Une légende circule parmi les villages du delta du Pô, ce vaste entrelacs de bras fluviaux qui, vus du ciel, dessinent la silhouette d’un arbre. Sur ces 380 km² de territoire à l’identité marquée, presque insulaire, l’histoire de « mer morte », ou « mer blanche », court parmi les pêcheurs. « Quand elle arrive, elle prend tout. Quand elle s’en va, elle laisse le désert », murmure Antonio, pêcheur de moules au visage tanné par le sel, les bras couverts de tatouages et le chapeau de paille vissé sur la tête, à Goro, petite ville de 3 000 habitants située à l’extrémité sud du delta, dans le Nord-Est de l’Italie.
Grand reportage issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.
Derrière cette image monstrueuse se cache un phénomène bien réel : l’excès de nutriments issus de l’agriculture favorise la prolifération d’algues qui, en se dégradant, entraînent une anoxie des eaux, autrement dit un manque d’oxygène qui étouffe la vie aquatique. Parfois, cette décomposition massive forme des nappes blanchâtres, tuant quasi immédiatement la faune et la flore marines.
Si la mer « meurt », c’est parce que le Pô, comme l’Èbre et d’autres fleuves européens, entraîne vers l’aval les polluants accumulés, concentrant la contamination comme dans un entonnoir. Parmi eux, les nutriments issus des engrais chimiques et des effluents d’élevage – phosphore...