«Le futur n’a plus d’avenir. » Faut-il s’en tenir à cette sentence, formulée en 2007 en ouverture du texte L’Insurrection qui vient (La Fabrique), du Comité invisible ? La conjoncture actuelle semble nourrir le pessimisme face à un avenir obscurci par la dégradation conjointe des conditions d’existence et la radicalisation fasciste du capitalisme numérique. Plus que jamais, la question du travail et de l’impact délétère des technologies sur l’organisation de celui-ci cristallise les débats.
Omniprésents, les discours sur l’intelligence artificielle renforcent le sentiment d’un péril imminent lié à l’automatisation et à une destruction massive d’emplois. « IA, cheval de Troie contre l’emploi », titre ainsi L’Humanité le 12 novembre 2025 en soulignant que « l’intelligence artificielle offre un prétexte à la destruction de centaines de milliers de postes ». Aux États-Unis, dans un contexte de stagnation économique lié à la guerre tarifaire menée par Donald Trump, une hécatombe est en cours sur le marché du travail.
Article issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.
Au mois d’octobre 2025, plus de 150 000 emplois ont été supprimés – un record depuis vingt ans, note le cabinet de recherche spécialisé Challenger, Gray & Christmas. Partout un même argument est brandi : le besoin de réduire les coûts, avec comme point d’appui l’idée que l’intelligence artificielle permet désormais d’optimiser certaines tâches, autorisant que des emplois qualifiés et moins qualifiés soient supprimés ou externalisés dans des pays à bas coût.
Alors que l’IA néolibérale incarne la brutalité du cost-killing sous stéroïdes, que le caractère radicalement écocidaire du déploiement massif de « solutions » numériques ainsi que les dégâts sociaux liés à leur production sont documentés, la gauche semble plus que jamais coincée dans une ambivalence confuse vis-à-vis de l’idéologie du progrès technique et de la question du travail.
Dialectique de l’optimisme et du rejet
Conquête spatiale, géo-ingénierie, dépassement de la mort : dans la Russie de la fin du XIXe siècle, le « cosmisme » brandit sa foi inaltérable dans le progrès technologique comme instrument privilégié de la révolution socialiste. Prophète rouge de l’immortalité, l’économiste Alexander Bogdanov spécule alors sur les possibilités d’une économie entièrement automatisée conduisant à l’abolition définitive de la société de classes et à l’épanouissement de l’humanité en dehors du labeur. Le cosmisme russe tisse alors un canevas étroit entre la révolution technologique et la révolution sociale.
Pourtant, dès le milieu du XIXe siècle, Marx souligne certaines des contradictions liées à l’automatisation de la production. Dans son texte Le Fragment sur les machines, il pointe une ambivalence fondamentale : la machine offre au capitaliste la possibilité d’économiser de la main-d’œuvre, tout en offrant au travailleur la possibilité de libérer du temps de travail – à la condition toutefois que ce dernier parvienne à s’extraire du mode capitaliste de production.
Au XXe siècle, le paradigme taylorien né dans les usines de Ford impose un nouveau standard de fragmentation et de parcellisation du travail qui ne manque pas de susciter des oppositions liées à sa nature aliénante pour les travailleurs et travailleuses. Dans le contexte du capitalisme industriel, la rationalisation scientifique du travail qu’autorise l’usage des techniques contribue à en dégrader l’organisation. Cette dynamique s’accentue au XXIe siècle avec les pratiques de management algorithmique, omniprésentes chez les acteurs du capitalisme de plateforme, ainsi qu’avec le déploiement autoritaire des intelligences artificielles.
Aujourd’hui plus que jamais, les technologies incarnent et accélèrent la mutation fascisante du capitalisme néolibéral, nourrissant en retour une hostilité grandissante dans les mouvements de gauche. Dans les pas du technocritique Jacques Ellul, une partie de la gauche radicale et décroissante brandit le mot d’ordre d’un « décâblage », allant jusqu’à rejeter d’un bloc le paradigme technicien. Le refus de l’« alternumérisme » néolibéral voisinant avec les appels à une « désinformatisation du monde ».
Pour le chercheur Irénée Régnauld, cette critique est vouée à rester marginale : en parlant de « la » technologie comme d’un bloc, elle ne peut que la rejeter entièrement. « Elle empêche de penser des usages choisis et collectifs, et surtout ne dit rien de la façon de faire décroître les techniques qui nous attachent au monde. »
De l’utopie post-capitaliste au cyber-écosocialisme
Au mitan des années 2010, en réaction à la crise économique de 2008 et au pessimisme qui s’installe dans les rangs de la gauche, émerge l’un des principaux assauts contre le déterminisme ellulien sous la plume de deux auteurs, disciples d’une pensée « accélérationniste » de gauche. Nick Srnicek et Alex Williams autopsient alors l’état de crise de la gauche occidentale en l’appelant à réinventer son rapport au futur.
Par-delà le « there is no alternative » néolibéral, avec l’intention de défaire un certain « réalisme capitaliste » (selon la formule défunt de leur confrère Mark Fisher), les philosophes britanniques proposent de réinvestir le techno-optimisme des XIXe et XXe siècles. « La gauche doit libérer l’impulsion utopiste des chaînes néolibérales », écrivent-ils. Et d’énoncer leur proposition : bâtir une contre-hégémonie post-travail permise par l’automatisation totale des tâches laborieuses, un revenu de base universel et la fin de l’éthique du travail.
