Impôt minimal des plus riches : récit d’un fiasco budgétaire

Dans sa nouvelle chronique pour Socialter, la journaliste Salomé Saqué (Blast) revient sur l'échec de la mise en place d'un impôt minimal sur les grandes fortunes.

Dans sa nouvelle chronique pour Socialter, la journaliste Salomé Saqué (Blast) revient sur l'échec de la mise en place d'un impôt minimal sur les grandes fortunes.
C’est l’histoire d’un impôt passé presque inaperçu, et qui est pourtant révélateur du niveau d’injustice fiscale en France.
En 2025, l’État espérait récolter près de 1,9 milliard d’euros grâce à la contribution différentielle sur les hauts revenus, une nouvelle taxe visant les plus riches annoncée en grande pompe. Au bout du compte, selon les chiffres publiés par Bercy début 2026, ce sont seulement 369 millions d’euros qui ont été effectivement encaissés. Un écart colossal, environ 1,53 milliard d’euros manquent à l’appel.
Chronique issue de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », en kiosque et librairie, et sur notre boutique.

Pour comprendre, il faut revenir à l’automne 2024. Après la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron, le Nouveau Front populaire remporte les élections législatives, avec une majorité relative. Son programme comprend de nombreuses mesures de justice fiscale, comme la suppression de niches fiscales ou une réforme de l’héritage.
Malgré ce résultat, le président choisit de nommer Michel Barnier, issu des Républicains, un parti qui n’a recueilli qu’environ 7 % des voix, premier ministre. Le récit politique qui s’impose alors est celui du compromis. Dans une Assemblée composée de trois blocs, Barnier, ancien négociateur du Brexit, est présenté comme le seul à même de faire adopter un budget.
Dès son discours de politique générale le 1er octobre 2024, Michel Barnier donne le ton. Il propose un plan d’économies de 40 milliards d’euros, avec notamment des réductions dans les dépenses publiques, des suppressions de postes dans l’éducation nationale et des coupes dans certaines politiques liées à la transition écologique. Un budget qualifié d’austéritaire par certains observateurs.
Pourtant, pour contrer cette image, donner des gages à la gauche et défendre l’idée d’un effort partagé, une mesure est particulièrement mise en avant : la contribution différentielle sur les hauts revenus. Cette taxe devient un argument de poids pour affirmer qu’il ne s’agit pas d’un budget anti-pauvres mais d’un budget équilibré, reposant aussi sur une forme de justice fiscale.
Le dispositif repose sur un principe simple. Il s’agit d’imposer un taux minimal de 20 % sur les revenus les plus élevés. La mesure concerne les célibataires gagnant plus de 250 000 euros par an et les couples au-delà de 500 000 euros. Environ 60 000 foyers sont visés, soit 0,3 % des contribuables, selon le premier ministre de l’époque. L’objectif affiché est de récolter environ 2 milliards d’euros par an.
En théorie, ces contribuables devraient déjà être imposés à des taux plus élevés, entre 30 et 40 % en vertu des barèmes de taxation de l’impôt sur le revenu. Mais en pratique, grâce à différents mécanismes d’optimisation fiscale, nombreux sont ceux qui parviennent à réduire significativement leur taux effectif. L’idée est donc d’instaurer un plancher, un impôt minimal censé empêcher ces stratégies d’évitement, ce qui implique toujours de ne pas appliquer à ces personnes les mêmes taux qu’au reste de la population.
À l’époque, la mesure permet de présenter le budget comme un compromis entre rigueur et équité. La contribution est intégrée dans le récit médiatique d’un effort collectif, où les plus riches seraient enfin mis à contribution.
Le gouvernement Barnier est finalement renversé en décembre 2024, mais la mesure, elle, ne disparaît pas. François Bayrou, nommé dans la foulée, la reprend dans son budget 2025, adopté via le « 49.3 ». Elle est ensuite maintenue dans le budget 2026, cette fois avec un vote parlementaire. La taxe devient ainsi un élément durable du paysage fiscal, présentée comme un « signal de solidarité »1.
Pourtant, dès 2025, les premières alertes apparaissent. Les prévisions de recettes sont revues à la baisse par le gouvernement lui-même, autour de 1,4 à 1,5 milliard d’euros. L’Institut des politiques publiques évoque même un maximum de 1,2 milliard2. Des analyses, notamment du cabinet Deloitte3, pointent un problème structurel. Le rendement de cette taxe est très volatil car il dépend fortement des revenus du capital, eux-mêmes liés à la conjoncture économique et aux marchés financiers. Surtout, les contribuables concernés ne restent pas passifs et adaptent leurs comportements.
Plus le niveaude richesse augmente, plus le taux effectif d’impositiontend à diminuer.
