Science

L'industrie de demain : des usines dans l'espace ?

Illustrations : Olivia Blanc

En quelques années, les entreprises qui ambitionnent de faire décoller les usines dans l’espace se sont multipliées. En promettant de révolutionner la production de médicaments et de dépolluer l’industrie, elles attirent les financements privés comme publics. Pourtant, l’intérêt de ces projets ne fait pas l’unanimité.

C’est un rêve presque aussi vieux que la course à l’espace : envoyer les usines en orbite, là où la pollution ne serait a priori plus un problème. Mais depuis quelques années, cette vision s’échappe des récits de science-fiction et se concrétise.

En février 2024, une capsule de la start-up états-unienne Varda Space est revenue sur Terre après deux ans dans l’espace, avec à son bord du Ritonavir, un médicament anti-VIH. Selon l’entreprise, la synthèse des médicaments en apesanteur permet des résultats impossibles au sol : en microgravité, les composés chimiques forment des cristaux plus réguliers et plus purs, ce qui rendrait le traitement plus efficace.

À terme, elle espère même synthétiser dans l’espace des molécules thérapeutiques qui ne pourraient pas être fabriquées sur Terre.

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Fabriquer des médicaments dans l’espace

« Imaginer une industrie dans l’espace, c’est une vision qui a une longue histoire. Mais du point de vue de la réalisation matérielle, c’est resté purement incantatoire jusqu’à très récemment », indique Arnaud Saint-Martin, sociologue des sciences spécialiste du secteur spatial et député La France insoumise de Seine-et-Marne.

Dès les années 1970, après les succès des premières missions habitées, certains acteurs rêvent déjà de vivre hors de la Terre. « Dans ces projets, l’usine est un élément fondamental pour fabriquer et maintenir de grandes infrastructures spatiales », poursuit le chercheur. Ces prétentions ne verront finalement jamais le jour, mais l’idée de faire de l’espace une manufacture persiste : « La navette spatiale américaine et la Station spatiale internationale avaient la vocation de tester et commercialiser des procédés, des matériaux, des médicaments… Mais on n’est jamais arrivé au stade de la montée en échelle industrielle. »

Désormais, ce sont des acteurs privés qui s’emparent de ces projets. À l’image de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, qui souhaite que son entreprise Blue Origin délocalise l’industrie lourde en orbite, pour réserver la Terre « à un usage résidentiel et à l’industrie légère »1.

De plus petits acteurs arrivent désormais sur ce marché, comme Varda Space, qui a tout de même reçu plus de 550 millions d’euros d’investissements depuis sa création en 2020, dont une subvention de l’armée de l’air américaine.

En Europe aussi ces entreprises se développent. En Grande-Bretagne, Space Forge promet de nouveaux alliages et des semi-conducteurs produits en orbite, et a fait décoller son premier fourneau spatial en juin 2025. La start-up a levé près de 50 millions d’euros auprès de fonds d’investissement, du gouvernement britannique et du fonds pour l’innovation de l’OTAN. Space Cargo Unlimited, une start‑up française maintenant établie au Luxembourg, développe quant à elle une flotte d’usines spatiales autonomes qui intéressent déjà les secteurs de l’industrie pharmaceutique, des matériaux électroniques ou de l’agriculture. Space Cargo a réuni plus de 30 millions d’euros de la part d’investisseurs privés et d’institutions européennes.

Créer une nouvelle extension industrielle

En décembre 2022, la start-up a annoncé un partenariat avec Thales Alenia Space pour concevoir son véhicule REV1, une petite navette qui restera plusieurs mois en orbite basse (jusqu’à 2 000 kilomètres d’altitude) avant de redescendre. L’entreprise prévoyait un premier vol dès 2025, mais a finalement repoussé à 2028 la mise en service de son véhicule.

Entre-temps, elle compte mettre en orbite un autre dispositif baptisé « BentoBox », un satellite de production en microgravité, la quasi-absence de gravité ressentie en orbite. Sept vols sont prévus entre 2026 et 2028, avec un premier départ cet automne dans une fusée de SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk. La start-up projette également de collaborer avec le groupe Dassault.

