Comment caractériser le moment que nous vivons, cette ruée vers l’IA et l’IA générative ?
Irénée Régnauld Il s’agit d’un moment d’emballement financier, de radicalisation dans les promesses comme dans les critiques. Je ne vois pas cela comme une rupture mais bien plutôt comme une continuité. Les effets de l’IA sur l’environnement, sur le travail, l’adhésion ou la défiance des gens vis-à-vis de cette technologie, on a déjà observé tout ça avec l’arrivée du numérique. Au niveau des promesses, je suis fasciné d’entendre toujours les mêmes discours autour d’un outil censé nous aider à sauver le monde.
Nicolas Bonanni Je parlerais pour ma part d’une accélération du capitalisme. Le capitalisme a besoin d’une croissance sans fin. Il a colonisé toute la planète. Désormais, avec l’IA, il envahit un ensemble de facultés humaines liées à la créativité jusqu’alors épargnées ou propres à l’humanité. S’il y a une nouveauté, à mon sens, c’est celle-ci.
Entretien issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.
Quelles sont les principales menaces que fait peser cette « radicalisation » ?
N.B. J’identifierais trois menaces. La première est physique, elle concerne la consommation de ressources que l’IA nécessite : l’eau, l’électricité et les minerais. La seconde est politique : en l’occurrence une concentration toujours plus grande du pouvoir entre les mains de quelques-uns. Enfin, la dernière menace est anthropologique. Elle établit une forme d’équivalence entre les machines et l’humain. Un vieil ordinateur, un Atari par exemple, pouvait être comparé à une sorte de robot ménager ou à une gazinière.
Là, on peut dialoguer avec l’IA et on lui prête une forme d’« intelligence » alors qu’il ne s’agit nullement d’intelligence mais de calcul. C’est une question centrale : à confondre les deux notions, on perd ce qui distingue un être vivant d’un artefact.
« Nous sommes lancés dans une fuite en avant. Le capitalisme a besoin de s’étendre et d’avancer. La pause est une illusion, ce ne sont que des mots. Il n’y a jamais de pause dans le capitalisme.»
I. R. J’observe surtout un mouvement d’intensification du travail. Globalement, l’IA est devenue un prétexte pour compresser le travail, réduire l’emploi, l’externaliser dans les pays du Sud, alourdir la charge mentale de ceux qui le pilotent en Occident. Sur la dimension anthropologique, l’histoire de l’IA est présentée comme une confrontation entre l’homme et la machine. Or si on regarde les publicités d’IBM dans les années 1990, on était déjà sur la même rhétorique. L’ordinateur allait remplacer les cadres.
Cette idée du remplacement raconte la vision très réductrice que l’on a du travail. La machine ne peut pas nous remplacer. Le travail n’est pas qu’une suite de process, avec ses étapes, il repose sur des interactions humaines. Cette image qui nous est renvoyée, c’est de la pure propagande industrielle.
Certains appellent à faire une pause dans le développement de l’IA. S’agit-il d’une diversion, d’un simple discours pour rassurer les foules, ou est-ce envisageable ?
N. B. Nous sommes lancés dans une fuite en avant. Le capitalisme a besoin de s’étendre et d’avancer. La pause est une illusion, ce ne sont que des mots. Il n’y a jamais de pause dans le capitalisme.
I. R. En fait, de quoi parle-t-on ? S’agit-il d’arrêter le capital-risque qui finance le développement de l’IA et de l’industrie numérique ? S’agit-il d’arrêter de payer les salariés de la tech ? De dire aux laboratoires de stopper leurs recherches ? Tout cela n’est pas possible. Cette rhétorique de la pause s’appuie principalement sur la question des risques dits « existentiels », autrement dit d’une possible destruction totale de l’humanité par l’IA. C’est un discours séduisant, apocalyptique, et je pense que demain on verra sans doute apparaître des textes à l’ONU pour dire « nous ne devons pas créer Terminator ».
