Dans vos spectacles, vous décrivez votre enfance dans une famille nombreuse, dans un petit appartement d’un quartier populaire de Vichy (03). C’était une enfance joyeuse. C’est aussi grâce aux politiques de l’époque ?
Le département était communiste. Les subventions du conseil général nous permettaient, avec la maison de quartier, de faire des activités culturelles, sportives. On nous emmenait au centre-ville, là où on n’allait jamais, on allait aussi au théâtre, au mini-golf.
Pendant les vacances, c’était même rafting, catamaran, donc on fréquentait d’autres gens, d’un milieu bourgeois ; avec eux, il y avait de la franche camaraderie, une super ambiance. Ça nous a ouverts. Ça nous a construits. On a eu l’éducation populaire du PC [Parti communiste], et c’est exceptionnel. Je revois des images, c’était merveilleux. Voilà la France qu’on a connue. Aujourd’hui, les petits des quartiers que je visite n’ont plus accès à tout ça…
Entretien issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.
Vos fans adorent vos références à la France des années 1990 et 2000, ils aiment aussi votre façon de raconter des histoires, votre vécu et votre regard sur la société. D’où vous vient ce talent ?
Les histoires, les contes, ça vient de la région de ma famille, près de Marrakech. Le regard sociétal, je pense qu’il vient du fait que je suis un Arabe en France. Depuis tout jeune, j’ai appris à me mettre à la place des autres, à adopter un point de vue décalé.
Surtout que, dans ma famille, j’ai un statut un peu à part. Alors que mes six frères et sœurs sont nés au Maroc, moi je suis né en France. Dans ma famille, on m’appelait pour rire « le Français ». J’ai longtemps cru que je l’étais. Mais à 16 ans, j’ai dû aller au tribunal d’instance de Vichy demander ma naturalisation. Je suis né étranger.
De vos débuts à Nova, en 2016, je me souviens d’un style nouveau et très drôle, mais pas d’un propos très engagé. Est-ce que c’est l’époque qui a changé au point que les sujets politiques se sont imposés à vous ? Est-ce qu’être un humoriste arabe qui assume son point de vue est devenu un geste politique ?
Je ne cherche pas à faire de la politique au sens strict, comme des billets d’humeur ou des revues de presse. Mais je parle de la société. Ma première chronique sur Nova portait sur les débuts de Deliveroo, par exemple. C’est vrai que la société a changé, et c’est vrai aussi que j’ai le tampon « humoriste arabe ». Parfois, je dis des trucs absurdes, pour rigoler, et c’est repris pour me prêter des intentions… C’est pas sympa, les gars ! (rires)
Vous avez des exemples ?
En 2018, j’ai compris que quelque chose avait changé. J’avais fait une chronique sur les lettres des Poilus1. Je disais qu’ils écrivaient super bien et je riais en imaginant le niveau des lettres si elles étaient écrites aujourd’hui… Des gens d’extrême droite ont dit sur Twitter que je ne respectais pas la mémoire des poilus. Mon neveu m’a appelé en disant : « Ils t’insultent, ils veulent ta peau ». J’avais peur.
Mon co-auteur Mounir Soussi, qui est journaliste, m’a dit : « Ce n’est que sur Twitter, aucun journaliste ne va les écouter, t’inquiète ». Et pourtant Le Figaro a suivi, en disant que je bafouais la mémoire des poilus2. Quand tu n’as jamais eu d’article sur toi, qu’aucun journaliste ne t’a jamais appelé et que tu prends ça, c’est terrible. Je me suis habitué depuis, mais la première fois…
Si tu vous n’aviez pas été racisé, ils ne vous auraient pas fait ce procès d’intention ?
C’est certain. Un humoriste belge, Guillermo Guiz, a fait par hasard à peu près la même blague, le même jour. Il n’a rien eu, rien. Les gens m’ont dit : « Tu vois, c’est ça le privilège blanc ». Après, j’essaye de ne pas me demander : « Est-ce que telle ou telle chose serait différente si j’étais blanc ? », parce que c’est trop dur, ça rend fou.
Ce matraquage dont vous avez été victime rappelle l’affaire Guillaume Meurice. Lui a été visé par Le Figaro et l’extrême droite pour une blague sur Benjamin Netanyahou3. La justice lui a donné raison, il a donc répété cette blague puis a été suspendu par la direction de Radio France. Vous travailliez à l’époque à France Inter, et vous avez démissionné. Pourquoi ?
Déjà, je tiens à dire que j’ai été extrêmement bien accueilli dans l’émission « Par Jupiter ! » [sur France Inter, NDLR]. Pour moi, l’accueil, c’est le plus important dans la vie. Je reviens un peu sur ma famille. Mon père est parti en France le premier. Un couple chez qui il travaillait, comme maçon, l’a aidé pour les papiers, ensuite pour meubler l’appartement. Quand ma mère, mes frères et sœurs sont arrivés, cette femme avait cuisiné une soupe qui les attendait sur la table de l’appartement. Ils me parlent encore de l’odeur de cette soupe chaude. L’accueil, je te jure, ça change tout.
