L’histoire et les combats des collectifs locaux sont assez peu analysés par les sciences sociales. Pourquoi cette absence d’intérêt du monde universitaire pour les luttes locales ?
En 1999, le géographe Bruno Charlier a publié une thèse sur la conflictualité environnementale issue d’une revue de presse d’articles de différents journaux, dont la revue écologiste Combat nature (1974-2005). Il avait identifié 1 619 mobilisations contre des projets d’aménagement de 1974 à 1994, mais cette étude n’avait pas été actualisée depuis. Les seules mobilisations locales qui ont été étudiées – en géographie, en sociologie ou en histoire – ont en commun d’avoir été très médiatisées, souvent en raison de leur conflictualité assez frontale envers les porteurs de projet.
Article issu de notre hors-série « De la lutte à la victoire », en librairie et sur notre boutique.

En revanche, les cas de mobilisation pour le cadre de vie ont été peu médiatisés. La sociologue Geneviève Pruvost parle ainsi de « mobilisations feutrées ». Une autre raison qui pourrait expliquer le peu d’études sur le sujet se trouve dans l’influence de la littérature scientifique venue des États-Unis.
Pendant une longue période, les mobilisations pour la défense du cadre de vie – regroupées sous l’étiquette Nimby, pour « not in my backyard » – ont eu tendance à être associées à des conflits réactionnaires centrés sur la défense d’intérêts personnels. Les chercheurs n’ont pas creusé les perspectives plus politiques que soulevaient ces mobilisations locales. Heureusement, depuis, une littérature foisonnante en sciences sociales revient sur cette première lecture !
Depuis 2014, vous avez identifié pas moins de 162 victoires locales de collectifs citoyens, rien que sur la période 2014-2024. Sont-elles plus nombreuses aujourd’hui que dans les décennies passées ?
Nous avons observé une accélération du nombre de victoires entre 2010 et 2020. Cette hausse est progressive : elle s’étend sur une dizaine d’années environ. S’il y a clairement plus de victoires que dans les années 1970, cela tient à des évolutions juridiques et législatives, en particulier au progrès du droit de l’environnement et du droit de l’aménagement. Ce droit de l’environnement s’est structuré à partir des années 1960 en France et a permis la création de réserves et de parcs nationaux. Plusieurs associations, comme France Nature Environnement ou Paysages de France en ont fait un levier d’action puissant pour protéger des terres.
« S’il y a clairement plus de victoires que dans les années 1970, cela tient au progrès du droit de l’environnement. »
Des victoires locales contre des projets d’infrastructure ont d’ailleurs pu donner lieu à la création d’espaces protégés. Ainsi, en 1989, après l’annonce d’un projet d’agrandissement d’une route et la construction d’un parking au sommet du mont Mézenc, en Haute-Loire, des opposants ont occupé les lieux et déposé un recours juridique. La même année, le Conseil d’État a ordonné l’arrêt des travaux. Depuis 1997, le massif est classé site naturel protégé.
Nous comptons aussi de nouvelles victoires dans des secteurs qui n’existaient pas dans les années 1970 et 1980. Désormais, les victoires s’étendent aux entrepôts Amazon par exemple, mais aussi à des projets d’énergie renouvelable, comme les parcs éoliens et les méthaniseurs.
Justement, y a-t-il des secteurs plus victorieux que d’autres ?
C’est dans le secteur des loisirs et du tourisme qu’il y a le plus de luttes victorieuses. Pour nous, c’était une vraie surprise lors de l’enquête. Cette catégorie comprend les infrastructures de sports d’hiver, des projets de loisir du type Center Parcs ou encore des projets de stade, de marina, de golf ou de circuit automobile… Sur le total recensé lors de notre première analyse2, 20 % des abandons de projets concernaient ce secteur.
Comment l’expliquez-vous ?
Les opposants arrivent mieux à contrer les arguments mis en avant par les promoteurs, car l’utilité publique de ces projets est plus contestable. En revanche, quand il s’agit d’une route, d’un aéroport ou encore d’une centrale nucléaire, les promoteurs soutenus par l’État mettent en avant des gains présumés à l’échelle nationale – à l’inverse des projets touristiques, dont les retombées sont plus locales.

La place des aménagements touristiques est principalement discutée par les riverains des régions de montagne ou des littoraux, soucieux de préserver ces espaces naturels dits « remarquables ».
Dans l’étude que vous avez publiée en juillet 2024 avec la chercheuse Juliette Piketty-Moine, on apprend que les mobilisations victorieuses ont plutôt lieu dans des milieux ruraux. Pourquoi ?
Les espaces ruraux sont perçus comme des espaces « naturels » à protéger. Un souci esthétique a longtemps habité les luttes écolos. Mais cette tendance à considérer davantage les espaces dits « remarquables » a toutefois évolué depuis les années 2000. On sait désormais qu’il faut préserver la fonctionnalité de tous les milieux, des espaces à la biodiversité remarquable aux friches urbaines...
