Artisanat

En France, la filière de laine locale reprend du poil de la bête

Photos : Léa Dang

La filière de la laine, qui a complètement périclité après la Seconde Guerre mondiale, serait-elle en train de renaître ? Un peu partout en France, des éleveurs apprennent de nouveau à trier la laine pour la valoriser. Reportage dans le Limousin, où quinze tonnes de laine sont récupérées chaque année par la coopérative Laine & Compagnie.

Des morceaux de laine amoncelés forment un nuage dense et douillet. L’artisan matelassier Marc Murdza en superpose plusieurs couches, préalablement lavées et cardées : « Environ 15 kilos de laine, soit 20 toisons de brebis, sont nécessaires à la confection d’un matelas une place comme celui-ci », glisse-t-il en poursuivant son geste. Les portes de l’atelier, laissées ouvertes au printemps, donnent sur un petit troupeau de moutons voisins.

Hasard heureux ? Car au sein de la coopérative Laine & Compagnie, située à quelques kilomètres de Limoges, les artisans ne travaillent qu’une seule matière : la laine. De la tonte au capitonnage, un peu moins de dix étapes auront été nécessaires pour arriver à l’objet final. L’entreprise artisanale à l’origine de la confection des matelas a aujourd’hui 25 ans et compte cinq sociétaires, dont trois salariés.

En 2001, Jean-Philippe Rouanne, un ancien tondeur, crée Laine & Compagnie avec comme idée de valoriser la laine, autrement jetée par les éleveurs. « L’idée de départ était d’acheter la laine présente sur le territoire, longtemps perçue comme un déchet, et de la transformer pour redonner une place à cette fibre aux qualités exceptionnelles », résume Sarah Cainaud, à la tête de l’entreprise – devenue une coopérative en 2021.

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Si cette fibre naturelle est de nos jours moins plébiscitée pour la literie (les matelas entièrement en laine représentent moins de 1 % du marché français), ses bienfaits sont nombreux : respirante, thermorégulatrice, antistatique, anallergique, quasiment autonettoyante… « Toutes ses propriétés en font une matière très saine. En plus d’être présente partout en France, elle est recyclable et, bien sûr, renouvelable, puisqu’elle pousse en continu sur le dos des moutons tondus chaque année. »

Aller à contre-courant

Avant d’être transformée en matelas, la laine est en effet d’abord récoltée sur le dos des moutons. Ce passage obligé du monde paysan était, autrefois, un rendez-vous festif qui signifiait l’arrivée des beaux jours. Si cette tradition a progressivement disparu, à mesure de l’agrandissement des fermes et du basculement vers le productivisme, Frédéric Lascaud, éleveur de brebis depuis 1998, a tenu à conserver son esprit festif.

En ce début de matinée, au lendemain du 1er mai, la journée commence chez lui par un copieux petit déjeuner et se poursuit, après la tonte, par un repas qui réunit tous les participants et sa famille. L’ancien porte-parole de la Confédération paysanne de la Nouvelle-Aquitaine, engagé depuis de nombreuses années dans la reconstruction de la filière lainière, fait partie des premiers éleveurs à vendre la laine de son cheptel de 230 brebis – principalement de race berrichonne – à Laine & Compagnie.

Une démarche singulière qui relève parfois du parcours du combattant car, comme partout en France, la filière de la laine a quasiment disparu. Sur environ 10 000 tonnes de laine produite chaque année, moins de 10 % est aujourd’hui revalorisée dans l’Hexagone. En 2024, selon le ministère de l’agriculture, 85 % de la laine de tonte issue du cheptel ovin français est exportée, principalement vers la Chine ou l’Inde.

Marc Murdza dans l’atelier de confection de matelas de Laine & Compagnie.

Or, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la filière était prospère. La laine constituait la principale source de revenu des éleveurs, avant la viande ou le lait, et l’industrie textile de la laine était bien implantée dans le Nord, à Roubaix, mais aussi dans le Centre, à Aubusson, et dans le Sud, notamment à Arles et à Mazamet. « Mes parents et mes grands-parents vendaient leur laine qui était valorisée à 30 kilomètres d’ici. À l’époque, il y avait plein de débouchés locaux pour la laine filée ou feutrée. Cela compensait largement le coût de la tonte », se souvient Frédéric Lascaud.

C’est à partir des années 1980, avec l’essor des matières synthétiques issues du pétrole et l’ouverture des marchés internationaux – marquée par le développement d’élevages extensifs pour la laine en Australie, en Nouvelle-Zélande ou encore en Argentine, dont les laines sont massivement importées en France – que les éleveurs délaissent progressivement la laine pour la viande et, dans une moindre mesure, le lait. « À ce moment, la laine ne valait plus rien, poursuit l’éleveur. Aujourd’hui, nous repartons de zéro. »

Un engagement réciproque

Pour retisser fil à fil une filière locale pérenne, la première étape est de considérer la laine comme une matière première à part entière, et non plus comme un déchet. « Entendre certains dirent qu’ils “récupèrent” la laine me hérisse le poil », regrette Sarah Cainaud.

Dès le départ, l’entreprise s’engage à garantir un prix décent aux éleveurs qui, en retour, trient soigneusement la laine en retirant brindilles ou excréments, et en séparant les toisons selon leur qualité. « Quand Jean-Philippe Rouanne a démarré, il achetait la laine à 1 euro le kilo, au moment où le prix de la laine ne dépassait pas 40 centimes le kilo, souligne Sarah Cainaud. Ensuite, nous avons régulièrement augmenté le prix d’achat, jusqu’à 1,75 euro quand l’entreprise se portait le mieux »1.

