Édito. L'intelligence artificielle, un prompt renfort ?

Découvrez l'édito de notre n°73 « IA : Et si on débranchait ? » par Elsa Gautier, rédactrice en chef de Socialter.

Découvrez l'édito de notre n°73 « IA : Et si on débranchait ? » par Elsa Gautier, rédactrice en chef de Socialter.
Votre patron pourrait proposer prochainement de vous « augmenter ». Bonne nouvelle ? Pas sûr. Car aujourd’hui le terme ne renvoie plus forcément à une rallonge sur votre fiche de paye : il pourrait s’agir d’intégrer, à bas bruit ou à marche forcée, l’IA générative dans votre travail quotidien. Un phénomène qui concerne potentiellement la majorité des métiers, notamment ceux des « cols blancs » du tertiaire : 62 % des emplois des économies avancées présenteraient une exposition élevée à l’IA, souligne un rapport du CESE paru en janvier 2025.
Éditorial issu notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.

Désormais assisté d’un agent conversationnel, souvent présenté comme un sympathique « copilote », vous pourriez ainsi devenir une juriste augmentée, un traducteur augmenté, un comptable augmenté ou encore une prof augmentée... sans doute pour le même salaire. Une aide bienvenue ? Peut-être. Ou alors un prétexte à l’intensification de vos tâches ou même à un appauvrissement et une dévalorisation de votre métier(1).
Aux États-Unis, les techno-oligarques, qui ont investi massivement dans l’IA, rivalisent ces derniers mois de prophéties sur le monde du travail. Au printemps 2025, Dario Amodei, PDG milliardaire de Anthropic, l’un des leaders de l’intelligence artificielle, annonçait ainsi que l’IA pourrait éradiquer la moitié des emplois de bureau dans les cinq ans. Elon Musk a depuis renchéri(2) : « L’IA et les robots vont remplacer tous les emplois. Travailler va devenir optionnel. »
En réalité, ces promesses de substitution massive du travail humain s’adressent surtout à ceux qui sont les véritables clients potentiels de l’IA : les entreprises. Et de fait, l’enthousiasme patronal autour de cette technologie est perceptible jusque dans les communiqués ordinairement froids du lobby Business Europe. En juillet dernier, le « Medef » européen dédiait ainsi une note au « management algorithmique » exaltant les potentialités de l’IA : « amélioration sans précédent de la productivité », « optimisation de l’organisation du travail » et « réduction des coûts ». Le lobby patronal appelait l’UE à ne surtout pas entraver la marche triomphale du progrès par une régulation excessive.
« Ce qui peut être un progrès pour les uns peut être un recul pour les autres, rappelle opportunément Juan Sebastián Carbonell, dans un essai critique de l’IA paru aux éditions Amsterdam(3). Ce qui est bon pour la croissance(c’est-à-dire l’accumulation du capital) peut être mauvais pour les travailleurs et l’environnement. » Aux yeux du sociologue du travail, le véritable enjeu est moins le remplacement à grande échelle des salariés par des « employés virtuels » que la question des effets sur la qualité de l’emploi. « L’IA est un outil de dégradation du travail entre les mains des entreprises, sous la forme d’un taylorisme augmenté. » Une mutation qui pourrait ne pas épargner les métiers hautement qualifiés et intellectuels, voués eux aussi à être « taylorisés », « c’est-à-dire simplifiés, standardisés ou parcellisés ». Avec une conséquence : « Les travailleurs perdront en autonomie ou seront dépossédés de la dimension créative de leur travail. »
Et Carbonell d’appeler à repolitiser la technologie, contre les illusions technophiles qui imprègnent encore de larges pans du mouvement ouvrier et de la gauche. L’heure est venue de retourner l’accusation d’obscurantisme qui frappe les discours technocritiques : « Les obscurantistes sont ceux qui vouent une confiance aveugle, presque religieuse à une technologie développée dans l’intérêt privé d’une poignée de patrons. »
De zélés prompteurs qui, comme Macron au sommet de l’IA en février dernier, exhortent à « accélérer » l’adoption de l’intelligence artificielle dans tous les domaines. Au salon VivaTech en juin 2025, les caméras filmaient le président demandant à un robot androïde doté d’un agent conversationnel : « Comment peux-tu aider à réformer l’État(4) ? » Bientôt, même le néolibéralisme autoritaire pourrait être assisté par IA.
1. Laure Coromines, « L’IA au bureau, entre perte de temps et perte de sens », Le Monde, 26 octobre 2025.
2. Dans le podcast « People by WTF Ep. 16 » de Nikhil Kamath, 30 novembre 2025.
3.Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, Amsterdam, septembre 2025.
4. « “Comment tu peux aider à réformer l’État ?” : Emmanuel Macron dialogue avec une IA au salon Vivatech », BFM, 11 juin 2025.
Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !
S'abonnerFaire un don