Édito. Écologie et plaisirs - Qui sont les « bons vivants » ?

Découvrez l'édito de notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques » par Elsa Gautier, rédactrice en chef de Socialter.

Découvrez l'édito de notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques » par Elsa Gautier, rédactrice en chef de Socialter.
Austères, punitifs, peine-à-jouir, nous ? La rengaine tourne en boucle dans les médias de droite : la gauche écologiste aurait un problème avec le plaisir… Vraiment ?
Pensons-y distraitement cet été, au soleil, les yeux mi-clos, avec dans l’oreille le murmure des vagues, ou le clapot d’une rivière, ou la chute fraîche d’un torrent de montagne. Loin des contraintes horaires, du stress, de la fatigue physique du boulot ou de l’abrutissement de l’écran, des mails, des deadlines… L’oisiveté est « la mère de tous les vices », dit-on : c’est-à-dire la matière première de nos plaisirs.
« Les plaisirs désignent ce que les corps expérimentent d’ores et déjà de leur puissance », précise le philosophe Michaël Fœssel, et en cela, ils sont en quelque sorte « non utopiques ». Ancrés dans le présent, ils ne renvoient pas aux lendemains qui chantent mais s’expérimentent dans l’immédiat, et donc à l’intérieur des sociétés capitalistes. Nos plaisirs seraient-ils alors le signe d’une adhésion tacite à l’ordre établi, finalement bien agréable ?
Ce serait oublier que derrière chacun de nos moments de farniente, il y a la longue, bruyante, féroce histoire de la conquête du temps libre. Celle des luttes pour le dimanche chômé puis le week-end, les grèves joyeuses de mai-juin 1936, qui ont arraché il y a quatre-vingt-dix ans les deux premières semaines de congés payés, débordant le programme du Front populaire. Puis celles des ouvriers pugnaces de Renault qui, dans les années 1950 et 1960, ont conquis en pionniers la troisième puis la quatrième semaine de vacances1 avant qu’elles ne soient généralisées à tous les salariés.
Et enfin la cinquième semaine, en 1981, qui reste l’un des acquis de l’élection de Mitterrand, premier président de gauche de la Ve République (même si on peut discuter largement d’autres aspects de son bilan).
Malgré ça, la droite – qui a proposé récemment de supprimer deux jours fériés (Bayrou), d’étendre le travail le 1er mai (Attal) ou de remettre en question la cinquième semaine de congés payés (Éric Pauget, député LR) – ose s’arroger le titre de championne des plaisirs. « Merci patron, quel plaisir de travailler pour vous ! 2 » Alors qu’elle asphyxie dans le même temps le monde associatif avec des coupes budgétaires fatales pour les festivals et arts vivants ? Qu’elle réprime de façon quasi obsessionnelle les free partys ?
Inutile de s’énerver, revenons à notre sieste au soleil. Contemplons plutôt l’écume, ou les frondaisons, ou les crêtes. En songeant aussi à ce que nous devons aux quelques écologistes têtus qui ont empêché là que cette plage ne soit bétonnée, ici que ce col de montagne ne devienne un parking, ailleurs qu’un barrage de plus ne balafre ce méandre de rivière.
Là encore, nos plaisirs de vacances sont politiques. Ceux que l’on prend dans la nature doivent souvent aux luttes entêtées pour qu’un peu de beauté sauvage demeure et que le grand air ne soit pas privatisé. C’est donc dans un temps et des espaces arrachés aux appétits productivistes et aux accaparements que nous cueillons les fruits de l’été.
À Socialter, nous ne sommes pas des ascètes, des puritains, des rabat-joie. Nous sommes du camp du temps libre, du droit à la nature, de la fête, du plaisir partagé des corps et donc de celui des femmes, de la liberté des amours minoritaires, de l’agriculture paysanne produisant des délices pour tous.
À nos yeux, les saveurs des terroirs, les chansons populaires ou les banquets arrosés n’appartiennent pas à l’extrême droite, ni à aucune start-up identitaire… On peut être du camp des lendemains qui chantent et des aujourd’hui qui dansent. Cueillir les fruits du jour, tout en espérant que revienne le temps des cerises. Écologistes jouisseurs, gauchistes gourmandes, hédonistes partageux, décroissantes fêtardes, ce numéro est fait pour vous !
Retrouvez notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques » en kiosque et librairie, et sur notre boutique.

1. Mathilde Larrère, On s’est battu·es pour les gagner. Histoire de la conquête des droits en France, éditions du Détour, 2024.
2. Refrain d’une chanson du groupe Les Charlots (1971), souvent reprise en manif.
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