Aujourd’hui plus que jamais, les technologies incarnent et accélèrent la mutation fascisante du capitalisme néolibéral.
Méthodique et téméraire, leur ouvrage insiste sur la nature profondément duale des dispositifs techniques. « Si une technologie qui centralise la prise de décision sur les infrastructures facilite le contrôle privé, elle fournit aussi un point nodal pour la prise de décision collective. » L’enjeu étant d’établir des critères pour distinguer « les technologies prisonnières de leurs limites et les technologies dont les propriétés offrent de quoi construire un avenir post-capitaliste ». Bien que stimulante et résolument optimiste, leur proposition se heurte à certains impensés.
Ainsi de la question de l’extractivisme écologique, du colonialisme numérique ainsi que de l’écueil majeur du travail domestique et la dimension genrée d’un tel enjeu. Une partie de la gauche radicale critique aussi cette proposition accélérationniste qui n’envisage qu’une voie de sortie, celle d’un « populisme de gauche » qui reviendrait à « placer un bulletin Corbyn ou Mélenchon dans l’urne », comme le relève le sociologue du travail Juan Sebastián Carbonell.
C’est avec ce même objectif de dépasser l’antagonisme matriciel de la gauche face aux technologies – celui qui sépare les « éco-modernistes » des « communistes décroissants » – que l’économiste Cédric Durand propose d’ouvrir une nouvelle alternative écologique et émancipatrice, celle du « cyber éco-socialisme ». « Se dire qu’il n’y a pas d’aliénation capitaliste comprise dans la technologie héritée du capitalisme est illusoire. Se dire qu’on peut se passer de cette technologie l’est tout autant », écrit le professeur à l’université de Genève.
Lui propose de réinvestir la tradition de la planification et du calcul socialiste afin de radicalement transformer la gouvernance des technologies. Détournées de leur usage néolibéral-autoritaire, ces dernières pourraient nourrir l’avènement d’une politique numérique « non alignée ». Pensée dans la continuité des alliances anti-impérialistes impulsées depuis l’Europe et les pays du Sud global, celle-ci pourrait notamment s’inspirer du projet Cybersyn, la tentative de bâtir un Internet socialiste au Chili dans les années 1970 sous le gouvernement de Salvador Allende, pour réinsuffler à la gauche sa capacité à bâtir des utopies concrètes.
L’impossibilité d’une IA socialiste ?
La position qui consiste à essayer de tracer une « troisième voie » par-delà la dialectique entre optimiste béat et rejet unilatéral suscite elle-même des critiques. Juan Sebastián Carbonell réfute l’idée que l’on puisse « domestiquer » les machines capitalistes en les détournant de leur usage capitaliste.
Quand les accélérationnistes et certaines figures du post-marxisme comme Aaron Bastani s’aventurent à imaginer détourner les usages autoritaires de l’IA, une technologie « ambiguë », afin de servir ce qu’il nomme un « communisme du luxe », Carbonell, lui, postule qu’ « il ne peut pas y avoir d’IA socialiste ». L’IA étant un outil au service de la productivité néolibérale, autant qu’un système technique formaté pour servir la guerre sociale du patronat contre les travailleurs.
D’autant que le capitalisme numérique est entré dans un régime de fascisation marqué par l’intégration toujours plus avancée de dispositifs technologiques privés dans les arcanes de la décision publique, comme le montre le projet de recherche The Authoritarian Stack de Francesca Bria. La chercheuse explique comment le dispositif socio-technique opère comme un régime de pouvoir, tissant une toile planétaire caractérisée par le contrôle et la surveillance. Un processus de fascisation qui menace les fondements mêmes des démocraties libérales.
Pour les héritiers contemporains de Marx, comme le philosophe japonais Kōhei Saitō, la perspective techno-optimiste est au mieux un mirage, au pire une mystification. « Les forces productives du capital ne peuvent pas être transférées au post-capitalisme parce qu’elles sont créées dans le but d’assujettir et de contrôler les travailleurs », écrit le penseur-star de l’éco-marxisme. Au regard de la trajectoire apocalyptique du capitalocène, lui propose de tracer un lien entre communisme et décroissance qui invite le mouvement ouvrier et la gauche à se désenvoûter de leur rapport à la machine.
Le boom spéculatif autour des intelligences artificielles génératives repose en effet sur un extractivisme énergétique forcené, tout en nourrissant des logiques néocoloniales d’exploitation du travail dans les pays du Sud global, ainsi que l’a méthodiquement démontré la journaliste Karen Hao à partir de l’exemple d’OpenAI, l’entreprise qui commercialise le programme ChatGPT.
De façon pragmatique, l’une des questions urgentes que se pose la gauche est celle du devenir des infrastructures numériques (centres de données, câbles sous-marins, déchets numériques…) qui sont déployées massivement dans le sillage du boom de l’IA.
Comment construire dans les ruines infrastructurelles du capitalisme numérique ? Faut-il planifier dès aujourd’hui un âge de la fermeture et du démantèlement ? Ce chantier bien matériel contribue à déterminer les conditions de notre existence collective. Là se joue le futur de notre avenir commun.
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