En 2024, 57 % de la population mondiale vit en ville, soit plus de 4,6 milliards de personnes. C’est près de 22 fois plus qu’en 1900. Au cours de cette période, les émissions de dioxyde de carbone ont été multipliées par 19. Les métropoles, denses de millions d’habitants, forment aujourd’hui le creuset des décisions politiques et économiques capitalistes. Elles perpétuent un imaginaire consumériste alimenté par l’hyperconnectivité et l’immédiateté. Pour le géographe Guillaume Faburel, la ville est tout simplement « l’antre de la croissance ».
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Ces concentrations de populations se construisent sur des systèmes de fonctionnement d’une grande complexité. Leur développement repose en effet sur un appétit gargantuesque de matériaux et de ressources qui les rend dépendantes, et donc vulnérables, mais également sur l’exploitation des territoires ruraux. « Les villes modernes industrielles sont comme des colonisateurs, de gigantesques systèmes de succion qui, pour vivre, vont puiser dans tout le pays environnant, d’ailleurs même dans le monde entier, après avoir largement dépassé le moment où il leur était encore possible de s’ajuster aux capacités de leur propre territoire ou des régions alentours proches », écrit l’essayiste américain Kirkpatrick Sale en 1985.
Des métropoles aux biorégions
Face à cette machine, d’apparence impossible à enrayer, se profile la perspective d’un exode urbain, ou du moins métropolitain. Loin d’être un mythe, ce dernier a déjà commencé à bas bruit. Le Covid et ses confinements ont intensifié le désamour à l’égard des grandes villes. Avant même la pandémie, des sondages révélaient l’aspiration croissante des citadins à un lieu de vie moins dense et plus proche de la nature. En 2019, lorsque l’un d’entre eux pose la question du lieu de vie « idéal », 45 % des personnes interrogées répondent qu’il se situe à la campagne, 41 % dans une ville moyenne contre seulement 13 % dans une métropole.
De nombreux théoriciens partagent ce constat, et, depuis plus de cinquante ans, certains imaginent la solution dans les biorégions. Pour Kirkpatrick Sale, il s’agit d’un « lieu défini non par les diktats humains mais par les formes de vie, la topographie, le biotope ; une région gouvernée non par la législation mais par la nature ». C’est un territoire qui ne serait pas délimité par une frontière politique, celle d’une ville ou d’un département par exemple, mais par les caractéristiques de son milieu et de son écosystème comme un bassin versant ou un parc naturel régional.
« Rétropolation »
Selon le scénario Le Grand Paris après l’effondrement de l’Institut Momentum, l’Île-de-France pourrait ainsi se diviser en huit biorégions, telles que le Vexin, le Gâtinais ou la Beauce, comme des extensions des actuels parcs régionaux. Ce travail de « rétropolation » imagine la capitale et sa région en 2050, vidées de près de 50 % de leur population. La voiture individuelle a disparu, au profit de moyens de transport de basse technologie ou collectifs ; l’énergie renouvelable et intermittente contraint à la sobriété, et la moitié des habitants exerce un métier en lien avec l’agriculture. Chacun de ces huit territoires, autonomes mais interconnectés, incarne la biorégion telle que l’Institut Momentum la conçoit : « une Ecopolis, une ville formée de villages qui surgit de la dissolution des agglomérations périphériques métropolitaines, désormais intégrées à des parcs agricoles urbains. Dans cette vision, la ville est engendrée par son territoire. »

Si ce scénario se déploie à la suite d’un effondrement et donc d’un exode urbain subi, ses auteurs estiment qu’il pourrait être organisé, avec par exemple une baisse progressive de la disponibilité énergétique pour encourager à davantage de sobriété, la transformation de 600 000 hectares de terres agricoles en polyculture ou encore une incitation à déconcentrer l’Île-de-France. Co-autrice de l’ouvrage, Agnès Sinaï imagine dans cette perspective un « modèle d’aménagement du territoire progressif qui proposerait aux métropolitains des métiers tournés vers la réparation des écosystèmes, en favorisant l’accès à ces emplois par un revenu de transition écologique ».
Villes terrestres
Pour envisager un avenir moins énergivore, diverses stratégies existent. Effondrement ou non, la descente énergétique – une baisse de la consommation d’énergie au sein des sociétés industrielles – est un objectif afin de lutter contre le dérèglement climatique, et une réalité proche dans la perspective du pic pétrolier.
Dans ce contexte, des géographes, urbanistes et architectes, toujours plus nombreux, imaginent la ville de demain, en phase avec les limites de la croissance. Sans dénier le rôle des villes dans la catastrophe climatique en cours, Baptiste Lanaspeze, Paul-Hervé Lavessière et Marion Schnorf voient dans la municipalité « l’échelle privilégiée et stratégique » pour chercher des solutions aux crises écologiques et sociales, en retrouvant de la souveraineté et de la vitalité par l’autonomie. Aux villes modernes, ils opposent les villes terrestres. Elles doivent être poreuses, laissant circuler l’eau et les êtres vivants et nourricières. Loin de la multiplication de normes aux relents d’écoblanchiment, l’écologie urbaine doit permettre « la réorganisation des habitats humains de façon à ce qu’ils s’insèrent dans les autres habitats terrestres ».