Mais cela nous détourne des enjeux essentiels comme la dégradation du travail et le coût environnemental de l’IA. C’est une fausse piste totale.
Que dire de celles et ceux qui plaident pour une IA socialiste ou écolo ? En somme, l’idée de se réapproprier ces technologies pour en faire autre chose.
I. R. Une IA socialiste, je ne sais pas ce que ça veut dire. Et il faudrait déjà savoir de quelles technologies on parle. Il y a des technologies qui ne seront jamais pilotables de manière démocratique. Avec un câble trans-océanique, une fusée ou de très gros data centers, il y aura toujours une forme de verticalité, de hiérarchisation. Mais ce n’est pas parce que cette hiérarchisation est inscrite dans la nature de ces technologies que toutes se valent. On peut se réapproprier certaines technologies à certains endroits.
Surtout, si l’on se ferme cette perspective, que fait-on ? On se retrouve dans une impasse stratégique. Mais la question ne peut pas se résumer à qui possède les machines. C’est aussi comment on les conçoit et comment on les gouverne.
N. B. L’idée qu’il pourrait y avoir un « bon usage » de l’IA me paraît complètement déplacée. Au niveau matériel, cela ne résout pas la question de la consommation de ressources et de la division internationale du travail nécessaire pour les concevoir et les faire fonctionner. Cela me semble fou de rapprocher le socialisme d’une technologie aussi complexe et mondialisée que l’IA, comme le fait par exemple l’économiste Cédric Durand avec le cyber-écosocialisme (dans son livre Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? NDLR).
Si l’on suit Cédric Durand, sa vision est celle d’un socialisme à grande échelle, où une autorité centrale régule la circulation des marchandises et le fonctionnement de la société grâce aux ordinateurs. Je ne partage pas la même utopie sociale.
I. R. Je suis d’accord, je ne pense pas que l’on doive réguler la société avec une IA, avec de l’informatique très puissante. La planification dont parle Cédric Durand* est intéressante, mais le cyber-écosocialisme, j’y vois beaucoup de limites. Je pense qu’une informatique plus contenue, choisie en commun, peut en revanche fonctionner. L’idée serait de faire des choix, de se demander quels endroits de la société peuvent être numérisés et lesquels ne doivent pas l’être. Je ne pense pas qu’il faille des robots dans les hôpitaux ou des tablettes à l’école par exemple.
Pour aller vers cette informatique « plus contenue » dont tu parles, Irénée, comment trier parmi les technologies et leurs usages ? Est-ce même envisageable ?
N. B. Il ne faut pas confondre technique et technologie. La technique, c’est l’agencement de moyens au service d’une fin, c’est consubstantiel de l’humanité. La technologie, ce sont des techniques interconnectées entre elles et rationalisées grâce à une connaissance scientifique. C’est indissociable du capitalisme. Je pense à la pétrochimie, à l’aéronautique, à l’électronique ou aux biotechnologies. Par définition, la technologie est un système et ce système il faut le combattre.
Si on rompt avec le capitalisme et si on fait advenir une société réellement socialiste, qui met en commun le pouvoir et les richesses, on se retrouvera à gérer un système technologique délirant et là, il faudra faire le tri parmi les usages. Mais parler déjà aujourd’hui de « réappropriation des technologies », cela porte l’idée que les technologies pourraient être émancipatrices, ce qui ne me semble pas le cas.
I. R. Tu dis que la démocratie technique sera possible quand on aura abattu le capitalisme. Pour ma part, je ne perçois pas les conditions historiques de la fin du capitalisme. C’est sans doute là que nous divergeons. De mon point de vue, on oublie surtout trop souvent d’interroger le mode de production des technologies. Il y a des façons de les financer, des laboratoires de recherche, des modes de possession des infrastructures. Tout cela conditionne les technologies qu’on obtient à l’arrivée. Je n’adhère pas au propos d’un livre comme Contre l’alternumérisme (dans lequel Julia Laïnae et Nicolas Alep considèrent que les alternatives numériques sont un échec et contribuent de surcroît à l’informatisation croissante des sociétés, NDLR).
