Portrait

Dans l'Hérault, Jean-Raymond Richaud fait face à la montée des eaux

Photos : Matthieu Le Goff

Au bout du jardin de Jean-Raymond Richaud, dans les années 1970, des dunes en pente douce dévalaient jusqu’à une plage de 50 mètres. Aujourd’hui, il y a un enrochement qui trempe dans la Méditerranée. L’alerte sonnée par les pouvoirs publics n’empêche pas certains de chérir coûte que coûte leur coin de paradis, durement acquis. Entre ravissement, colère et abattement, tour du propriétaire avec un nonagénaire droit dans ses pantoufles.

C’est l’heure de la sieste quand on arrive chez Jean-Raymond Richaud, dans le quartier « Côte Ouest » à Vias, sur le littoral héraultais. On le trouve assoupi dans son canapé, la baie vitrée ouverte sur son jardin inondé de soleil et le bleu éclatant de la Méditerranée à perte de vue. Tiré de sa sieste par notre arrivée, il se lève péniblement – 95 ans, tout de même –, passe une main dans ses cheveux blancs, se redresse un peu et nous tend la main, le regard grave.

Article issu de notre n°71, à retrouver en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

Sans un mot, il prend place à une table où il a déposé des piles d’épais dossiers et nous invite, un brin théâtral, à en faire de même, bien en face de lui. Il plonge alors son regard dans le nôtre, et, avec une certaine solennité et une éloquence très XXe siècle, entreprend de nous exposer la situation. Si Jean-Raymond a l’air aussi martial, c’est qu’il est en première ligne face aux assauts des flots. Peut-être aussi parce qu’on a sollicité une entrevue pour évoquer l’épineuse question du « repli stratégique ».

Cet euphémisme administratif aux relents militaires désigne l’hypothèse d’un déplacement des activités et populations dans l’intérieur des terres face au recul constant du trait de côte et aux risques de submersion. Et de repli, comme tous les habitants de Côte Ouest, Jean-Raymond ne veut pas entendre parler.

Du soleil pour les gueux

La problématique de l’érosion côtière n’est pas un cas isolé : selon les chiffres officiels¹, 20 % du trait de côte en France est en recul, ce qui équivaut à un linéaire d’environ 920 kilomètres. Mais le cas de Jean-Raymond Richaud et de ses voisins de Côte Ouest est emblématique à plusieurs titres. D’abord parce que l’Hérault fait partie des cinq départements français dont au moins 50 % des côtes sont en recul (les côtes basses sableuses évoluent plus que les autres types de côte), mais aussi parce qu’évoquer l’histoire du littoral de l’ancien Languedoc, c’est toucher à la mémoire collective du tournant des années 1960 : en l’occurrence, la fameuse « mission Racine », lancée en 1963 par le gouvernement de Georges Pompidou.


L’objectif était d’aménager la côte languedocienne et de développer le tourisme de masse pour les catégories populaires en lieu et place de la viticulture déclinante, autour de cinq unités touristiques dont La Grande-Motte, le Cap-d’Agde et Gruissan. Démoustication chimique massive, construction de digues à tout-va, terrassements, grands ensembles sur les lagunes… Les aménageurs de l’époque imaginent tout de même des « coupures vertes », des espaces littoraux censés rester à l’état naturel. Ainsi de la commune de Vias, entre le Cap-d’Agde et Gruissan, sur laquelle se trouve Côte Ouest, une bande de 350 hectares plantée de vignes. À l’époque, tout le monde veut sa part de la manne touristique, y compris les communes non concernées par la mission Racine.

Avec l’assentiment plus ou moins tacite des pouvoirs publics, le vignoble est démembré et vendu à la parcelle à des touristes peu fortunés, descendus des villes minières et ouvrières du centre du pays pour y trouver la douceur de vivre méditerranéenne, planter la tente ou construire une cabane, plus tard poser des mobile homes. C’est ici même que Jean-Raymond nous sert un sirop d’orgeat.

