C’est une scène banale : à Hillsborough, dans la baie de San Francisco, des parents déposent leurs enfants à l’école maternelle avant de partir travailler. Mais à la Nueva School, école privée au nord de la Silicon Valley, les élèves ont été sélectionnés : tous ont dû passer un test mesurant le quotient intellectuel (QI), idéalement avant leurs 4 ans. Ceux ayant un score de 130 ont pu faire leur rentrée, à partir de 42 000 dollars l’année. Dans la région, d’autres écoles affichent des conditions similaires.
Parmi les classes aisées américaines, le QI est un capital à optimiser. Pour assurer un avenir doré à leur progéniture, les couples fortunés font désormais appel à des start-up afin de mesurer le potentiel de leurs embryons. Ces entreprises cherchent dans le génome les variants génétiques associés à des pathologies, à la taille ou à l’intelligence. Elles calculent ensuite un score polygénique – un chiffre censé prédire, entre autres, le QI du futur enfant. Sur une application, les clients comparent les résultats de leurs bébés potentiels et font leur choix.
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Plusieurs sociétés offrent déjà de tels services. En 2017, Genomic Prediction (désormais LifeView) est la première sur le créneau. À la suite d’une polémique, elle a annoncé ne plus s’intéresser au QI pour se concentrer sur la prédiction de maladies. Nucleus Genomics, qui a levé 30 millions de dollars en 2024, analyse jusqu’à vingt embryons et dispense deux heures de « conseil génétique » pour 10 000 dollars.
Herasight, elle, propose plusieurs forfaits : 15 000 dollars pour quelques embryons, et 50 000 pour une centaine. Orchid Health a de son côté levé 4,6 millions de dollars en 2021, et facture 2 500 dollars par embryon. Une autre start-up a eu le bon goût de se nommer Gattaca Genomics, référence au film Bienvenue à Gattaca (1997), où les individus sélectionnés génétiquement dominent les autres.
Où sont les gènes de l’intelligence ?
Ces tests ne font pas consensus chez les scientifiques. « On a aujourd’hui des résultats solides sur les fondements génétiques de nombreux traits. C’est leur interprétation à l’échelle individuelle qui pose question », estime Julie Steffann, professeure de génétique à l’université Paris Cité. « Ces entreprises additionnent les effets de tous les variants. Or, rien ne garantit que cela ait du sens, tous ces gènes ne sont pas forcément indépendants les uns des autres. » Quand bien même, le génome ne dit pas tout d’un individu. « Les maladies génétiques les plus fréquentes ne sont pas héritées, mais causées par des accidents qui apparaissent lors du développement », poursuit la chercheuse.
On connaît aujourd’hui plus d’un millier de gènes associés à l’intelligence, ce qui fait dire aux dirigeants de Herasight qu’elle est héritée à 60 voire 80 %. Mais dans les études sur le sujet, ce chiffre varie largement, tombant parfois à moins de 4 %.

Pour la généticienne, « on vend du rêve à des couples. Dans la communauté scientifique, personne ne pense que l’intelligence soit génétiquement déterminée. Nos capacités intellectuelles sont le fruit de notre environnement et de nos apprentissages ». Les effets secondaires de cette sélection sont aussi flous : un gène n’est jamais impliqué dans un seul processus. En sélectionnant ceux associés à l’intelligence, les parents favorisent peut-être aussi d’autres traits sans le savoir. Et ils ne pourront jamais vérifier si leur enfant a bien grappillé quelques points de QI. Les entreprises ne garantissent d’ailleurs pas de résultats.
Mesurer pour contrôler
En 2024, des cadres de Herasight (alors nommée Heliospect) annonçaient un gain moyen de 4,5 points de QI, et parfois même jusqu’à 6 points1. Une étude de 2019 estimait plutôt à 2,5 points le gain maximum. Mais la prédiction génétique du QI possède un autre angle mort : l’indicateur même sur lequel elle repose. « Les tests de QI n’examinent pas finement les compétences d’un individu, rappelle Julie Steffann. Leur objectif est avant tout d’identifier une déficience intellectuelle. »
Pour Julien Quesne, sociologue spécialiste des liens entre cognition et dynamiques de pouvoir à l’université Paul-Valéry de Montpellier, « il n’y a pas de consensus sur la définition de l’intelligence, donc la mesurer semble acrobatique. Ces tests servent surtout à distinguer ou pathologiser des individus ».
« L’intelligence sert de prétexte pour naturaliser un projet politique de sélection de la population. »
Quand le QI est inventé, au début du XXe siècle, il doit servir à identifier les élèves en difficulté qui auraient besoin d’un accompagnement. Mais très vite, ce score est interprété comme une mesure absolue de l’intelligence. « Pourtant, le QI évalue aussi des compétences sociales et culturelles, acquises au cours de la vie », souligne Julien Quesne. Selon lui, « sa légitimité scientifique est en partie falsifiée ».
Il rappelle également que cet indicateur « s’ancre historiquement dans la nécessité pour le projet colonial européen de hiérarchiser les humanités ». Aux États-Unis, au XXe siècle, l’aspect neutre et objectif du QI a aussi justifié la stérilisation forcée des « faibles d’esprit », plus de 60 000 personnes entre 1900 et 19702. Ces mesures ont ciblé prioritairement les personnes pauvres, afro-américaines ou autochtones.
Pour Julien Quesne, la prédiction génétique du QI est une forme nouvelle d’un eugénisme qui n’a jamais vraiment disparu : « L’intelligence sert de prétexte pour naturaliser un projet politique de sélection de la population. » Si nos capacités intellectuelles sont prédéterminées, alors rien ne sert d’investir dans l’éducation ou de lutter contre les inégalités. Autre risque, celui de faire peser sur l’enfant des attentes irréalistes, avec de vrais impacts sur sa santé mentale.
Les biotechnologies au service du suprémacisme
Les entreprises de prédiction génétique mettent en avant la liberté des parents de donner toutes les chances à leur enfant. Cependant, plusieurs responsables de ces start-up entretiennent des liens avec l’extrême droite américaine. Noor Siddiqui, fondatrice d’Orchid Health, a reçu pour sa précédente entreprise 100 000 dollars d’un programme de Peter Thiel, le milliardaire technofasciste, patron de Palantir.
Une enquête menée par Hope Not Hate, un collectif antiraciste britannique, a identifié des connexions entre Herasight et l’alt-right états-unienne3. Jonathan Anomaly, ancien philosophe et cofondateur de Herasight, défend un « eugénisme libéral » qui promeut le choix à l’individu, à l’inverse des campagnes de stérilisation menées par l’État.
Régulièrement invité dans des médias ou des événements d’extrême droite, il a défendu l’existence de races biologiques. L’enquête de Hope Not Hate mentionne aussi d’autres cadres de l’entreprise fréquentant des groupes identitaires et soutenant le racisme scientifique.
Prochaine étape : modifier directement l’ADN des embryons ? Pour Julie Steffann, ce n’est pas si simple. Si elle estime qu’il existe un vrai besoin de thérapies géniques au stade embryonnaire, « ce sont des recherches très encadrées et qui avancent lentement ».
Pourtant, d’autres start-up comme Preventive et Origin Genomics se positionnent déjà sur ce créneau. « Les discours de ces entreprises créent des fantasmes », s’inquiète la chercheuse. « C’est une fuite en avant techniciste. Même si les ambitions de ces entreprises étaient valables, elles profiteraient à des classes déjà privilégiées. »
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