À quelques pas d’Arras (Pas-de-Calais), au cœur d’une usine bordée par les parcelles agricoles, d’énormes cuves centrifugent un liquide jaune. Autour du bâtiment, à intervalles réguliers, des camions frigorifiques venus de toute la France affluent pour lui livrer la précieuse ressource. Son nom ? Le plasma, fluide permettant de transporter les cellules sanguines (globules rouges, globules blancs et plaquettes) à travers le corps, et composant jusqu’à 55 % de notre volume sanguin total. Il semble, à première vue, tout à fait ordinaire.
Pourtant, ce trésor organique attise la convoitise des mastodontes pharmaceutiques. Au point que certains le qualifient de « pétrole médical ». Car, plus qu’un simple moyen de locomotion pour les cellules sanguines, le plasma est devenu un véritable carburant pour l’industrie du médicament. Comme l’« or noir », il peut être « fractionné », c’est-à-dire travaillé et manipulé par une série d’opérations pour en extraire les molécules et les protéines les plus utiles et désirées.
Article issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.
C’est précisément ce qui se joue dans les cuves de cette usine calaisienne : le fractionnement du plasma. Inauguré en grande pompe fin 2024 par la multinationale française LFB, ce site de production dernier cri se nourrit du composé sanguin pour fabriquer à la chaîne les médicaments dérivés du sang. Immunoglobulines, albumines, facteurs de coagulation, antiprotéases, colles biologiques... Autant de produits aujourd’hui indispensables au traitement de certaines situations médicales, comme les immunodépressions (un système immunitaire défaillant), l’hémophilie ou encore les brûlures sévères. Pour les personnes atteintes d’un déficit immunitaire primitif (DIP), par exemple, le seul traitement possible reste aujourd’hui l’administration à vie d’un médicament dérivé du plasma.
Fièvre du plasma
Une ressource précieuse donc, et critique. Car si le plasma se trouve dans le corps de tout un chacun, son obtention dépend exclusivement des dons. Évidemment, impossible d’imposer des prélèvements sanguins aux individus. Or la demande, elle, ne cesse d’augmenter. « Dans les années 1980, les ressources plasmatiques étaient surtout courtisées pour les facteurs de coagulation, des protéines présentes dans le sang et très utiles pour arrêter les hémorragies, contextualise Jean Mercier-Ythier, professeur d’économie à l’université Paris-Panthéon-Assas et auteur de plusieurs articles sur le marché du plasma. Désormais, ce secteur est très largement porté par les besoins en immunoglobulines. Selon les estimations, la demande de plasma croîtrait de 7 à 9 % par an. »

Une situation qui favorise de fait les tensions sur ce marché. « Entre 2014 et 2022, l’ANSM [Agence nationale de la santé et du médicament] a reçu 292 déclarations de rupture ou de risque de rupture de stock des médicaments dérivés du plasma », constate ainsi le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) dans un rapport publié en janvier 2025.
Les causes de cette fièvre plasmatique sont multiples. Popularisation dans les pratiques médicales des médicaments dérivés du sang, hausse démographique – augmentant logiquement le nombre de patients immunodéprimés ou hémophiles – ou encore essor économique de pays investissant dans leurs infrastructures médicales et le développement de soins pharmaceutiques... Certains experts estiment même que cette demande serait suscitée par un engouement démesuré et exagéré sur le potentiel des immunoglobulines.
« La population visée par les centres de collecte de plasma est la même que la population visée par les prêteurs non traditionnels : les pauvres en galère. »
En tout cas, le marché du plasma est lui en pleine bourre : selon plusieurs cabinets d’études, le marché mondial du fractionnement du plasma est évalué entre 32 et 37 milliards de dollars en 2024 et pourrait dépasser les 70 milliards d’ici à 2032, selon Fortune Business Insights.
Les géants du fractionnement
Comme tout marché stratégique, celui du plasma a ses champions : les fractionneurs, des multinationales pharmaceutiques tout entières consacrées au fractionnement du plasma et à la production de médicaments dérivés du sang. Leurs noms sont peu connus du grand public, mais ils dominent le secteur depuis des décennies : le suisse Octapharma existe depuis 1983 ; l’espagnol Grifols, fondé en 1940 par le docteur José Antonio Grifols, au moment même où le monde médical découvrait le potentiel du plasma. L’australien CSL, né en 1916, fut longtemps le collecteur national de sang avant sa privatisation en 1994. Quant au japonais Takeda, mastodonte du secteur avec un chiffre d’affaires de près de 30 milliards d’euros, sa création remonte à… 1791.
