andrée Viollis ou Berty Albrecht perçoivent avec acuité que le fascisme signifie aussi la régression brutale des droits des femmes. Et c’est dans la rue que cette unité s’éprouve.

Une du Populaire, journal socialiste français, du 9 juillet 1934. BnF.
La journée du 12 février 1934 marque à cet égard un tournant décisif. À l’appel des organisations syndicales, une grève générale d’une ampleur exceptionnelle est déclenchée. Fait inédit, elle est explicitement politique : il s’agit de défendre les libertés publiques. Si, au départ, les cortèges demeurent séparés – reflet persistant des divisions entre socialistes et communistes –, la dynamique populaire les dépasse. Très vite, un même cri s’élève : « Unité ! » Les barrières tombent, les rangs se mêlent. Ce qui s’esquisse alors n’est pas seulement une convergence tactique, mais une pratique active de solidarité.
Dans tout le pays, des centaines de milliers de femmes et d’hommes descendent dans la rue. Dans les grandes villes comme dans les bourgs, l’appel est entendu. Cette mobilisation massive redonne confiance, réveille une mémoire des luttes passées et fait naître un sentiment de puissance collective. Au cours des mois qui suivent, la dynamique unitaire ne retombe pas. Elle s’enracine dans des pratiques quotidiennes : distributions de journaux menées en commun, comités locaux, rassemblements, réseaux. Des organisations émergent, comme le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes ou encore le Comité mondial des femmes contre le fascisme et la guerre.
Partout, des espaces de coopération se créent, véritables laboratoires d’unité. Ainsi, avant d’être scellée dans les accords politiques, l’unité du Front populaire se forge « par en bas », dans l’urgence, dans l’action et l’expérience partagée du danger. Elle n’efface pas les divergences, mais les relativise face à l’essentiel.
C’est ce qui pousse les partis à s’unir. Et ce d’autant plus qu’à Moscou, le Komintern change de tactique. Sentant la menace fasciste et nazie capable de s’attaquer à l’URSS, l’Internationale communiste estime qu’il faut une nouvelle ligne : aller le plus loin possible dans les alliances. Ce revirement à 180 degrés s’exprime dans le discours de la « main tendue » prononcé par le leader communiste Maurice Thorez, aux radicaux, mais aussi aux catholiques voire aux Croix-de-Feu, la ligue nationaliste du colonel de La Rocque.
De leur côté, CGT et CGTU vont jusqu’à fusionner pour former un syndicat unifié. Pour le Front populaire ainsi constitué, le choix d’un « cahier de revendications » plutôt que d’un programme idéologique traduit la volonté d’unir sans diviser. L’objectif est clair : relancer l’économie par la consommation, augmenter les salaires, stimuler la demande, sur le modèle du New Deal de Roosevelt – au fond, une politique keynésienne. Ce compromis pragmatique se retrouve dans la composition même de la majorité issue des élections du 3 mai 1936.
Aux côtés des socialistes et des communistes figurent des radicaux dont certains ont, peu auparavant, participé à des gouvernements conservateurs. Cette hétérogénéité constitue le cœur du problème. Car si l’alliance électorale est possible, l’accord politique demeure fragile. Les « radicaux douteux », selon l’expression de Léon Blum, une quarantaine de nouveaux élus incertains – vont-ils jouer loyalement le jeu ? –, incarnent cette limite : leur méfiance envers les mouvements sociaux, leur culture politique modérée entrent en tension avec les aspirations du monde ouvrier.
Or, c’est précisément de ce monde ouvrier que surgit la dynamique la plus décisive. Les grandes conquêtes sociales de 1936 – congés payés, semaine de quarante heures, conventions collectives – ne sont pas le fruit direct du programme, mais celui d’un mouvement social d’une ampleur exceptionnelle. Fortes de deux millions de personnes, les grèves avec occupations, cette irruption de la classe ouvrière dans l’espace productif, bouleversent l’ordre établi. Elles traduisent une forme -d’auto-organisation et de radicalité qui dépasse largement le cadre fixé par les dirigeants politiques. Ainsi, le Front populaire apparaît traversé par une double légitimité : celle des urnes et celle de la rue.
L’épreuve du pouvoir
La question des alliances prend toute sa dimension avec l’exercice du pouvoir. Adepte de ce qu’il nomme d’emblée la « force tranquille », Léon Blum, chef du gouvernement, opte pour une attitude légaliste, soucieuse de maintenir l’ordre. C’est dans cet esprit qu’il appelle à la fin des grèves, rejoignant en cela l’étonnante position des leaders communistes, mais moins paradoxale qu’il n’y paraît depuis le fameux changement à 180 degrés – on se rappelle la formule célèbre de Maurice Thorez : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ».
