À première vue, on aurait du mal à dire que c’est une usine. Pas de va-et-vient de camions, pas de bruit de machines, pas de cris : en un mot, pas de travail. L’activité dans les grands hangars gris de l’entreprise GKN, à Campi Bisenzio, est à l’arrêt depuis le 9 juillet 2021.
Pourtant, les ouvriers sont bien là. Et ils ne sont pas seuls. À l’extérieur de l’usine, le 7 avril 2025 au matin, le public commence à affluer. Des barnums sont dressés et font office de bars, de restaurants, de stands de livres. Autour fleurissent de grandes banderoles barrées des mots d’ordre « occupiamola » (occupons-la) et « stop speculazioni » (stop aux spéculations) non loin d’un énorme drapeau palestinien. Le parking de l’usine grouille autant de visiteurs d’un jour que de soutiens de longue date. Une estrade montée pour l’occasion attend les intervenants, et le public s’installe pour la première table ronde de la journée.
Plus de 7 000 personnes se pressent pour participer à cette troisième édition du Festival de littérature « working class », comme on dit ici, c’est-à-dire de littérature ouvrière, organisé dans cette usine occupée depuis bientôt quatre ans et désormais « ouverte » à tous.
Reportage issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », disponible sur notre boutique.

La lutte pour l’emploi se transforme rapidement
Pour comprendre comment cela a été possible, il faut revenir à ce matin du 9 juillet 2021. Les 500 ouvriers de l’entreprise de pièces automobiles GKN viennent de recevoir leur lettre de licenciement sans préavis, par mail. Ils se retrouvent devant les grilles de l’usine et décident tout simplement de rentrer. Ils réunissent une assemblée syndicale permanente dans la foulée, toujours ouverte aujourd’hui : il s’agit de la plus longue de l’histoire syndicale italienne. L’onde de choc d’une procédure si violente et massive mobilise à Florence et bien au-delà : le 18 septembre 2021, une manifestation convoquée par les ouvriers rassemble plus de 20 000 personnes.
Dès les premiers mois, la lutte sort donc de l’usine. Le message des ouvriers touche, et change la vie de certains observateurs, comme celle de Valentina Baronti, fonctionnaire et journaliste en 2021, désormais chargée de relations presse pour le collectif et autrice d’un roman sur la lutte, La Fabbrica dei sogni (L’usine des rêves, Alegre, 2024). « Dès le départ, ils parlaient à tout le monde. Ils ont connecté leur licenciement avec l’exploitation que chacun peut vivre au quotidien, ils ont encouragé à les rejoindre mais ont aussi partagé leur solidarité aux autres », rappelle-t-elle.

Le Working Class Literature Festival 2025, organisé par le collectif de l’usine GKN en collaboration avec la maison d’édition Alegre.
Cette dynamique permet de tisser des liens forts, notamment avec les mouvements écologistes comme Fridays for Future, au sommet de leur force en 2019 et sortis un peu cabossés de la pandémie. « À ce moment-là, c’était “la” lutte à laquelle il fallait participer, rembobine Tommaso, membre du collectif d’étudiants universitaires de Florence Studenti di sinistra (« étudiants de gauche »). Et cela a permis aussi de renforcer et d’irriguer d’autres luttes, car les ouvriers venaient par exemple en masse soutenir nos blocages de faculté. » Les 25 et 26 mars 2022, deux cortèges à Milan et Florence marquent ce tournant et l’alliance entre le mouvement écologiste et les ouvriers.
Au fil du temps, la participation solidaire se structure en association, la société d’entraide ouvrière Insorgiamo (« Insurgeons-nous », mot d’ordre de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale à Florence, NDLR). « Nous avons pu faire cela d’un côté parce qu’en interne on était déjà organisés horizontalement, avec le collectif d’usine qui rassemblait plus largement que les syndicats, explique Matteo Moretti, délégué syndical. De l’autre côté, on a trouvé un tissu associatif et politique déjà structuré et qui a répondu à notre appel : on n’a rien inventé. »
Un projet de reconversion écologique écrit par les ouvriers
Si les ouvriers ont eu gain de cause en justice contre les licenciements de 2021, la mobilisation continue l’année suivante car les emplois restent en danger malgré les délibérés du tribunal de Florence. L’usine GKN est à ce moment-là propriété du fonds d’investissement Melrose. Face à l’échec des licenciements, ce dernier mandate un gestionnaire, Francesco Borgomeo, pour trouver un repreneur et lancer un plan de réindustrialisation. Borgomeo échoue, décide de reprendre lui-même l’usine et promet un plan qui ne verra jamais le jour. Face à ce délai, le collectif d’usine décide d’élaborer son propre projet, soutenu par des chercheurs solidaires qui ont rejoint la mobilisation.
L’idée de départ est de sauvegarder le savoir-faire de l’entreprise, ancré dans des décennies d’histoire : l’usine était à l’origine la propriété de Fiat, installée à Florence depuis 1939, avant de déménager à Campi Bisenzio et de devenir GKN en 1993. Depuis, l’usine produisait des arbres d’entraînement, la pièce qui connecte la boîte de vitesses au moteur des voitures, surtout pour Fiat, devenue Fiat Chrysler Automobiles puis absorbée par le groupe Stellantis. Le projet de réindustrialisation du collectif d’usine est donc dans un premier temps de réorienter la production vers l’équipement de moyens de transport collectifs électriques.