À l’origine vendeur de plantes médicinales, le titan d’Osaka est désormais la plus grande entreprise pharmaceutique du Japon et s’est lancé dans le plasma en 2019 en rachetant le britannique Shire. Si les membres de ce « Big Four » sont de loin les barons du plasma, d’autres entreprises tiennent des positions plus marginales dans le secteur. L’italien Kedrion Pharma, l’allemand Biotest et le britannique BPL, par exemple, ou encore le trio chinois Hualan, Shanghai RAAS et China Biologic Products. Et bien évidemment le français LFB, cité plus haut, qui présente une particularité : c’est une entreprise publique, la seule de la liste.
Un acteur semble pourtant manquer à l’appel : les États-Unis. Présents dans presque toutes les industries mondiales, seraient-ils absents du secteur du plasma ? Bien au contraire. Le pays fournit 67 % des besoins mondiaux, principalement à destination du marché européen. Plus encore, ce fluide doré représente 2 % de toutes ses exportations en 2024, soit plus que celles de charbon ou d’or.
Le vivier américain
Pour comprendre cette anomalie, il faut revenir à la source : la collecte. Traditionnellement, les prélèvements sanguins récupèrent le sang dans son ensemble, et le tri entre le plasma et les autres composés se fait plus tard dans le processus. Mais dans les années 1960, une innovation bouleverse la donne : la plasmaphérèse, une technique qui permet de prélever uniquement le plasma et de réinjecter immédiatement le reste du sang au donneur1. Moins affaibli, ce dernier peut donner plus fréquemment, tandis que la quantité récupérée est elle-même plus importante (entre 600 et 650 ml de plasma par donneur). Dans le même temps, les États-Unis instaurent un système très libéral : les donneurs y sont rémunérés, aujourd’hui entre 40 et 100 dollars par collecte2.
Enfin, plusieurs scandales du sang contaminé en Europe3 affaiblissent les systèmes de collecte de plasma de ces pays. En 1998, par exemple, le Royaume-Uni décida d’interdire temporairement les dons de ses concitoyens et misa plutôt sur les importations états-uniennes. Autant de facteurs encourageant une multiplication des dons de plasma aux États-Unis, et donc des stocks à vendre auprès des plus grands fractionneurs de la planète. Ces derniers ne s’y sont pas trompés. Pour les Big Four et la plupart des entreprises citées plus haut, les États-Unis sont un véritable eldorado sanguin.
D’après Peter Jaworski, auteur de la newsletter Blood Plasma Quarterly, le nombre de centres de collecte est passé de 299 à 530 entre 2005 et 2015, avant de croître encore pour atteindre 1 250 sites en 2024, soit une hausse de 136 % en neuf ans. Et les géants du fractionnement ne se contentent plus d’importer le plasma dans leurs usines européennes ou asiatiques : ils renforcent désormais leur présence industrielle sur le sol américain. À l’été 2024, Takeda investit plus de 230 millions de dollars dans l’extension d’une chaîne de production à Los Angeles. En octobre 2025, Grifols inaugurait une nouvelle usine à San Diego.
Sur le papier, tout le monde y gagne : les entreprises disposent d’un accès direct au plasma, et le pays renforce son approvisionnement pour ses hôpitaux. Mais en coulisses, cette manne repose sur une réalité plus trouble : l’exploitation des inégalités sociales. Dans ses travaux, l’économiste Emily Gallagher constate que « les donneurs de plasma ont tendance à être plus jeunes et moins instruits, avec des salaires et des scores de crédit plus bas ; ils sont aussi plus dépendants aux crédits non bancaires ».