France Floride

L’histoire de Jean-Raymond, originaire de Saint-Étienne, arrivé sur ces dunes si proches du rivage, est celle des angles morts de l’aménagement. « Je suis venu ici pour la première fois au camping France Floride au début des années 1970. C’était familial mais très rudimentaire. Et comme c’était souvent plein, on a regardé s’il n’y avait pas des petits terrains à vendre dans les parages. » Il achète donc en 1975 une première parcelle à un viticulteur, derrière sa maison actuelle. « On a mis cinq caravanes dessus. On allait chercher l’eau au cimetière de Vias. » Jean-Raymond se lie d’amitié avec l’occupant du bâtiment près de la mer, celui où il vit actuellement.

Pas un touriste, mais un de ces réfugiés espagnols qui avaient fui Franco et qui, étant illégaux en France, s’installèrent là où on les tolérait. En l’occurrence, celui-là avait squatté des bâtiments abandonnés par l’armée allemande sur le rivage, dont ce dépôt de munitions dans lequel il avait son poulailler et qui deviendra le pavillon de Jean-Raymond. Ce dernier se souvient : « Il s’appelait Pio Guiral, un Catalan, communiste pur et dur. » À la fin des années 1980, quand le « père Guiral », se sentant vieillir, consent à vendre son poulailler à Jean-Raymond, la loi Littoral est déjà en vigueur.

« La logique jusqu’aux années 2000 était ultra défensive par rapport à la mer : c’était digues, enrochement, brise-lames, épis… La science a démontré que ça perturbe les milieux et que ça ne fait que déplacer le problème. »

Elle interdit les opérations immobilières sur une bande de 150 mètres le long de la côte. À force de négociations, le maire de l’époque finit par valider la vente et la demande de travaux. Jean-Raymond est un pionnier de Côte Ouest. Il s’associe alors avec les quelques autres habitants pour avoir un minimum de confort à leurs frais : l’eau courante, l’électricité. D’année en année, à coups d’arrangements avec des mairies plus ou moins regardantes (on raconte qu’un des adjoints au maire fut un temps aussi vendeur de mobile homes…), la zone se peuple sans permis de construire, dans une forme de régularisation progressive par la prescription.


Reste qu’à chaque renouvellement de municipalité, on met en question la validité des permis de construire et l’occupation de ces petites parcelles. Or aujourd’hui, Côte Ouest, c’est 400 familles à l’année, et 30 000 l’été, en comptant les campings. Une situation devenue incontrôlable et explosive, sur fond de recul constant du trait de côte, entre un et trois mètres par an à Côte Ouest.

Recomposition spatiale

« La logique qui a prévalu jusqu’aux années 2000 était ultra défensive par rapport à la mer : c’était digues, enrochement, brise-lames, épis… La science a démontré que ça perturbe les milieux et que ça ne fait que déplacer le problème : vous construisez une digue devant vous et c’est votre voisin qui a le problème », détaille le géographe Guillaume Coulet, doctorant en géographie au laboratoire ART-Dev de l’université Paul-Valéry à Montpellier. « Ce qui se met en place depuis quelques années, c’est ce qu’on appelle la recomposition spatiale, c’est-à-dire la tentative de prendre les aléas littoraux plus seulement en mode défensif ou naturaliste, mais sous l’angle de l’aménagement du territoire. Avec l’idée, anxiogène pour les populations, de repli stratégique. »

À Côte Ouest, l’idée plane, mais pour la population populaire, la pilule ne passe pas. Jean-Raymond, lui, continue de se fier à ses cailloux, cet enrochement qu’il a lui-même financé à l’intérieur du périmètre de sa propriété. « Au début, avec l’accord des services maritimes, j’ai mis du bois, puis des pieux, puis des pierres. » En le suivant jusqu’au bout du jardin, on admire ses pantoufles à l’effigie de Lino Ventura et Bernard Blier. On comprend mieux l’atmosphère du début, peut-être moins militaire qu’ascendance Tontons flingueurs. Jean-Raymond a en effet le sourcil souple et la gâchette facile.


On en fait les frais en posant innocemment une question sur l’élévation du niveau marin. « Ne dites jamais ça ! La mer ne monte pas », corrige-t-il avec vigueur avant d’ajouter plus bas et un brin bougon : « Mais effectivement, par endroits, elle avance. » Après un silence, Jean-Raymond pointe un cap sur la gauche et expose sa théorie à lui : « Avant la construction du Cap-d’Agde, on avait une plage de 50 mètres et pied sur 100 mètres. Mais ils ont mis des digues partout, et dévié les courants. 