Pour Frédéric Lascaud, les éleveurs sont « la première pierre à l’édifice de la filière ». C’est aussi l’idée que partage Jean-Philippe Rouanne lorsqu’il crée, avec d’autres éleveurs, l’association Laines locales réseau Limousin en 2008, aujourd’hui composée d’une vingtaine d’éleveurs. « L’idée était de proposer des formations aux éleveurs pour leur apprendre à trier la laine et à organiser des chantiers de tonte. C’est aussi devenu une manière de mutualiser les transformations pour diminuer les coûts », précise Cécile Maisonnier, éleveuse de brebis de la ferme pédagogique Les Sabots de laine, dans le Limousin, et actuelle présidente de l’association.


Car, avant d’être vendue à la coopérative, la laine doit respecter certains critères. « Le premier, c’est la race, argue Sarah Cainaud. Pour la literie, nous collectons les toisons du mouton texel, du suffolk, du charmois et du berrichon, dont la fibre est assez longue et élastique. » Ensuite, deux autres exigences sont requises : l’élevage en plein air et la limitation du nombre d’agnelages à un par an. « L’élevage intensif de mouton, à l’heure actuelle, pousse les mères à trois agnelages tous les deux ans. Si les brebis sont poussées, elles ne sont pas en super santé et leur laine est cassante. C’est comme nos cheveux quand nous sommes fatigués », ajoute-t-elle.

Quand ils ne sont pas vendus à la coopérative, les kilos de laine de Cécile Maisonnier se transforment en fil, en tapis de yoga ou encore en charentaises qu’elle fait fabriquer et commercialise depuis sa ferme. Pour leurs toisons qui n’ont pas la qualité requise pour l’habillement, Frédéric Lascaud se veut optimiste : « Nous trouvons petit à petit d’autres débouchés, comme le paillage en maraîchage, l’isolation du bâtiment, voire même le garnissage des ruches des apiculteurs ! »

Restaurer les savoir-faire

Si les outils de transformation de la laine, en France, n’ont pas complètement disparu – les machines utilisées dans les ateliers de Laine & Compagnie datent même du XIXe siècle –, les usines de lavage, les filatures, les ateliers de fabrication de matelas et de tissage se comptent, en revanche, sur les doigts d’une main.

En France, il ne reste qu’une usine de lavage, à Saugues, en Haute-Loire – qui serait bien incapable de gérer à elle seule la reprise de la filière lainière nationale. Tout comme les installations, les savoir-faire restants sont rares. Division du nombre de formations, licenciement du dernier expert lainier des instituts techniques agricoles en 1988…

L’éleveuse Cécile Maisonnier, présidente de l’association Laines locales réseau Limousin, avec ses brebis, à deux pas de sa ferme Les Sabots de laine, à Saint-Hilaire-Bonneval (87).

D’après la Confédération paysanne, « les savoir-faire et les connaissances sur cette précieuse fibre ont progressivement été délocalisés dans les principaux pays producteurs et transformateurs ». Aujourd’hui, toujours selon le syndicat, la laine a totalement disparu des programmes d’enseignement agricole, des écoles d’ingénieurs aux formations des techniciens agronomes, en passant par la formation continue proposée aux futures éleveuses et éleveurs.

Pour renverser la dynamique, Laine & Compagnie et Lainamac (une association créée en 2009 dans le but de revaloriser les savoir-faire liés à la laine française) travaillent depuis deux ans à la création d’une formation d’artisanat en matelasserie. « Pour l’instant, c’est un module de deux fois trente-cinq heures. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est mieux que rien ! L’idée est d’augmenter encore la durée et d’en faire un véritable parcours de formation reconnu par l’État », espère Sarah Cainaud.

En attendant, l’entreprise forme les salariés in situ, comme Marc Murdza qui, lorsqu’il arrive en 2020, ne connaît rien au métier : « Je n’avais jamais cousu de ma vie ! J’ai été formé à la matelasserie en commençant par le capitonnage, une étape qui consiste à bloquer la laine dans la toile en y insérant une bouffette. »

En plus de la formation, la coopérative est accompagnée par le Commissariat du Massif central pour un programme de trois ans afin de réfléchir à l’avenir de la filière de la matelasserie en laine, aux côtés d’autres entreprises du secteur comme la coopérative ardéchoise Ardelaine, pionnière dans la fabrication de vêtements et de literie en laine locale, et l’entreprise Laurent Laine. « Si l’objectif de ce groupe de réflexion est de se structurer en filière, l’idée est aussi d’identifier les bonnes pratiques et de les mettre en commun », explique Sarah Cainaud.

Cela passe aussi par réfléchir à des projets de formation pour la réparation des machines anciennes de cardage, car les compétences techniques en cas de panne sont pour l’instant détenues par deux techniciens résidant en… Belgique.

Si la filière reste encore fragile, le cap est tenu par un maillage d’initiatives locales2. Même la transformation en coopérative, en 2021, vise en partie à assurer la pérennité de l’outil de production sur le territoire. « Une Scop, c’est avant tout un outil de travail détenu par ses salariés. L’avantage ? C’est une entreprise non délocalisable par essence », conclut Sarah Cainaud. 

1. Laine & Compagnie achète actuellement la laine à 1,30 euro le kilo.

2. Le site Lanathèque, de l’association Lainamac, répertorie sur une carte l’ensemble des entreprises de la filière lainière.

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NUMÉRO 76 : JUIN - SEPTEMBRE 2026:
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