Terrestre et libertaire malgré ses terribles vagues de canicule, le monde des Mains vides, d’Elio Possoz, se situe dans un futur proche, mais dont l’écrivain laisse flou le moment exact, d’une vingtaine à une cinquantaine d’années du nôtre. Paru en 2025 dans la bien nommée collection « Eutopia » de La Volte, ce roman est l’une des œuvres les plus représentatives d’un courant informel de la science-fiction contemporaine, qui tente d’imaginer ce à quoi pourrait ressembler un avenir alternatif à celui que dessine la continuation ad nauseam du capitalisme prédateur et extractiviste.
Article issu de notre n°71, à retrouver en librairie, et à la commande.

Dans une France transfigurée par le réchauffement climatique et des révolutions sociales à peine évoquées, Les Mains vides alterne le récit en majeur du voyage à vélo du protagoniste du livre, des pauses sous forme de dialogues contrastés et des fiches descriptives des modes de fonctionnement très disparates des communes de l’Horizhome, la nouvelle société non capitaliste lire notre article.
Le lecteur et la lectrice découvrent d’abord la diversité des « anarchies », toutes reliées entre elles, « qui fleurissent différentes sur leur fondement commun : l’ordre, sans le pouvoir »1. Ils découvrent ensuite, dans la peau du voyageur, le mode de vie absurde des zones encore gouvernées par les Verticaux, là où l’argent est toujours l’alpha et l'oméga de toutes relations, où les hiérarchies prédominent et où le travail reste forcé. L’avenir imaginé par Elio Possoz n’est pas rose : il est marqué par une saison morte, la Torpeur, les désastres climatiques et la nécessité de « faire avec » les ruines toxiques du monde d’hier.
Mais l’entraide, chère à Pablo Servigne, y est une évidence face aux ravages de la compétition. La liberté est ici indissociable d’une responsabilité partagée avec ces communautés et l’ensemble des vivants. Les différentes tâches indispensables à la vie en société sont prises en charge, en toute confiance, au travers de mandats ou d’unités de travail confiées aux résidents comme aux gens de passage qui sont hébergés dans les communes. Le travail à faire est « collectivement décidé, collectivement exécuté, sans chef ni subordonné, sans ordre ni sujétion2 ».
Prototopies vs. dystopie
Des romans tels que Les Mains vides, d’Elio Possoz, Eutopia, de Camille Leboulanger3, Résolution ou Visite de Li-Cam4, comme beaucoup des nouvelles des deux dernières anthologies de La Volte, Quartiers libres. Demain la ville5 et Soleil.s, 12 fictions héliotopiques6, sont ce que le chercheur Yannick Rumpala a baptisé des « prototopies » : des exercices de projection cognitive en tension lucide vers un « meilleur », naviguant sans cesse entre une réalité vécue plus proche de la dystopie et le rêve inatteignable de l’utopie, sans tomber dans les pièges ni de l’une ni de l’autre7.
Au-delà de termes gadgets comme solar punk ou hope punk, il s’agit de belles et difficiles tentatives d’extraire la littérature spéculative de sa condamnation à rejouer éternellement les thèmes de l’inévitable désastre à la Soleil vert, de Richard Fleischer, sorti en pleine crise pétrolière de 1973. Ces textes s’avèrent des réponses au point de vue du critique littéraire et penseur marxiste Fredric Jameson, maintes fois repris de façon tronquée depuis qu’il l’a défendu en 1996 : « Il nous semble plus facile aujourd’hui d’imaginer la détérioration complète de la Terre et de la nature que l’effondrement du capitalisme tardif ; peut-être cela est-il dû à une faiblesse dans notre imagination8. »
Les créations d’une nouvelle génération d’auteurs et autrices de science-fiction explorent en effet la fin de notre monde plutôt que la fin du monde. Elles n’ébauchent pas les contours d’une planète vouée à la mort comme celle de La Route (2006), de Cormac McCarthy, mais d’univers certes très abîmés qui permettent néanmoins à la vie de reprendre sa place. Et c’est parce qu’elles laissent un espace à la régénération humaine et surtout autre qu’humaine que ces œuvres s’avèrent propices à la réflexion : elles sont alternatives, pleines d’étrangeté, mais entendables et appréhendables par les lecteurs et les lectrices grâce à la qualité des relations qu’elles mettent en scène, et elles autorisent à vivre à distance.