Certains différencient la distribution de dividendes, d’autres modifient la structure de leurs revenus, arbitrent entre salaires et dividendes, déplacent leurs actifs ou conservent les bénéfices dans leurs sociétés. Autrement dit, ils réorganisent leurs revenus pour limiter l’impact de la taxe.
À cela s’ajoute un autre élément, le calendrier. Le budget ayant été adopté tardivement, la contribution n’a pas pu s’appliquer aux revenus de 2024, en raison du principe de non-rétroactivité fiscale. Une année entière de recettes potentielles disparaît ainsi.
Le résultat final, publié début 2026 et révélé par Les Échos4, est encore bien plus bas que prévu. Avec seulement 16 000 foyers potentiellement concernés et 369 millions d’euros collectés, soit cinq fois moins que prévu, la contribution différentielle sur les hauts revenus apparaît comme un échec. Non pas au sens politique, puisqu’elle a rempli son rôle dans la communication gouvernementale, mais au sens budgétaire et économique.
Cet épisode s’inscrit dans une réalité plus large concernant la fiscalité en France. Selon les travaux de l’économiste Gabriel Zucman, le taux moyen de prélèvements obligatoires atteint environ 51 % du revenu national. Les classes populaires s’acquittent en moyenne d’environ 45 % de leurs revenus en impôts et cotisations.
Mais les milliardaires, eux, ne paient qu’environ 25 % en moyenne, et même autour de 13 % effectivement en France. Plus frappant encore, l’impôt sur le revenu ne représente que 2 % environ de leurs revenus. Autrement dit, plus le niveau de richesse augmente, plus le taux effectif d’imposition tend à diminuer.
Dans ce contexte, une proposition a marqué le débat en 2025, la taxe Zucman. Elle prévoit un impôt minimum de 2 % sur le patrimoine des contribuables possédant plus de 100 millions d’euros – les ultra-riches, soit environ 1 800 foyers – pour des recettes estimées entre 15 et 25 milliards d’euros par an.
Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale en février 2025, elle est ensuite rejetée par le Sénat, puis définitivement abandonnée lors de son réexamen dans le cadre du budget 2026. Ce rejet intervient malgré un soutien massif de l’opinion publique, avec environ 86 % des Français favorables à cette mesure. De quoi constater que les responsables politiques semblent globalement bien déterminés à ne pas aller vers plus de justice fiscale.
Au début de l’année 2026, de nouveaux chiffres viennent encore alimenter le débat. L’ancien ministre de l’économie Éric Lombard assure que des milliers de grandes fortunes ne paient pas d’impôt sur le revenu5. Amélie de Montchalin, ministre des comptes publics, affirme alors devant la représentation nationale : « Il n’est pas vrai que des dizaines de milliers de Français fortunés ne paieraient aucun impôt sur le revenu. Il n’y a pas de document de Bercy qui le montrerait et, si c’était le cas, cela fait bien longtemps que cette situation aurait été 1) dénoncée, 2) corrigée. »
Problème : mi-février, une note transmise au Sénat6 révèle que 10 % des contribuables assujettis à l’impôt sur la fortune immobilière, soit des patrimoines supérieurs à 1,3 million d’euros, ne paient effectivement aucun impôt sur le revenu. Cela représente plus de 13 000 foyers. Éric Lombard surenchérit en affirmant qu’il s’agit plutôt de 50 000 foyers.
Bref, les plus fortunés de ce pays arrivent encore à échapper à l’impôt, grâce à un arsenal de techniques d’optimisation fiscale largement documentées. Les chiffres s’accumulent, et pourtant les mesures, même les moins ambitieuses, pour corriger ces déséquilibres continuent d’être écartées.
Cette taxe « exceptionnelle » n’était qu’un effet d’annonce prévisible, une montagne qui accouche d’une souris. De quoi afficher une vertu de circonstance lors des débats de 2024, avant que, deux ans plus tard, lorsque l’échec devient manifeste, les responsables ne s’enferment dans un silence commode. Ils misent sur l’oubli collectif et, jusqu’à présent, ce pari a fonctionné.
1. Adrien Bez, « “Un signal de solidarité” : le gouvernement va bien pérenniser l’impôt différentiel sur les hauts revenus », Le Figaro, 13 avril 2025.
2. « Effets budgétaires et redistributifs des mesures socio-fiscales », Institut des politiques publiques, juin 2025.
3. « La CDHR : un impôt minimum sur les revenus du capital… au rendement décevant », Deloitte, mars 2026.
4. Sébastien Dumoulin, « Impôt minimal des plus riches : comment l’État a raté sa cible », Les Échos, 16 mars 2026.
5. Anne-Sophie Lechevallier, « Éric Lombard, ancien ministre de l’économie : “La méthode Lecornu ne fonctionne pas” », Libération, 11 janvier 2026.
6. « “Autour de 50 000” foyers fortunés échappent à l’impôt, selon l’ex-ministre de l’économie Éric Lombard », Le Monde, 27 février 2026.
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