Cette modération vise à rassurer les partenaires radicaux et les milieux économiques. Mais elle suscite aussi des critiques au sein de la gauche, où certains appellent à transformer l’essai en rupture plus nette avec la loi du marché et les intérêts financiers. Là où l’aile gauche de son parti, révolutionnaire, à l’instar de Daniel Guérin, de Marcelle Pommera ou de Marceau Pivert, l’incitent à s’appuyer sur la lutte de la classe ouvrière pour instaurer un bras de fer avec le patronat et arracher des victoires au moyen d’un « mandat de combat », « portant la hache dans le profit », Blum se montre prudent, inquiet à l’idée de faire peur aux employeurs et à ses partenaires du Front populaire.

Grève de la métallurgie : occupation d'une usine de la banlieue parisienne, 1936. © Agence Meurisse.
Cette tension se retrouve dans plusieurs domaines. Sur le plan politique, le refus de mener à terme le droit de vote des femmes, malgré un vote favorable à la Chambre, illustre le poids des blocages internes à l’alliance, notamment du côté radical et sénatorial. Une bonne partie des sénateurs radicaux s’y oppose systématiquement depuis des années, non seulement par crainte d’un supposé cléricalisme amenant les femmes à voter comme le curé le demanderait, mais plus encore au nom d’une vision patriarcale et sexiste pétrie de préjugés misogynes.
Sur le plan international, la situation est tragique, lorsqu’en juillet 1936 commence la guerre civile en Espagne déclenchée par la tentative de coup d’État franquiste. Pour des raisons diverses – ralliement à la position britannique, gages donnés aux radicaux, cette fois contre les communistes, peur de la « contagion » révolutionnaire –, Léon Blum soutient la non-intervention, ce qui revient à un embargo empêchant l’Espagne républicaine de se ravitailler en denrées et en armes ; or, très vite, les régimes mussolinien et hitlérien aident les franquistes, comme dramatiquement on le verra à Guernica.
De même, la politique coloniale du Front populaire préserve un statu quo et améliore peu la situation des populations autochtones. Les radicaux ne veulent pas entendre parler d’une quelconque forme d’autodétermination, d’autant que certains y ont des intérêts fonciers. Même la réforme dite Blum-Viollette, visant à octroyer la citoyenneté française à quelque 20 000 Algériens, n’est pas examinée par le Sénat, et le blocage vient encore une fois d’une fraction du Parti radical, soutenue en cela par la droite et tous les colonialistes.
Sur ces contradictions se greffent des contraintes économiques majeures. Le Front populaire doit faire face à l’hostilité des milieux financiers et à l’évasion des capitaux. Une fois encore, les choix économiques sont arbitrés pour ne pas rompre l’équilibre entre les composantes de l’alliance. Les graves difficultés budgétaires rendent compliquée la politique de grands travaux et empêchent de réaliser deux promesses électorales : le Fonds national de chômage pour de meilleures indemnités, et les retraites pour les vieux travailleurs.
La « pause » annoncée en février 1937 – un arrêt des grandes réformes et de l’augmentation des salaires – s’explique pour différentes raisons mais notamment parce qu’une partie des radicaux est vent debout contre l’inflation.
Il demeure du Front populaire des conquêtes immenses. Les congés payés forment une révolution anthropologique : pour la première fois, des travailleurs et travailleuses sont rémunérés sans travailler. C’est l’irruption d’un temps libéré, arraché au labeur, une brèche ouverte dans l’ordre de l’exploitation. La semaine de quarante heures s’inscrit dans cette même dynamique, même si elle est davantage contestée et rapidement fragilisée par les impératifs de production et de réarmement.
Les conventions collectives marquent, elles aussi, une avancée décisive : elles généralisent la reconnaissance des qualifications et instituent une représentation des salariés, réduisant leur vulnérabilité face au patronat. Ces conquêtes sont le fruit direct de la grève et du rapport de forces qu’elle a imposé. À ces transformations sociales s’ajoutent des réformes scolaires et culturelles qui insufflent un nouvel élan à la société. Portées notamment par l’aile gauche du Parti radical, à l’instar du ministre Jean Zay, elles ouvrent des horizons : activités de plein air, infrastructures sportives, auberges de jeunesse…
Mais leur obtention est indissociable du rapport de forces social. Sans la mobilisation populaire, sans la pression exercée « par en bas », l’alliance politique n’aurait sans doute pas produit des avancées aussi spectaculaires.
L’unité est décidément nécessaire, surtout face à de graves menaces. Elle ne peut être purement arithmétique. Pour être durable, une alliance doit reposer sur un projet partagé suffisamment solide pour résister aux épreuves du pouvoir. Sans doute le Front populaire nous raconte-t-il aussi qu’une alliance de gauche tient si elle est vraiment de gauche – autrement dit, sans composantes oscillantes et encore moins penchant vers la droite.
Et qu’au-delà des équilibres politiques, c’est souvent dans l’élan populaire et les luttes sociales que se joue une puissance d’agir fondamentale.
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