Le difficile passage d’un monde capitaliste à un autre monde
La plupart du temps, ces romans et nouvelles suggèrent plus qu’ils ne décrivent en détail le passage du monde capitaliste à leur monde moins délétère. Il existe en revanche un roman, Le Ministère du futur, qui a ouvertement essayé de démentir cette « faiblesse de l’imagination » pour mettre à bas le « capitalisme tardif » : paru aux États-Unis en 2020 et publié en France fin 2023, il a été écrit par Kim Stanley Robinson, et il est dédicacé à Fredric Jameson, dont l’auteur a été l’élève.
L’évolution des maîtres financiers de la planète face aux personnages du roman illustre ce défi. Malgré le contexte environnemental de plus en plus cataclysmique, la première fois que Mary Murphy, la représentante de ce « machin » de l’ONU qu’est le ministère du Futur, propose au parterre des banques centrales le projet de carboncoin, monnaie dont la distribution et la valeur dépendent du carbone non émis ou séquestré, adossée à des obligations sur un siècle, elle est méprisée.
« Il nous semble plus facile aujourd’hui d’imaginer la détérioration complète de la Terre et de la nature que l’effondrement du capitalisme tardif ; peut-être cela est-il dû à une faiblesse dans notre imagination. »
Un peu plus tard, lorsqu’elle leur explique la nécessité vitale d’aiguiller très vite les capitaux qui courent le monde vers la décarbonation sauf à voir notre civilisation s’effondrer, la réponse est « vaguement amusée9 ». Au bout d’une vingtaine d’années, c’est pour survivre eux-mêmes à la perspective inéluctable de la fin de notre monde que les grands argentiers de la terre se sentent contraints et forcés d’accompagner l’euthanasie d’un capitalisme dont ils étaient jusqu’ici les plus fidèles généraux.
La vertu du roman de Kim Stanley Robinson est de suggérer, au travers d’une histoire sur le temps long d’au moins un tiers de siècle, que toute sortie du capitalisme actuel repose sur une conjonction d’événements imprévisibles, de décisions lucides et d’actions autant solidaires... que violentes. La création d’un organisme tel que le ministère du Futur, en 2025, à la suite d’une canicule qui tue plus de vingt millions de personnes en Inde, ne suffit pas. C’est pourquoi le roman raconte une multiplicité de micro-utopies qui doivent se joindre aux luttes pour changer l’horizon de la planète, des corridors biologiques à la justice climatique, et du revenu universel au soutien aux peuples premiers, pour ne citer que ces exemples.
Sur un autre registre, Kim Stanley Robinson montre qu’il n’y a pas de changement envisageable sans une modification profonde des rapports de pouvoir, et pas de telle modification, malheureusement, sans des tragédies, d’autres désastres climatiques voire des attentats « écoterroristes » – comme, dans le récit, ceux qui visent les centrales à charbon, les infrastructures pétrolières, les cargos de croisière, les jets privés ou les lignes aériennes chéries des businessmen10.
Des imaginaires alternatifs pour la planète
Le contexte, toujours, change la donne. Mais pouvoir s’en saisir pour que la société change et puisse, pourquoi pas, mettre fin au pire du capitalisme, nécessite que les mentalités soient au rendez-vous. Et c’est là, au niveau des imaginaires à même d’anticiper et de préparer le terrain des bifurcations, que s’avèrent indispensables des fictions qui ne se contentent pas de ressasser nos désespoirs.