Marche de soutien au collectif Insorgiamo des anciens ouvriers de GKN, le 5 avril 2025.
Ce premier plan est rapidement abandonné et le collectif se réoriente vers la production de panneaux solaires et de vélos-cargos électriques. Pour porter le projet, une coopérative ouvrière appelée GFF (GKN for Future, un clin d’œil au mouvement des Fridays for Future, NDLR) est créée en 2023. Dans le plan des ouvriers, la coopérative garantira la gestion de la production de façon démocratique : le salaire le plus élevé ne dépassera pas le double du plus faible, par exemple, et les décisions de production seront prises collégialement. « Ce sera un énorme défi, souligne Matteo Moretti, le délégué syndical. Ici, nous sommes habitués à chahuter les patrons, mais si on gagne, ce sera nous la classe dirigeante. »
Ce plan de réindustrialisation écologique porté par les ouvriers est exceptionnel à plusieurs titres. D’abord à cause de leur situation matérielle : depuis début 2024, le liquidateur de l’entreprise a cessé de leur payer les salaires alors qu’ils restent formellement employés – une situation qui a poussé la grande majorité des ouvriers à démissionner. Il n’en reste plus que 120 encore actifs dans le collectif d’usine, soutenus par les cagnottes de grève.
Ensuite, par sa singularité historique par rapport aux mouvements contemporains. « Cette lutte a eu un tel succès parce qu’elle adopte un discours innovant et puissant, explique Nora Räthzel, chercheuse en sociologie à l’université de Umeå, en Suède, et spécialiste des mobilisations écologistes des mouvements syndicaux. L’idée de reprendre une usine pour en transformer la production rappelle plutôt des luttes des années 1970, comme celle de Lucas Aerospace au Royaume-Uni1. » Avec une différence essentielle : la lutte de Lucas a échoué, alors que celle des ouvriers GKN pourrait encore mener à une victoire.
Une course contre la montre
Mais sur le grand parking de l’usine, lors du festival 2025, l’ambiance n’est pas encore à la fête pour les 120 ouvriers qui restent. Début avril, ils ont reçu de nouvelles lettres de licenciement. La troisième procédure enclenchée par les propriétaires depuis le début de la lutte semble avoir abouti : cette fois, les ouvriers devront faire recours individuellement, s’ils le souhaitent. « Mais je ne suis pas sûre de le faire, ironise Tiziana De Biasio, la seule salariée femme de l’entreprise. Au moins, après quinze mois sans salaire, j’aurai peut-être accès au chômage. »