« Si on veut de la démocratie il ne faut pas demander poliment. »
On ne peut pas mettre le logiciel libre sur le même plan que le reste. Il faut penser les institutions, les questions scientifiques et techniques qui sont formulées dans les laboratoires de recherche. Si on a une gouvernance démocratique, citoyenne, à ce niveau-là, avec des comités de vigilance par exemple, avec du débat public à la façon de ce que fait la CNDP (Commission nationale du débat public, NDLR), mais de manière très renforcée, on peut obtenir d’autres technologies : ça ne consiste pas à dire béatement que toutes sont réappropriables. Je plaide pour une démocratie technique profonde, c’est mon modèle.
S’il y a un techno-socialisme, ce n’est pas par l’usage de la technologie qu’il faut l’approcher mais par le gouvernement des techniques. Cela peut passer par une souveraineté numérique régionale, soit sous la forme de l’État soit sous la forme de communs, soit un mélange des deux. Il faudrait également faire une cartographie des dépendances à l’égard de certains acteurs et organiser un retrait progressif.
N. B. Quand tu dis que la technologie devrait être gouvernée par des choix démocratiques, en théorie je suis d’accord. Mais si l’on parle du développement de l’IA ou de laboratoires voués à faire de la recherche avancée, la question pour moi n’est pas de savoir s’il y a suffisamment de conférences citoyennes, de débats publics ou d’institutions qui introduisent de la démocratie là-dedans. On parle de technologies, comme l’IA, qui sont profondément inutiles pour la vie des gens et antidémocratiques par essence, « autoritaires » au sens de Lewis Mumford. Dans ce cas, pourquoi les réguler ?
I. R. Quand j’envisage la régulation par le haut, je suis lucide sur ses manques. Mais je pense qu’il faut reprendre la main sur les technologies dès l’amont. J’aurais tendance à suivre des penseurs moins déterministes comme le philosophe Andrew Feenberg qui formule que des réappropriations sont possibles, qu’il faut observer les objets techniques en situation. Certaines IA sont en effet inutiles. Mais la question qui vient très rapidement, est la suivante : Où s’arrêter ? Garde-t-on le mail par exemple ? Une application bancaire ? Des smartphones ? Et si on ne les garde pas, que se passe-t-il ?
N. B. Pour moi, dans une société future qui respecterait les êtres humains et la planète, la réponse est claire : il n’y aura pas de smartphone. Je ne vois pas comment on peut en produire de façon durable et sans une division internationale du travail extrême. On peut d’ailleurs facilement s’imaginer comment vivre sans.
Dans les années 1980 et 1990, il n’y avait ni smartphone ni téléphone portable et je crois qu’on ne s’en portait pas plus mal. Aujourd’hui, on a de plus en plus de contacts mais de moins en moins d’amis, de liens forts. C’est ce qu’a pu montrer la chercheuse américaine Sherry Turkle dans ses livres par exemple.
I. R. Tu parles d’une société désirable mais comment y parvient-on ? Que fait-on en attendant le « grand soir » ? Je pense que si on dit aux gens « on ne veut pas de smartphones », c’est juste complètement idéaliste dans l’immédiat. Et par ailleurs, si on veut dénumériser, on aura besoin d’un État, il faut donc considérer la stratégie de conquête du pouvoir. Qu’est-ce qu’on enlève ? Qu’est-ce qu’on met à la place ? Ce ne sont pas des questions qu’on se pose à petite échelle mais à l’échelle d’un pays.
Quelle serait une première étape, à court ou moyen terme, pour répondre à l’accélération que nous expérimentons ?
N. B. Je pense à la façon d’instaurer un rapport de force. Ce n’est pas en réclamant des dispositifs démocratiques qu’on les obtient. La lutte menée à Grenoble par le collectif STopMicro contre l’extension de l’usine de semi-conducteurs de STMicro n’a pas obtenu l’arrêt du projet d’agrandissement mais a conduit à la construction d’une station de retraitement des eaux usées qui va faire que STMicro va consommer moins d’eau que dans le projet initial. Si le collectif avait simplement réclamé cette station d’épuration, on nous aurait ri au nez et rien ne se serait passé.