Cependant, faire décoller une fusée coûte cher, même à l’heure des véhicules réutilisables, ce qui pose la question du tarif final d’un bien fabriqué dans l’espace. « Certains cas sont déjà économiquement pertinents. Nous ne parlons pas de produits équivalents à ceux fabriqués au sol, mais de produits aux propriétés nouvelles ou améliorées, affirme Nicolas Gaume, fondateur de Space Cargo. L’objectif n’est pas de faire un “one shot”, mais de construire une capacité industrielle récurrente, avec plusieurs missions par an. »


À plus long terme, la start-up estime que pour certaines filières, une partie de la production pourra être réalisée en orbite : « Il ne s’agit évidemment pas de délocaliser l’industrie terrestre dans l’espace, mais de créer une nouvelle extension industrielle, complémentaire à celle au sol. »

Réchauffement atmosphérique

Mais la promesse de dépolluer l’industrie grâce à l’espace tient-elle la route ? « Fabriquer une fusée comme Ariane 5, sans même compter le chargement, émet entre 20 000 et 30 000 tonnes d’équivalent CO₂, rappelle Loïs Miraux, ingénieur de recherche spécialiste de l’impact environnemental du spatial. D’autant que la spécificité d’une fusée, c’est qu’elle émet dans toutes les couches de l’atmosphère. On estime que les particules persistent parfois pendant plusieurs années en haute altitude, et qu’une suie émise dans la stratosphère réchauffe 500 fois plus qu’une suie émise au sol. »

Les activités spatiales ont déjà provoqué un réchauffement des plus hautes couches de l’atmosphère, alors même qu’elles continuent de s’intensifier. « Depuis 2019, le nombre de lancements a été multiplié par trois », souligne Loïs Miraux. Un chiffre qui devrait encore augmenter, notamment si les allers-retours réguliers des usines spatiales deviennent une réalité.

« À ce stade, il n’existe pas encore d’étude d’impact environnemental comparable à celles de l’industrie terrestre, car nous sommes sur une activité émergente », fait savoir Nicolas Gaume. Le bilan est cependant difficile à dresser, entre la fabrication des véhicules et des infrastructures de production elles-mêmes, les émissions lors du décollage et les effets sur l’atmosphère lors du retour sur Terre, qui sont pour le moment mal connus.

Pour Loïs Miraux, exploiter l’espace à l’échelle industrielle accentue également le problème des débris spatiaux2, « qui n’est actuellement pas du tout maîtrisé. Leur nombre croît de plus en plus vite et la complexité des opérations spatiales explose ». Les objets artificiels en orbite parasitent aussi les observations menées par les astronomes, en passant devant les télescopes et en reflétant la lumière du Soleil.

L’orbite sera-t-elle alors vraiment le futur de l’industrie ? Pour tester des produits à petite échelle, Loïs Miraux considère qu’« il existe des alternatives pour accéder à la microgravité, comme les avions ou les tours de chute libre ». Quant à révolutionner la santé avec des médicaments spatiaux, l’investissement nécessaire en vaut-il le coup, ou ne serait-il pas plus efficace de renforcer les systèmes de santé et la recherche médicale au sol ?

Pour Arnaud Saint-Martin, « quand bien même cela serait intéressant, ce n’est pas désirable. C’est une sorte de fuite en avant. On continue d’investir dans des fantasmes qui n’ont pas fait la preuve de leur utilité, plutôt que de lutter contre ce qui dégrade le système Terre ».


1. Alan Boyle, « Jeff Bezos opens up Blue Origin rocket factory, lays out grand plan for space travel that spans hundreds of years », GeekWire, 8 mars 2016.

2. Les débris laissés dans l’espace par d’anciennes missions : morceaux de fusées, satellites hors d’usage, ou des composants qui s’en seraient détachés.

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