C’est un pot de miel de châtaignier trouvé à la boutique bio de Bédarieux, dans l’Hérault, qui a attiré notre attention. L’étiquette, d’abord : dans un style naïf genre flower power, un dessin représente une abeille à l’allure humaine, qui porte en marchant vers nous tout sourire deux petits seaux de miel bien remplis. Tout autour d’elle, des fleurs aux couleurs vives ; en arrière-plan, d’autres abeilles dansent devant une reine, impassible sur son trône.
La dégustation ensuite : en bouche, les saveurs sont denses et profondes. Comme si elles racontaient, sans mots mais dans le moindre détail, tout un territoire et sa flore. Comme un sentier caché vers un pays de cocagne, un arrière-pays secret. Le producteur est un certain Francis Zaragoza, de la miellerie du Languedoc. L’adresse est un hameau : Violgues, sur la commune de Saint-Vincent-d’Olargues, 354 habitants. Il y a un numéro de téléphone portable. Au bout du fil, on tombe mal. La voix est douce, mais intranquille.
Portrait issu de notre n°72 « L'industrie de la destruction » disponible en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

On comprend que le miel qu’on a entre les mains est presque devenu une rareté, comme le dernier survivant d’une abondance révolue. « Avec la sécheresse, les châtaigniers sont des spectres, dit Francis. J’ai de plus en plus de mal à en faire du miel. » Devant notre intérêt, Francis botte en touche : « Je suis trop fatigué, mon fils ne veut pas reprendre l’affaire, et la miellerie est en bazar. Je ne peux pas vous recevoir. » Comme on insiste un peu, Francis nous dit de rappeler dans un mois, sans conviction, l’air de dire : « Lâchez-moi la grappe. »

Sale temps pour les abeilles
À la décharge de Francis, il ne fait pas bon être apiculteur par les temps qui courent. Le marché hexagonal vit depuis une vingtaine d’années une tension étrange : la demande de miel n’a jamais été aussi forte – les Français en consomment quelque 45 000 tonnes par an – alors que la production nationale ne cesse de baisser à mesure que les abeilles disparaissent. D’où des importations en hausse, en provenance de Chine notamment.
Les causes du déclin des abeilles sont nombreuses et connues, mais dans le miel conventionnel, un fléau dépasse tous les autres : les pesticides déversés sur les grandes cultures, dont les néonicotinoïdes. S’ajoute à cela, entre autres, l’apparition de parasites comme le varroa ou d’espèces invasives hostiles comme le frelon asiatique.
« Il y a deux ans, j’avais deux cents ruches. Aujourd’hui, j’en ai plus qu’une cinquantaine. »
Dans ces montagnes sauvages préservées de l’agro-industrie, on ne s’attendait pas à trouver notre apiculteur bio avec le moral dans les chaussettes. Mais voilà, l’abeille est une véritable sentinelle des écosystèmes, aux avant-postes des déséquilibres qui touchent désormais même les régions les plus reculées. Alors, un mois plus tard, on s’est permis d’insister. Francis a fini par nous inviter à passer, quand on serait à nouveau dans le pays.

Alors qu’on embarque dans sa camionnette à l’entrée du hameau de Violgues, perché à flanc de montagne, à peu près au milieu de nulle part, Francis annonce la couleur : « Il y a deux ans, j’avais deux cents ruches. Aujourd’hui, j’en ai plus qu’une cinquantaine. » Il s’interrompt pour prendre une épingle à cheveux sur un chemin de terre, avec marche arrière indispensable au-dessus du vide. Le paysage est atypique : à la fois verdoyant, doux et accidenté. Un mélange de Cévennes, de Massif central et de petites montagnes méditerranéennes.
L’âge d’or du marron d’Olargues
En écoutant Francis commenter le paysage, le rôle pivot des abeilles se matérialise. Avec les châtaigniers, par exemple. La région d’Olargues a connu de grandes heures avec ses châtaigneraies et son fameux marron. Une certaine variété, appréciée pour sa peau douce et son épluchage facile, était reproduite grâce à des greffes sur des châtaigniers de culture ; les châtaigniers sauvages, eux, font des fruits moins agréables à la consommation et qu’on réserve aux bêtes.
Toute une petite filière locale, un écosystème dans lequel Francis, en arrivant dans le coin il y a quarante-cinq ans, s’est intégré, avec ses abeilles. Pendant longtemps, il a vendu des marrons sur les marchés de la région, grillés ou frais, et son miel de châtaigniers. Ces dernières années, la filière a beaucoup souffert, de l’exode rural mais aussi de la sécheresse, et l’équilibre naturel s’est peu à peu délité. Ces arbres ont été progressivement livrés à eux-mêmes, sans entretien, sans soin. Sur le bord de la route, des branches de châtaigniers morts dépassent de la végétation plutôt touffue en cette fin mai. « Cette année, il y a un petit regain de vitalité parce qu’il a un peu plu mais bon… ces cinq dernières années, les sécheresses ont été redoutables. »