Andrea Tagliaferri, maire de Campi Bisenzio pendant la marche de soutien au collectif Insorgiamo des anciens ouvriers de GKN, le 5 avril 2025.
Le licenciement pourrait avoir un effet majeur sur la lutte, car la présence des ouvriers sur le site de l’usine est désormais illégale. Mais les institutions locales, la région et la mairie de Campi Bisenzio semblent avoir pris le parti de les défendre, et les forces de l’ordre ne sont pas intervenues pour l’instant. « Notre pérennité ici dépend purement de notre légitimité sociale, souligne Dario Salvetti, délégué syndical de l’usine. Le festival de littérature est très important pour cela. »
En réalité, le projet de réindustrialisation du collectif est entré il y a longtemps dans une course contre-la-montre. La coopérative a lancé un plan d’actionnariat solidaire qui a permis de recueillir deux millions d’euros. Un investisseur mettra en plus deux millions d’euros sur la table, plusieurs banques financeront le projet à hauteur de cinq millions d’euros et la région a promis de débloquer un fonds pour arriver à douze millions d’euros, le montant nécessaire pour lancer la réindustrialisation.
Mais ce pactole ne sera disponible qu’à deux conditions : réussir à prouver la solidité du projet à l’issue d’une procédure d’audit financier et commercial, dit de due diligence, et avoir l’établissement à disposition pour lancer la production.
« Si j’avais eu de l’espoir ou du désespoir, je n’aurais jamais tenu aussi longtemps. Je ne ressens que de la rage et de la détermination. »
Si l’expertise du projet est en cours, le deuxième point demeure incertain. En mars 2024, à l’insu des institutions et des ouvriers, le propriétaire a en effet vendu l’usine à des entreprises immobilières, dans un montage qui alimente les soupçons de spéculation foncière. Face à cette situation, les ouvriers ont rédigé une proposition de loi régionale, adoptée in extremis le 21 décembre 2024. Elle permet la création de groupements industriels publics impliquant des coopératives ouvrières. Un subterfuge politique qui permettrait de déclarer le projet de réindustrialisation d’utilité publique, et donc de lancer l’expropriation de l’usine par la mairie.
Le maire de Campi Bisenzio, Andrea Tagliafferi, assure être prêt à faire ce pas dès que le groupement public sera créé, ce qui pourrait arriver d’ici le mois de juillet. « Le problème, c’est qu’on risque de ne gagner qu’en théorie, lance Tiziana De Biasio. Face à nous, le propriétaire n’a pas besoin de faire quoi que ce soit – seulement de gagner du temps dans des négociations sans issue, pour qu’on s’épuise et qu’on lâche la lutte. » Le moment est délicat ; le collectif n’a jamais été si près de remporter la mise, mais n’a jamais été si épuisé non plus.

Leonard Mazzone (à gauche), membre du collectif de chercheurs solidaires, et Giuseppe Lapicca, qui a installé l’onduleur et les panneaux photovoltaïques.
Pour tenir, on évite de trop spéculer sur les probabilités de victoire. Les ouvriers et leurs soutiens préfèrent parler de détermination. « Si j’avais eu de l’espoir ou du désespoir, je n’aurais jamais tenu aussi longtemps, réfléchit Leonard Mazzone, chercheur solidaire et coordinateur du plan de réindustrialisation. Je ne ressens que de la rage et de la détermination. »
« Nous avons bloqué la délocalisation de l’usine avec nos corps »
Une détermination et une rage qui semblent contagieuses, au vu du nombre de soutiens accourus pour le festival. Les sourires et les blagues fusent, les ouvriers se mélangent à la foule, reprennent leur souffle. « Mais le plus dur viendra après, pointe Leonard Mazzone. Quand tout le monde partira, les ouvriers resteront ici – et licenciés, qui plus est. Ce sera un moment crucial. » Sur le parking, le soleil frappe fort.
Entre deux tables rondes, certains cherchent la fraîcheur à l’ombre, sur une pelouse devant l’entrée de l’usine. Un groupe de quatre trentenaires a sorti un jeu de mölkky pour se distraire durant l’heure de la sieste. Bolognais, pour la plupart, ils ne connaissaient pas bien la lutte du collectif d’usine et sont venus sur place pour la première fois. « Rien que de participer comme ça me paraît déjà incroyable, je suis très touché par le monde qu’il y a, lance Matteo, l’un d’eux. On est là parce que c’est l’un des seuls espaces où l’on propose réellement une alternative, et où tout le monde peut participer. J’espère pouvoir revenir et faire plus. »
Si le festival attire des nouvelles énergies comme celle de Matteo et de ses amis, il permet aussi d’effleurer le projet futur d’usine du collectif. Le directeur artistique du festival et auteur de Amiante, une histoire ouvrière, (Agone, 2019) Alberto Prunetti, voit en effet les choses en grand : « Dans le plan industriel, les ouvriers ont prévu un “centre de la culture working class” au sein de l’usine. Cela donnerait une pérennité au festival et permettrait de faire essaimer des initiatives similaires sur la culture ouvrière. »