En ville, les mobilisations ont lieu quand les seuls espaces de nature dont disposent les habitants sont attaqués, comme les jardins ouvriers d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), détruits lors des travaux pour la construction d’un solarium pour les Jeux olympiques 2024.
Si l’on se penche sur les outils auxquels les opposants et opposantes ont recours pour arrêter un projet d’aménagement et s’imposer dans le rapport de force, lesquels sont les plus courants ?
Le point de départ de toute opposition est de se regrouper en collectif pour décortiquer des documents administratifs. C’est ce qu’on appelle du « militantisme de dossier ». Parmi les opposants, il y a souvent des personnes retraitées et des professeurs de tout niveau qui ont ce que les sociologues appellent un « capital expert », c’est-à-dire des ressources culturelles, sociales et intellectuelles. Ils font appel aux réseaux d’habitants locaux ou à des associations de protection de la nature ou de la vie locale pour essayer de collecter le maximum d’informations.
Ensuite, dans quasiment toutes les luttes – même les plus courtes –, les opposants mobilisent différents moyens d’action. Le plus massivement utilisé est le recours juridique, suivi de la participation à l’enquête publique, de la médiatisation de l’opposition ou encore de l’occupation de terrain.
Il y a donc une diversité de tactiques qui s’additionnent...
Oui, car les actions juridiques ne sont pas toujours payantes. Elles permettent parfois de gagner du temps pour organiser autre chose. Il faut avoir en tête que l’aménagement du territoire est une question de procédure. Donc, il faut rentrer dans ce monde procédurier.
Mais cela demande d’obtenir des informations sur le projet, de répondre aux aménageurs, et de s’entourer d’associations comme France Nature Environnement qui, depuis la fin des années 2000, salarie des juristes dans un pôle consacré au droit de l’environnement.
Le projet de loi de simplification de la vie économique, actuellement en discussion à l’Assemblée, tente de supprimer la Commission nationale du débat public (CNDP), une instance qui permet pourtant d’informer les citoyens sur d’éventuels risques pour l’environnement et leur santé… Quelles conséquences l’absence de débat organisé autour des grands projets industriels aurait-elle sur les actions des opposants ?
Affaiblir une autorité indépendante comme la CNDP fragiliserait les possibilités de participation et d’information citoyennes, dans des espaces où les pratiques démocratiques sont un peu plus avancées. Cela pourrait aussi restreindre les capacités d’action en justice des collectifs... car les périodes de concertation sont des moments où les opposants locaux récupèrent des documents administratifs et commencent à construire une contre-expertise.
Au fil de leurs batailles, les collectifs développent des compétences techniques et politiques. Dans le rapport de Terres de luttes voir ci-contre, cette montée en expertise est décrite comme une victoire en soi. Pourriez-vous en donner des exemples ?
Lors de notre enquête, on a pu nous dire : « À la fin le projet est toujours là, mais nous, on a gagné plein de trucs. » Ces « trucs », ce sont des savoirs, mais aussi l’apprentissage du rapport de force politique, parfois un changement d’élu… Les militants gagnent en compétences comme dans n’importe quelle mobilisation politique. S’engager peut aussi modifier la vie intime ou professionnelle et, parfois, les dynamiques de tout un territoire. Lors des mobilisations qui ont eu lieu à Saint-Étienne et à Lyon entre 2010 et 2020 contre une autoroute, les riverains des monts du Lyonnais ont été progressivement rejoints par d’autres militants venus des villes.
« De la première mobilisation publique jusqu’à l’obtention de l’abandon du projet, une lutte dure en moyenne huit ans. Mais il y en a qui durent trente ! »
L’abandon du chantier a donné lieu à la création d’un carnaval militant à Saint-Étienne et à de nouvelles formes de solidarité, en particulier des militants urbains qui sont venus donner un coup de main dans les fermes des paysans qu’ils ont rencontrés sur le tracé... À l’inverse, la lutte contre un téléphérique sur le glacier de la Girose, dans les Hautes-Alpes, par exemple, a scindé le village en deux camps, avec chacun leurs lieux de sociabilité.
Comment les collectifs arrivent-ils à durer sur le temps long ?
Il y a une variété de profils sociologiques à l’intérieur de ces collectifs. Souvent, il y a un noyau de militants dotés de « capital expert », qui a du temps et qui suit la vie politique locale, mais il y a aussi fréquemment des travailleurs des milieux, comme des agriculteurs, et des collectifs plus jeunes comme Extinction Rebellion ou les Soulèvements de la Terre qui vont politiser plus largement l’opposition.