C’est en portant un discours radical qui conteste le monde technologique et en manifestant que les choses bougent. Il faut être frontal.
I. R. Si on veut de la démocratie il ne faut pas demander poliment, je partage ce point de vue. En revanche, je crois qu’il faut aller jusqu’au bout. Une des priorités d’aujourd’hui est d’armer la gauche sur les questions technocritiques. Pour moi, nous sommes obligés d’articuler les deux. Se défendre et faire pression est insuffisant s’il n’y a pas un horizon politique derrière. Et le seul horizon politique immédiat, selon moi, c’est de faire élire des gens.
Si on met de côté cette question stratégique, comment fait-on pour que la technocritique soit plus audible ? Quelle entrée proposer pour être entendus par un maximum de citoyens ?
N. B. STopMicro à Grenoble parle beaucoup du coût environnemental de la technologie et il y a un très bon écho. Il est d’autant plus fort que les gens se sentent également envahis par la technologie. Ils comprennent bien l’articulation entre la consommation de ressources et l’inutilité des technologies qui les entourent. Le monde connecté va trop vite, trop loin, nous amène dans une direction où on n’a pas envie d’aller. Les outils nous échappent. La question environnementale était assez peu développée par les mouvements technocritiques il y a quinze ans. C’est relativement nouveau et cela se diffuse largement.
C’est un travail important mais relié à une perspective de transformation sociale, de dénumérisation, de remise en cause du monde dans lequel on vit. J’ajouterais que désigner une bonne cible est crucial, comme dans le cas de STMicro. Nous, nous avons choisi de nous mobiliser contre une entreprise qui bénéficie d’argent public, qui ne paie pas ses impôts en France, qui alimente l’industrie militaire et qui consomme trop d’eau… Une entreprise qui cristallise quelque chose et en dit long sur le projet politique porté par les entreprises de la tech.
I. R. Je complèterais en disant que la question du travail est centrale également. Pas seulement en termes d’aliénation mais également en termes de dignité, de plaisir, de sens et d’utilité. Car les technologies peuvent détruire le travail, le fractionner et le mettre en miettes. Ca aussi, c’est un combat de la gauche, consubstantiel à la lutte contre le capitalisme et le productivisme.
Irénée Régnauld
Ancien consultant et cofondateur du collectif technocritique Le Mouton Numérique, Irénée Régnauld est doctorant en sociologie. Sa recherche, menée à à l’EHESS et à l’INSA, porte sur les questions liant intelligence artificielle et éthique dans les milieux économiques. Il est l’auteur de deux livres : Technologies partout, démocratie nulle part (avec Yaël Benayoun, FYP, 2020) et Une histoire de la conquête spatiale (avec Arnaud Saint-Martin, La fabrique, 2025).
Nicolas Bonanni
Militant et essayiste. Nicolas Bonanni s’est engagé dans de nombreux mouvements sociaux dont STopMicro, collectif opposé à l’extension de l’usine de semiconducteurs de STMicro à Crolles, près de Grenoble. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages parus chez Le monde à l’envers : Grenoble Calling (2021), Que Défaire ? (2022) et L’écologie, révolutionnaire par nature (2025).
1. Créé en 2022, le collectif STopMicro s’oppose à l’extension de l’usine de puces électroniques STMicroelectronics, installée à Crolles, à côté de Grenoble, et plus largement à la numérisation du monde. L’entreprise, entre autres griefs, pourrait consommer autant d’eau que la ville de Grenoble dans son ensemble. Elle fournit également ses puces à l’industrie militaire.
2. Depuis près de dix ans, le collectif Le Mouton Numérique questionne la place des technologies dans nos vies et se fait le relais de la pensée technocritique.
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