Dario Salvetti, délégué syndical de l’usine.
Un fonds d’archives de la Fiat de Florence et du mouvement ouvrier, un cinéma dans l’usine… Ce foisonnement d’initiatives culturelles reflète l’importance actuelle du récit pour la lutte des ex-GKN. « Sans le Festival de littérature working class, nous n’aurions été qu’une brève dans les journaux », résume Dario Salvetti. Mais la culture est seulement l’un des aspects qui font partie du projet de réindustrialisation.
Le collectif d’usine l’appelle « usine publique et socialement intégrée » : un espace où la production industrielle serait d’utilité sociale et écologique, mais aussi un lieu de recherche, ouvert aux initiatives sociales et de solidarité. « Si l’on n’ouvre pas l’usine à son territoire et à la société, on risque de retourner dans une simple dynamique de marché et de nous exploiter nous-mêmes, explique Dario Salvetti. Avec les liens qu’on a construits, on espère garder un élément de conflit avec le système de production. » Cette idée d’ouverture est déjà en application au sein du festival. Les membres du collectif Quarticciolo Ribelle en sont un exemple.
Habitants du quartier de Quarticciolo, à Rome, ils luttent contre le décret Caivano, publié en décembre par le gouvernement Meloni et qui prévoit la mise sous tutelle du quartier dans une logique sécuritaire. « On a fait un cortège le 1er mars, et les ouvriers de GKN étaient là sans même qu’on les invite », résume Pietro, du collectif. Cette solidarité va dans les deux sens, car le collectif espère commander des panneaux solaires à la future usine pour ses initiatives sociales dans le quartier.

Préparation de banderolles pour le cortège de fin de journée.
« Définir ce qui serait une victoire ou une défaite est très compliqué pour notre lutte, estime Dario Salvetti, le délégué syndical. Mais on a déjà obtenu quelque chose : nous avons bloqué la délocalisation de l’usine avec nos corps, nous avons brisé la fausse séparation entre travail et environnement, et nous avons relancé le sujet de l’intervention publique. » En fin d’après-midi, samedi 5 avril, le festival s’arrête. Tous les présents commencent à se regrouper devant les grilles de l’usine, et d’autres affluent. Un cortège commence à se former, et les tambours qui accompagnent chaque sortie du collectif amorcent leurs rythmes.
Environ 5 000 personnes suivent le mouvement et chantent en sautant la chanson iconique de la lutte : « Occupiamola ». Le cortège s’élance, sort de la zone industrielle et sillonne la campagne autour de Campi Bisenzio, direction le centre-ville et la mairie. Ici, tout le monde s’arrête et, dans un silence irréel, commence à crier à l’unisson : « Nous sommes d’utilité publique ! » Peut-être la plus grande des victoires du collectif.
1. Au début des années 1970, l’entreprise aérospatiale britannique Lucas Aerospace lance un processus de rationalisation et suppression de postes, suite aux coupes budgétaires sur la défense du gouvernement. Les salariés de l’entreprise, organisés dans des comités intersyndicaux comme dans le cas de GKN, ripostent en recueillant des idées pour maintenir le travail en transformant la production. En 1976, ils proposent un projet basé sur les spécificités de chacune des 15 usines de Lucas au Royaume-Uni, pour produire notamment du matériel médical, des sources d’énergie renouvelable, des moyens de transport en commun. Le plan ne verra jamais le jour.
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