Dans les années 1980, la mobilisation contre le barrage de la Borie, dans les Cévennes, compte aussi bien des notables locaux (dans ce cas, un notaire, un cadre de France Télécom et un ancien militaire) que des travailleurs sociaux de tendance plutôt libertaire ou des paysans. Certes, cette composition peut générer des tensions politiques mais elle permet une division du travail militant. C’était plus simple pour le notaire, par exemple, d’aller gérer les relations avec la mairie.
Après leur victoire locale, le collectif Bretagne contre les fermes-usines a créé une coalition d’abord nationale puis européenne. Est-ce la suite logique ? Après l’abandon du projet, que deviennent la plupart des collectifs ?
Dans les années 1980, il y avait beaucoup de coalitions contre le nucléaire et l’extractivisme. À partir des années 2000, elles sont devenues plus rares. Aujourd’hui, ce type d’alliance refait surface, avec La Déroute des routes contre les projets routiers ou encore la coalition de Résistances aux fermes-usines (Rafu). Cela part souvent d’acteurs d’une lutte locale ayant construit une forme d’expertise militante et disposant de temps après l’abandon d’un projet. On a observé une volonté de partage d’expériences avec d’autres collectifs, directement ou via la publication d’un livre. Certains transmettent l’argent qu’il leur reste sur leur cagnotte…
D’autres encore créent des listes municipales citoyennes, comme les habitants de Saint-Nazaire-en-Royans après l’annulation d’un projet de carrière dans le mont Vanille, dans la Drôme. La plupart du temps, les collectifs continuent d’exister. Ils sont en veille mais les liens se perpétuent entre les membres.
Vous vous êtes intéressées à la notion de « victoire » du point de vue des collectifs d’opposants. Peut-on utiliser ce terme alors qu’un projet en remplace un autre ?
On s’est posé la question : peut-on parler de victoires pour désigner l’abandon de projets obtenus grâce à la mobilisation ? Nous en avons conclu que cette catégorie de « victoire » n’était pas tout à fait satisfaisante. Dans nos enquêtes, nous observons assez peu de triomphalisme de la part des personnes organisées en collectif. Cela peut s’expliquer par la durée de la lutte et les conflits qui divisent parfois les groupes. De la première mobilisation publique jusqu’à l’obtention de l’abandon du projet, une lutte dure en moyenne huit ans.
Mais il y en a qui durent trente ! C’est le cas de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou des mobilisations contre l’autoroute A45, qui ont duré plus de vingt ans. Souvent, les membres des collectifs nous disent que le plus dur est de ne pas s’épuiser dans une lutte de longue durée et de continuer à recruter et à mobiliser. En effet, ce n’est pas évident de s’organiser politiquement entre individus de cultures politiques parfois différentes, avec tout le lot de défaites et de difficultés à encaisser sur le temps long.
Puis, lorsqu’une lutte s’arrête, il y en a toujours une autre qui commence ailleurs, tout comme un projet peut être annulé pour être réalisé quelques kilomètres plus loin ou être remplacé par un autre chantier tout aussi problématique... Peut-on vraiment parler de victoire dans ces cas-là ? Pour que ce soit le cas, il faudrait une victoire politique, c’est-à-dire un vrai renoncement de la part du gouvernement et des élus, sans oublier la restauration des zones détruites par les travaux.
Gaëlle Ronsin
Gaëlle Ronsin est maîtresse de conférences en sociologie et anthropologie à l’université Marie et Louis Pasteur (Bourgogne-Franche-Comté) et chercheuse au Centre de formation sur l’environnement et la société de l’École normale supérieure. Elle coordonne un projet de recherche collectif sur les victoires territoriales de l’écologie politique depuis le début du XXe siècle. Elle est l’autrice des ouvrages Ajoute un couvert pour l’anthropologue (Épure, 2024) et Sociologie des conseils scientifiques (Peter Lang, 2022).
« Quand la lutte l’emporte »
À partir des victoires identifiées sur la période de 2014-2024 et en s’appuyant sur les travaux de recherche en sociologie de Gaëlle Ronsin et Juliette Piketty-Moine, l’association Terres de luttes a conduit en 2024 une enquête (accessible en ligne) à partir de 42 entretiens approfondis avec des collectifs ayant obtenu l’abandon d’un « grand projet inutile et imposé », pour mettre en lumière les moyens d’action utilisés et les stratégies gagnantes.
1. Le terme de « grands projets inutiles et imposés » (GPII) émerge comme catégorie dans les années 2010 au sein des luttes écologistes pour qualifier les grandes infrastructures contestées. Au-delà de la contestation de leurs impacts environnementaux majeurs, les opposants dénoncent l’absence de consultation démocratique.
2. Juliette Piketty-Moine et Gaëlle Ronsin, « Sociohistoire des “victoires” contre les infrastructures écocidaires (France, 1970-2022) », VertigO, la revue électronique en sciences de l’environnement, juillet 2024.
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