Illustration parmi tant d’autres : le roman Visite, de Li-Cam, démarre là où Le Ministère du futur s’arrête. Il prend place, après-demain, dans un paysage devenu moins anxiogène, les Européens ayant pris acte de la nécessité d’un renversement d’attitude vis-à-vis des agents de Gaïa. Plus d’exploitation à outrance, l’heure est à la sobriété et au respect des ressources de la Terre, en particulier des « écos », espaces naturels qui, pour se régénérer, restent sans présence humaine la plupart du temps.
Parmi les nombreuses trouvailles de Visite, il y a par exemple l’éco-bat, bâtiment entre le tiers-lieu et l’immeuble aux jardins suspendus pour la permaculture bio, conçu pour l’entraide et l’accueil des personnes vulnérables ou sans le sou, dont la masse des réfugiés climatiques alors que la température de la Terre a atteint les 2,4 °C d’augmentation depuis les débuts de l’ère industrielle11...
Tandis que Becky Chambers imagine dans ses Histoires de moine et de robot une Lune qui pourrait être le miroir d’une Terre ayant abouti sa transformation écologique, fonctionnant selon les cycles de la vie avec ses énergies décentralisées ou ses maisons en caséine12, Camille Leboulanger concrétise dans l’intimité des protagonistes de son roman Eutopia les promesses et ambiguïtés d’un monde futur qui se serait débarrassé des chaînes de la propriété13.
Au même titre que Les Mains vides, d’Elio Possoz, ou les classiques d’Ursula K. Le Guin et de Kim Stanley Robinson, ces deux œuvres témoignent de l’enjeu le plus essentiel et le plus complexe pour permettre de réaliser la possibilité, même lointaine, d’une alternative au capitalisme prédateur et extractiviste : ancrer cette potentialité imaginaire dans le réel des lecteurs et lectrices, ici et maintenant.
Ariel Kyrou
Philosophe, spécialiste des littératures de l’imaginaire, Ariel Kyrou a signé en 2024 deux essais : Philofictions, Des imaginaires alternatifs pour la planète aux éditions MF et Pourquoi lire de la science-fiction et de la fantasy ? (et aller chez son libraire), chez ActuSF, avec Jérôme Vincent. Il est également l’auteur d’un ABC Dick (2021, réédition) et le coscénariste du film documentaire Les Mondes de Philip K. Dick (Nova Prod, Arte, 2016). Il fait partie de l’équipe de rédaction en chef de la revue Multitudes, et enseigne à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
1. Elio Possoz, Les Mains vides, La Volte, 2025, quatrième de couverture.
2. Elio Possoz, Les Mains vides, op. cit., p. 253.
3. Camille Leboulanger, Eutopia, Argyll, 2022.
4. Li-Cam, Résolution, collection « Eutopia », et Visite, La Volte, respectivement 2019 et 2023.
5. Quartiers libres. Demain la ville, La Volte, 2024.
6. Soleil.s. 12 fictions héliotopiques, La Volte, 2024.
7. Yannick Rumpala, Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur, Champ Vallon, 2018, p. 158.
8. The Seeds of Time, Columbia University Press, 1996, introduction, p. xii.
9. Kim Stanley Robinson, Le Ministère du futur, Bragelonne, 2023 (2020), p. 191.
10. Ariel Kyrou, « 1er intermède philofictionnel : Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson », dans Philofictions. Des imaginaires alternatifs pour la planète, Éditions MF, p. 27-31.
11. Ariel Kyrou, « 4e intermède philofictionnel : Visite de Li-Cam », dans Philofictions, ibid., p. 233-237.
12. Becky Chambers, Un psaume pour les recyclés sauvages (2021) et Une prière pour les cimes timides (2022), L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », traduit de l’anglais par Marie Surgers, respectivement 2022 et 2023. Cette référence est au cœur de Philofictions, ibid.
13. Ariel Kyrou et Jérôme Vincent, Pourquoi lire de la science-fiction et de la fantasy ? (et aller chez son libraire), ActuSF, 2024, p. 449-452.
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