Le mouvement des villes en transition illustre parfaitement cette démarche. Né en 2006 dans la commune de Totnes, en Grande-Bretagne, sous l’impulsion de Rob Hopkins, activiste écologiste et enseignant en permaculture, il forme un réseau de plus de 2 000 villes à travers le monde, dont environ 150 en France. Des villes de différentes tailles comme Grenoble, Montreuil, Bayonne ou encore Vitrolles développent ainsi sur leur territoire des initiatives liées à la baisse de la consommation d’énergie fossile, mais aussi à la résilience, la solidarité ou l’autonomie alimentaire.
« Passer de la mine au jardin »
Dans son ouvrage Prendre la clef des champs(Wildproject, 2024), Sébastien Marot, philosophe et enseignant en architecture de la ville, explore la relation entre villes et campagnes à travers les disciplines de l’architecture et de l’agriculture. « Fées jumelles de la révolution néolithique », elles sont nées au moment de l’adoption par l’humain d’un mode de vie sédentaire basé sur l’activité paysanne. Puis elles ont pris deux chemins radicalement différents à partir de la révolution scientifique et industrielle, et doivent désormais être reconnectées.
Choisi ou subi, le « grand déménagement » de l’urbanité vers la ruralité pourrait survenir dans les prochaines décennies
Selon Sébastien Marot, quatre trajectoires incarnent le futur de cette relation et la manière dont l’humanité peut affronter les défis de la crise climatique : l’incorporation, la négociation, l’infiltration et la sécession. L’incorporation pousse à l’extrême l’urbanisation de l’agriculture, à grand renfort de technosolutionnisme, et se matérialise notamment par les fermes verticales qui s’érigent dans les territoires denses et étroits, mais aussi par un haut rendement des productions refoulées en dehors des aires métropolitaines. La négociation et l’infiltration représentent différents degrés de l’agriculture urbaine, de l’intégration d’espaces cultivables dans les rues jusqu’à la conversion de friches en cultures vivrières, comme à Détroit depuis sa désindustrialisation.

La sécession enfin, prend le virage radical de l’autonomie locale et de la subsistance. Elle promeut un exode des territoires métropolitains « condamnés à plus ou moins brève échéance », ainsi que la généralisation de l’agroécologie, de la permaculture et de la reconquête des outils et savoir-faire agricoles incarnée par l’Atelier paysan.
Au carrefour de ces quatre destins, Sébastien Marot se considère « au plus près de la sécession, penchant vers l’infiltration, avec une tolérance modeste et conditionnelle pour la négociation et une défiance instinctive pour l’incorporation ». Il faut ainsi selon lui « passer de la mine au jardin », de l’extraction de matériaux de construction emblématiques de la ville, polluants et toujours plus rares – le béton, le verre et l’acier en tête –, à la culture de ressources renouvelables, comme le bois.
La voie ruraliste
Choisi ou subi, le « grand déménagement » de l’urbanité vers la ruralité pourrait survenir dans les prochaines décennies ; mais il pose la question de l’échelle et de l’organisation de nouvelles sociétés déconcentrées et décentralisées.
Membre de la Société écologique du post-urbain, Guillaume Faburel formule l’idée d’une « Cité des 4 000 », en référence au quartier de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Dans ces groupements humains peuplés de 20 à 30 000 habitants tout au plus, serait répartie une surface de 4 000 m2 par habitant pour répondre à tous ses besoins essentiels (alimentaires par l’agriculture vivrière, énergétiques, ou encore d’accès à l’eau ou à la mobilité). Le géographe estime qu’à l’échelle nationale, l’espace nécessaire pour permettre à ce modèle de fonctionner (48 % du territoire hexagonal) correspond à la surface actuellement artificialisée lorsque sont pris en compte le bâti, les infrastructures, les zones commerciales et industrielles ainsi que la part de l’agriculture intensive dans la surface agricole utile.
Les périphéries des grands centres urbains et les espaces ruraux constituent ainsi un vaste terrain à reconquérir. En conjuguant sobriété, agroécologie et repeuplement des habitats vacants, qu’il s’agisse de résidences secondaires ou de logements délaissés à réhabiliter (respectivement au nombre de 3,2 et 3,1 millions en France), un chemin se dessine vers des villes moins denses, mais autonomes.
Guillaume Faburel considère que ces nouvelles communautés doivent suivre trois grands principes : « Habiter, coopérer, autogérer », c’est-à-dire vivre en tenant compte du territoire, de manière solidaire et décentralisée. Il trouve les manifestations contemporaines de ce mode de vie dans les écolieux, au nombre d’un millier en France. Résolument écologistes, ils développent des modèles politiques et économiques alternatifs, et une vie collective tournée autour du partage de savoirs et de l’entraide.
La sobriété de cette vie commune devient alors synonyme de convivialité, telle que l’entendait Ivan Illich, pourfendeur des sociétés industrielles, en intensifiant les rapports humains par la mutualisation d’outils et un regain de solidarités. C’est donc davantage un exode métropolitain qu’urbain qui pourrait se profiler à l’horizon de la décroissance, façonnant ainsi une vie alternative hors des grandes villes,une réinvention de la ville davantage rythmée par la nature qui l’entoure, apaisée et inscrite dans une sociabilisation immédiate.
Ni consumériste ni survivaliste, Guillaume Faburel qualifie cette voie de « ruraliste » : « Au plus près de l’environnement, on devient un peu moins marchand. Il faut changer de mode d’habiter. Le tout-bio tout-vélo tout-écolo des politiques métropolitaines ne changera rien à la réalité. Il s’agit de construire une autre culture du vivant, celle du soin, de l’attention aux limites, de l’humilité et de la responsabilité. »
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