« On fait tous des erreurs, racistes, sexistes. Et dans ce cas, il y a deux solutions : soit tu te braques et tu nies ; soit tu t’excuses et tu écoutes. Tout le monde peut le faire. »
Donc j’ai été hyper bien accueilli et ça m’a marqué. Mais à France Inter, comme dans toutes les boîtes, j’ai mangé des trucs racistes. Pas du racisme revendiqué, bien sûr.
Mais par exemple, un jour, on travaillait avec Mounir sur le bureau de Nagui parce que le nôtre n’était pas accessible. Quelqu’un est entré et nous a agressés, en nous parlant comme à des voleurs. Puis cette personne s’est reprise, imaginant qu’on était là pour réparer l’ordinateur. Eh bien non… On fait tous des erreurs, racistes, sexistes. Et dans ce cas il y a deux solutions : soit tu te braques et tu nies ; soit tu t’excuses et tu écoutes. Tout le monde peut le faire. Moi, ça m’arrive : je prends mon téléphone, je lance le podcast « Les Couilles sur la table »4 et j’écoute.
Et votre départ de la radio ?
Je digresse ! Guillaume suspendu, ça veut dire qu’il y a de fait des sujets interdits, c’est inquiétant. Mais avec l’équipe de l’émission, on n’arrive pas à réagir collectivement. Avec Mounir, on n’y croit plus. Donc on se lève et on se casse, comme Adèle Haenel. Ce n’est même pas courageux, c’est logique. Je ne savais pas où j’allais, mais je savais que c’était le bon choix.

Votre carrière a démarré après l’attentat contre Charlie Hebdo. La liberté d’expression pour les humoristes devrait être sacrée. Et pourtant…
Je suis humoriste, mais je suis surtout arabe aux yeux de beaucoup de gens, donc ma liberté d’expression ne compte pas. Depuis 2015, c’est encore plus évident. On est loin de l’époque bénie, que j’appelle « les trois glorieuses », entre le 12 juillet 1998 et le 11 septembre 2001. Zidane avait marqué en finale de la Coupe du monde, il y avait du raï à la télévision ; tout n’était pas parfait mais l’apport de l’immigration était reconnu et nous n’étions pas des cibles.
Aujourd’hui, on nous soupçonne parce que des terroristes se réclament de l’islam. Et pourtant, l’islamisme, on le déteste depuis longtemps. Dans nos familles, parmi nos amis, beaucoup de gens l’ont subi depuis les années 1990.
Vous êtes de retour à Radio Nova, avec « Les grands remplaçants ». Quel est votre projet ?
Je veux donner de la visibilité à des gens que je trouve marrants et qui méritent de la lumière5 : un mec de banlieue parisienne, une fille belgo-camerounaise, un Marocain d’un milieu bourgeois… La diversité des êtres humains, en fait.
En France, il y a ce que j’appelle le syndrôme Smaïn. Quand Jamel Debbouze est arrivé, des journalistes ont dit à Smaïn : « Ça fait quoi d’être remplacé ? » Comme s’il ne pouvait y avoir qu’un humoriste arabe ! Nous, on a renversé ça. La plupart de nos auditeurs sont blancs et ils trouvent ça super de découvrir nos points de vue. On invite aussi Maboula Soumahoro6 ou Amandine Gay7, des personnes qui ont un savoir universitaire sur l’antiracisme.
Et c’est pour cette émission, qui de fait donne principalement la parole à des humoristes racisés, qu’un député d’extrême droite a fait contre vous un signalement pour discrimination à l’embauche et provocation à la discrimination raciale…
Ce député inverse les accusations. Il a aussi dénoncé le numéro vert pour les femmes victimes de violences conjugales8 parce qu’il n’est pas ouvert aux hommes. C’est une stratégie. Quand j’ai vu ce signalement, j’ai ri, c’est absurde. Mon avocate l’a confirmé, la procédure n’a aucun sens. Après, j’ai reçu des messages disant : « Rentre dans ton pays ! ». J’étais justement au Maroc, j’avoue que ça m’a fait réfléchir. Est-ce que je déménage si le RN passe en 2027 et que les racistes prennent la confiance ?
Vous n’êtes pas la première personne racisée à dire envisager un départ…
Les Noirs, les Arabes, on y pense tous. Ça me ferait mal de partir sous leur contrainte. Mais bon, t’imagines, avoir peur d’une ratonnade ?
Que peut l’humour face à de telles perspectives ?