Par la suite, les coups de mer sont devenus très forts ici. » À gauche de la maison de Jean-Raymond, on peut voir la plage de Côte Ouest, une des rares du coin sans constructions ni digues, juste des dunes tout en haut. C’est là que le décalage créé par l’érosion est le plus frappant : le cordon dunaire est bien en retrait de l’enrochement du bout du jardin de Jean-Raymond (voir photo page précédente). Autrement dit, si Jean-Raymond n’avait pas posé ses pierres, il aurait potentiellement les pieds dans l’eau dans son salon plusieurs fois par an. Parfois, un rictus passe sur son visage quand il contemple les remous de l’écume. Il lâche, la main serrée sur la clôture de son jardin : « J’aimais bien me baigner de temps en temps mais je n’ai jamais fait de voile. En fait, je vais vous dire, la flotte, je m’en méfie. »

Un sentiment d’abandon

Au téléphone, Guillaume Coulet, qui a fait son travail de terrain de thèse à Côte Ouest et qui connaît Jean-Raymond Richaud, précise : « Sur la montée des eaux, il a à la fois tort et raison. Les gros aménagements sur la côte languedocienne n’ont pas arrangé les choses, mais les effets du changement climatique amplifient la problématique de manière inédite. » Les aménagements littoraux, hérissés de digues et de brise-lames pour protéger les barres d’immeubles et les marinas, ont dans le même temps modifié les courants marins et accéléré l’érosion à d’autres endroits, notamment dans les « coupures vertes » où se trouve Côte Ouest. Dans cette course à la digue, ce sont les écosystèmes mais aussi les plus précaires qui trinquent.

Comme l’habitat populaire de Côte Ouest : un secteur « cabanisé » que les autorités voudraient bien voir disparaître « pour laisser la nature reprendre ses droits », comme on dit dans les cercles préfectoraux. Mais juste à côté, des gros campings qui n’ont plus rien de familial continuent à bétonner, avec les incontournables piscines à la clé. De quoi nourrir un sentiment de deux poids, deux mesures et d’abandon, qui grandit dans les chemins de Côte Ouest. Le Collectif Citoyen Côte Ouest de Vias s’est constitué pour tenter de peser dans les décisions municipales, et de réunir tout le monde autour de la table des discussions.

Un membre pointe : « On paye des impôts fonciers sur des maisons alors qu’on a des mobile homes, et en retour on a rien. » Guillaume Coulet abonde : « Il y a la perception qu’une problématique environnementale sert à traiter une problématique sociale. »

Une métaphore de l’urgence

« Vias est un endroit qui est repéré depuis une quinzaine d’années par l’État comme un endroit problématique sur la question de l’érosion. Les prévisions ne sont pas bonnes. Mais les pouvoirs publics locaux sont démunis face à la dimension sociale de la situation. Il n’y a pas que des vacanciers à Côte Ouest, il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas se loger ailleurs sur la côte vu les prix du foncier », ajoute le géographe, qui compare la situation à Vias avec celle d’autres communes voisines où, selon lui, « il y a une recherche plus forte d’implication citoyenne, une explication du risque et de sa réalité, un effort didactique. À Côte Ouest, il y a un déficit de connaissance quant à qui habite là. J’ai participé à des réunions, ce n’était que des techniciens, ils ne savaient pas quoi leur dire ».

Pour l’instant, la mairie se contente de faire jouer son droit de préemption sur les terrains mis en vente, au gré des opportunités, et de verbaliser un peu au hasard, pour l’exemple, pour un auvent ou des travaux d’isolation non déclarés. Avec Jean-Raymond, les cheveux dans le vent et la mer à nos pieds, on a un peu l’impression d’être projeté contre le pied du mur de l’époque. Sauf que nous sommes debout sur une digue, face à l’urgence et à la complexité de la situation. Debout sur une métaphore de la crise écologique, en version anticipée.

Une impression de tragique solaire rôde, alors que chacun campe sur ses positions. Et Guillaume Coulet de conclure, à propos des réunions infructueuses entre les pouvoirs locaux et les habitants : « De toute façon, la mer va vite obliger à trouver des solutions. » 


1. Réseau national des observatoires du trait de côte, ministère de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche, chiffres de janvier 2025.

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