Autrice d’un livre d’enquête très fourni sur le commerce du plasma, la journaliste Clara-Robert-Motta abonde. « Les centres de collecte ne sont pas situés au hasard, écrit-elle dans De l’or dans le sang, publié en 2024 aux éditions JC Lattès. (...) Loin d’être une exception, [les] installer dans les endroits les plus démunis est même la norme. (...) Emily Gallagher a d’ailleurs montré que dans les quartiers où la population a le recours aux “non-banking loans”, la probabilité est plus importante qu’un centre de collecte s’installe. Autrement dit, la population visée par les centres de collecte de plasma est la même que la population visée par les prêteurs non traditionnels : les pauvres en galère. » Avec la plasmaphérèse, certaines personnes donnent ainsi plus de deux fois par semaine, or on ne mesure pas encore pleinement les effets de cette pratique sur leur santé.
Modèle français
Si l’éthique ne semble pas être la priorité de la plupart des fractionneurs, des doutes émergent aussi sur la qualité même du plasma collecté. « Certaines études ont montré que des prélèvements trop intensifs chez des individus pouvaient altérer la qualité des protéines présentes dans le plasma, et donc la qualité même de la matière première pour les médicaments fabriqués par ces industriels, explique Jean Mercier-Ythier. Couplé au coût élevé du plasma américain4, cela incite ces acteurs à diversifier leur approvisionnement, notamment pour les pays en voie de développement qui souhaitent acheter du plasma à moindre coût. »
Une dynamique encouragée par la nouvelle guerre commerciale de Donald Trump et les risques accrus de dépendance aux États-Unis. En 2022, Grifols s’est ainsi allié à l’Égypte pour créer une filiale spécialisée dans la collecte de plasma local. D’autres nations profitent de ce contexte pour tenter de vendre leur plasma aux groupes pharmaceutiques. La Chine, par exemple, qui assure près de 75 % de l’approvisionnement en Asie et dans la zone Pacifique. Le Rwanda, également, qui exporte depuis 2024 son plasma vers ses voisins africains.
Au milieu de ce marché mondialisé, le modèle français fait figure d’exception. Depuis 2000, toute la filière de collecte de sang y est réalisée par une seule institution d’État : l’Établissement français du sang (EFS). Une fois récupéré, tout le plasma des citoyens français est fourni par l’EFS à un unique acteur, l’entreprise publique LFB. Aucun autre fractionneur n’a le droit d’acheter du plasma français.
La France reste toutefois fortement dépendante des États-Unis, qui fournissent encore environ 65 % du plasma utilisé. Un sujet controversé, auquel le pays essaye de répondre en visant un début d’autosuffisance. « Nous avons lancé le plan Ambition plasma pour augmenter les quantités collectées auprès de nos concitoyens. De 870 000 litres de plasma livrés à LFB en 2024, nous visons 1,4 million de litres en 2028, détaille Sara-Lou Gerber, directrice générale déléguée à l’EFS. Cela passe par la communication, en sensibilisant les Français aux dons de plasma, mais aussi par le déploiement de nouveaux centres de collecte, des horaires adaptés aux disponibilités des donneurs, etc. »
Mais plus qu’un outil de souveraineté, la préservation du modèle français est aussi perçue comme une question éthique. « Nous refusons la rémunération des donneurs, et au fond la marchandisation du don. Le principe clé, c’est que celui-ci ne se fasse jamais au détriment du donneur. » Un exemple soutenu et suivi par l’Union européenne : à partir de 2027, la réglementation SoHo entrera en vigueur pour sanctuariser la non-rémunération des prélèvements sanguins.
1. Les scientifiques s’accordent pour estimer que le don de plasma par plasmaphérèse peut se faire toutes les deux semaines sans conséquence pour les organismes des donneurs.
2. Aujourd’hui, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Tchéquie et la Chine rémunèrent également les donneurs.
3. En France, plusieurs milliers de patients furent infectés par le VIH et l’hépatite C après des transfusions non sécurisées ; au Royaume-Uni, plus de 30 000 personnes ont été touchées par des produits sanguins contaminés importés, selon l’enquête publique publiée en 2024. Lire notamment Cécile Ducourtieux, « Au Royaume-Uni, les victimes du sang contaminé enfin reconnues, quarante ans après les premières alertes », Le Monde, 20 mai 2024.
4. Autour de 180 euros le litre de plasma américain, contre 120 euros pour le plasma européen.
Soutenez Socialter
Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !
S'abonnerFaire un don