Il faut rire ! C’est presque un réflexe. C’est le premier acte de résistance. C’est aussi une arme pour tourner en ridicule ceux qui font monter cette idéologie ou ceux qui cèdent.
Malgré ces attaques de l’extrême droite, votre carrière est un succès. Vous décrivez vos salles comme un beau mélange d’Arabes et de gauchistes. L’ambiance y est super cool. Quelles leçons peut-on en tirer ?
Il faut qu’on continue à tous se parler, à se côtoyer. Pour moi, la sympathie, la politesse, la façon de se parler, c’est tellement important. Je pense beaucoup aux communautés arabes et juives. Avant, on se parlait beaucoup, il y avait de la solidarité, il y avait peut-être aussi un peu d’indulgence. Ça peut paraître un peu We are the world 9, mais bon…
Et les personnes racistes ?
Un de mes anciens voisins aime Bardella. Je garde un lien avec lui, je ne l’ai pas repoussé. C’est comme avec les personnes qui dérivent dans la religion rigoriste. Il faut leur dire : « Wow, du calme tonton, viens, on s’assoit, on discute un peu. Pourquoi tu dis ça ? C’est quoi la société, c’est quoi la vie que tu proposes ? ». Il faut qu’on leur parle, il faut qu’on les ramène. Il faut qu’on les considère, sinon, il n’y aura que CNews et le RN pour les considérer, et là, c’est sûr qu’on va tous perdre.
Parfois l’intégrité prime, comme pour votre départ de France Inter, et parfois c’est la diplomatie qui l’emporte ?
Ce n’est pas soit Malcolm X soit Martin Luther King, on a besoin des deux. On ne peut pas discuter avec Éric Zemmour, non. Mais avec les proches, quand c’est encore possible, ça peut aller vite. Une amie de ma femme avait un a priori négatif sur le voile.
Ma femme ne le porte pas mais elle lui a parlé, elle lui en a décrit le sens spirituel, elle lui a dit que les femmes voilées qui le font sous la contrainte, c’est une légende10, que ça peut même être un geste d’émancipation. Elle lui a dit qu’exiger qu’une femme retire son voile, c’est un geste colonial... En une heure de discussion, apaisée, son regard avait changé. En étant détaché, sincère, et en gardant de l’espoir, on peut y arriver.
Djamil Le Shlag
Chroniqueur de l’émission hebdomadaire « Les Grands remplaçants » sur Radio Nova, l’humoriste Djamil Le Shlag, né Djamil Bouanani à Vichy en 1983, commence sa carrière comme stand-upper en 2013. Il choisit le surnom moqueur « shlag », un mot d’argot qui signifie « paumé », « looser ». En 2024, il démissionne en direct de l’émission « Le Grand dimanche soir » de France Inter (où il tient une chronique), en soutien à Guillaume Meurice, suspendu par la direction de Radio France. « Vous pensez faire peur à qui avec vos menaces de mise à pied ? Perso, je suis un Arabe en France, j’ai toujours été menacé d’être viré ». Dans son seul en scène parisien, Exode(s) (jusqu’au 14 février), il poursuit l’exploration des thèmes qui lui sont chers : identité, éducation, transmission.
1.Les poilus. La chronique incroyable de Djamil Le Shlag – sur la chaîne YouTube de Radio Nova.
2. « Yassine Belattar et Djamil Le Shlag bafouent la mémoire des poilus de la Grande Guerre », Benjamin Puech, Le Figaro, 16 novembre 2018.
3. Voir « Meurice, matraquage et sanctions », Maurice Midena, Arrêt sur Images, 8 novembre 2023.
4. Podcast de Victoire Tuaillon sur les masculinités contemporaines, produit par Binge Audio.
5. L’émission est présentée par Djamil Le Shlag, avec Youness Hanifi, Mazine, Antoine Tartrat, Rey Mendes, Sarah Lélé, Lilia Benchabane et Marine Ella.
6. Maîtresse de conférences à Tours, elle travaille sur les diasporas africaines et est militante afroféministe.
7. Réalisatrice et actrice, militante afroféministe.
8. Question écrite n° 9678 : « Invisibilisation des hommes victimes de violences conjugales », site de l’Assemblée nationale, 16 septembre 2025.
9. Chanson caritative de 1985 écrite par Michaël Jackson et Lionel Richie, au profit de la lutte contre la famine en Éthiopie.
10. Le cas existe, mais reste très minoritaire. Le média Slate a interrogé des concernées et de nombreux universitaires en 2016 : « Tous nous ont affirmé soit n’avoir jamais rencontré une telle situation, soit l’avoir rencontrée de manière très exceptionnelle ». L’association Libératrices vient en aide aux femmes contraintes à porter le voile et/ou victimes du rigorisme religieux.
Soutenez Socialter
Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !
S'abonnerFaire un don