Comme ailleurs, ces épisodes ont affaibli les arbres, qui deviennent plus vulnérables aux nuisibles. Ici c’est la maladie du chancre, puis la maladie de l’encre, respectivement causées par un champignon et un micro-organisme proche d’un champignon, qui ont fait des ravages. Francis ajoute : « Avant, il y avait aussi des troupeaux qui passaient sous les arbres, ça faisait de l’engrais. » Résultat, pour la miellerie du Languedoc : il est devenu presque impossible de produire du miel de châtaignier, faute d’arbres, et faute d’arbres en fleurs suffisamment longtemps pour permettre aux abeilles d’en butiner le nectar. Il arrive aussi que les fleurs d’un arbre affaibli produisent beaucoup moins de nectar.
En plus des difficultés de la flore confrontée à la sécheresse, Francis a vu arriver il y a quelques années le frelon asiatique, qui a petit à petit décimé ses ruches. « Ça crée un stress énorme, les abeilles sortent moins. » En discutant, il retrouve malgré tout un peu d’entrain et bifurque sur un chemin en terre : « Tiens, je vais t’emmener voir mon rucher préféré, un peu plus haut. »
Des gens marginaux
Arrivés au sommet de la montagne, on marche quelques minutes à travers la garrigue. Francis farfouille dans la végétation et brandit une petite branche fleurie : « C’est de la lavande à toupet. Par ici, elle a presque intégralement remplacé les bruyères qui ont aussi beaucoup souffert de la sécheresse. Les deux tiers ont disparu. La nature se défend toute seule, comme elle peut. » Sur les hauteurs, l’apiculteur devient spirituel : « On n’a pas beaucoup de pouvoir. Alors je fais des prières. » Ah oui, et dans quelle chapelle ? « Ici ! C’est un temple, la nature est un temple », répond-il avec un sourire en désignant d’un geste large le paysage de montagnes à perte de vue. On aurait pu se douter qu’il n’était pas du genre grenouille de bénitier.
« En fin de compte, quand on arrive à faire du miel, c’est comme si c’était un miracle. »
Né en Algérie, de parents pieds-noirs installés par la suite à Aix-en-Provence, Francis raconte comment il a atterri dans ce coin perdu d’Occitanie. « C’était le début des années 1980, ça allait mal, pas mal de gens cherchaient à fuir la cité. Je suis d’abord allé en Corse, mais c’était compliqué avec les Corses. Dans le milieu des gens marginaux, on se refilait les points de chute. Par bouche-à-oreille, j’ai entendu parler de ce coin. » Avec des amis, Francis commence par squatter une bergerie abandonnée dans la montagne : « J’ai gardé des chèvres. J’allais dans les ferrailles, je récupérais du cuivre et du laiton. Avec un marteau et une enclume, je faisais des bracelets que je vendais au marché à Saint-Pons [Saint-Pons-de-Thomières, NDLR]. Ça me permettait de faire les courses. »

Dans la bergerie squattée, il y a quelques bouquins qui traînent, dont un sur l’apiculture. « Ça m’a intéressé. Pour être apiculteur, il n’y a pas besoin de terres pour se lancer. Je me suis mis à faire du miel. Il fallait bien faire quelque chose. » Les miels de Francis sont rapidement reconnus localement pour leur qualité. Toute sa gamme – miel de garrigue, de printemps, de bruyère, de châtaignier, de montagne – s’est toujours écoulée sans difficulté, entre les boutiques bio et les marchés du coin.
Plus de thym sur le Larzac
Dans le rucher d’altitude, Francis explique : « Il y a d’abord eu la sécheresse. Il y a deux ans, tout a fondu à l’intérieur de la ruche. Quand je me suis installé, il y a une quarantaine d’années, c’était bien plus tempéré, et les saisons étaient plus marquées. » En repensant au coup de chaud de ses abeilles, Francis rumine : « T’imagines, ta maison brûle, et tu es dedans. » Longtemps, le secteur a été préservé.
Au gré de ses transhumances de ruches, cette pratique qui consiste à déplacer les ruches pour aller chercher différents types de fleurs, Francis a vu les ravages de la sécheresse dans les régions autour de lui. « À une époque, je faisais deux tonnes de miel de romarin dans les Corbières, mais la sécheresse a tué les fleurs. Il faut un ou deux ans pour que ça reparte. Il faut pas qu’il y ait une autre sécheresse dessus. Pareil pour le thym sur le Larzac, j’avais un emplacement, mais après la sécheresse de 2003, tout a grillé. Quant aux grandes cultures, ça fait vingt-cinq ans que je transhume plus mes ruches dessus parce qu’ils ont commencé à mettre des produits chimiques. »

Un voisin apiculteur de Francis, croisé le lendemain, a eu cette réflexion éclairante alors qu’il racontait les rouages de son métier : « En fin de compte, quand on arrive à faire du miel, c’est comme si c’était un miracle. » Il semble que la phrase n’ait jamais été autant d’actualité.
À la miellerie, comme un repaire de maquisard au milieu des châtaigniers, Francis s’excuse encore. « C’est le bazar, fais pas attention, prends pas de photos hein ! » À bientôt 70 ans, il commence à lâcher. L’hiver dernier, il a suivi ses voisins qui partaient en voyage au Maroc. « J’ai pris pour la première fois depuis quarante ans le temps de vivre, ça m’a permis de prendre un bol d’air. J’ai même failli rester là-bas. Je suis rentré pour planter mes arbres, des amandiers, sur mon terrain à l’entrée de Violgues. Si on peut encore faire quelque chose, avec tous nos soucis, c’est ça : planter des arbres. »
Francis n’est pas du genre à s’avouer vaincu, ni à rester les bras croisés, à regarder les arbres tomber. On comprend même entre les lignes qu’il a une idée derrière la tête : au Maroc, il a entendu parler du rucher d’Inzerki, « le plus vieux et le plus grand rucher collectif traditionnel au monde », dans le Haut-Atlas, au nord d’Agadir, gravement menacé lui aussi par la sécheresse. « Je veux y retourner pour les rencontrer, discuter avec eux. Je voudrais comprendre comment ils s’en sortent. Ça pourrait nous servir par ici. »
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