De notre envoyé spécial à Ladix
«Se cacher, nous ? Mais non, quelle idée ! » s’amuse Billie Sinkover, 83 ans, occupée à trier les feuilles de mélisse citronnée, d’armoise et de tilleul séchées. « On a juste arrêté de tout couper dehors. On n’en a plus l’énergie ni les outils, et surtout on a mieux à faire de nos nuits ! »
« Mais le monde qu’on s’est construit depuis, il n’est pas si mal, non ? »
L’octogénaire au regard vif et malicieux vit dans le village perché de Ladix, berceau historique du mouvement Zéro Matière, depuis qu’elle est née. « Oh mais j’ai voyagé », tient-elle à préciser. « Ça oui, j’en ai vu du pays. Fut un temps où je prenais même l’avion. Quand j’y pense aujourd’hui... » Billie Sinkover, soudain, accuse son âge. Son visage se fige et elle reste perdue dans ses pensées. Puis les mains ridées recommencent à fouiller les futures tisanes médicinales. « J’ai vu tant de belles choses, du Japon au Brésil. Des pays dont les jeunes d’aujourd’hui n’ont aucune idée. Quelle tristesse.
Nouvelle issue de notre n°71, à retrouver à la commande.

Franchement, à l’époque on aurait dû interdire aux personnes qui avaient déjà voyagé de prendre l’avion et le réserver à celles qui n’avaient jamais bougé. Se frotter à d’autres cultures, d’autres sonorités, d’autres odeurs, d’autres paysages, entendre d’autres langues, voir d’autres modes de société, ne rien y comprendre, se sentir perdue… C’est tellement… C’était si important. » Billie soupire, s’essuie les yeux avec un coin de tablier et me regarde avec un grand sourire triste. « Ça me peine de le dire, mais ma génération, on aura eu une belle fin du monde. » Son regard erre sur la table en chêne. Après quelques minutes de silence, Billie redresse les épaules et balaye la pièce de son bras. « Mais le monde qu’on s’est construit depuis, il n’est pas si mal, non ? »
Pour arriver à Ladix, il faut d’abord traverser une longue vallée. Depuis une route défoncée dont le ruban d’asphalte n’est plus entretenu depuis des années, on aperçoit de loin en loin, entre les buissons qui en ont colonisé les rives, un filet d’eau. C’est tout ce qu’il reste de la Drôme, autrefois rivière sauvage et impétueuse, désormais réduite à sa plus mince expression. Les champs d’orge doré, bordés de haies savamment laissées en libre évolution, laissent la place, au fur et à mesure qu’on prend de l’altitude, aux éboulis de roche et à de courtes parcelles cultivées. La route se fait pentue et sinueuse, envahie d’arbres bossus et de taillis. Mais alors que nos montures ahanent sous la chaleur perçante des premiers rayons de soleil, le chemin se borde soudain de lignes bleutées de lavande et l’on voit apparaître les pointes brunies du sorgho, des prairies de luzerne : c’est le seul signe, discret, de civilisation. On ne distingue encore aucune construction, aucun hangar, aucune maison.
Pourtant quelque chose d’invisible semble palpiter derrière le mur de végétation. Ce n’est qu’au tout dernier virage que l’on découvre la dense haie d’arbres qui entoure le village et vient souligner d’un trait vert l’immense écran de roche qui dévore l’horizon. Les falaises sont étourdissantes de verticalité. La barrière de calcaire est si imposante, si frontale qu’elle en semble tout d’abord lisse. Mais quand la montagne se teinte de rose et d’orangé, la lumière oblique vient souligner le grain de la pierre ; dans les anfractuosités se dessinent des figures de loup et des nids de fées. On est arrivés1.
Frise chronologique Deux années qui ébranlèrent le pays
15 août 2026 Canicule record et début de la Grande Panne due à l’augmentation significative des sabotages de câbles transatlantiques, à la mise à l’arrêt simultanée de 35 réacteurs nucléaires et à l’augmentation critique des dispositifs de climatisation. L’ensemble des infrastructures nationales, la distribution d’eau potable, le réseau des voies ferrées, l’accès à Internet sont impactés. Mouvements de panique et nombreux blessés, alors que les services de soins et d’urgences sont déjà saturés.
3 septembre 2026 Le gouvernement annonce un plan d’investissement historique prévoyant la construction de 47 réacteurs « nouvelle génération », la relance de la recherche spatiale et le doublement des dépenses militaires pour « garantir la souveraineté de la Nation ».
Nuit du 1er au 2 octobre 2026 Des slogans favorables à un plan de « freinage d’urgence » apparaissent sur les murs de Rennes, Nantes et Marseille.
Juin 2027 Une coalition d’opposition est élue sur un programme radical de redistribution des richesses, de désescalade technologique et de régénération des écosystèmes.
4 août 2027 Adoption au Parlement de la proposition de loi Plan Zéro Matière (PZM), aussitôt rejetée par le gouvernement. Dans la nuit, des rassemblements spontanés ont lieu à Rennes, Nantes, Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux.
3 septembre 2027 Réunion en urgence des réseaux autonomes, alternatifs, paysans et autogérés près de Dijon et lancement du mouvement Zéro Matière (ZM).
Octobre 2027 La défiance vis-à-vis du pouvoir politique atteint le taux spectaculaire de 87 %.
15 novembre 2027 Une trentaine de lieux s’inscrivent officiellement dans le mouvement ZM.
1er décembre 2027 ZM annonce que le Grand Inventaire, première étape du Plan Zéro Matière, est officiellement lancé.
Janvier 2028 Le Grand Inventaire commence dans des villages de la Drôme, du Tarn, du Morbihan, d’Ille-et-Vilaine, de l’Yonne, d’Aveyron et dans certains arrondissements de grandes villes.
5 janvier 2028 Ladix ouvre la première bibliothèque communale dans son ancienne bergerie.
Été 2028 Création d’ateliers communaux de stockage, d’entretien et de réparation dans 5 000 communes. La part de territoire inventorié passe de 6 % en décembre 2027 à 23 % en février 2028 puis à 45 % en mars et 76 % en juin 2028. La presse parle de « raz de marée ».
4 août 2028 Un an après la confiscation du vote sur le PZM au Parlement, le mouvement révèle que 123 milliardaires ont quitté en hâte le pays. Leurs biens sont inventoriés et remis à la population.
1er septembre 2028 le gouvernement se démet de ses fonctions et le mouvement ZM, fort de ses 35 000 comités locaux, annonce la mise en place d’une auto-administration sur l’ensemble du territoire.
« Voilà, et nous on l’a fait. »
« La cigarette et les voyages, c’était mes deux grandes addictions. » Quand certains de ses contemporains étaient accros aux écrans, à la technologie, aux moteurs ou aux produits de luxe, pour Billie le plus dur a été de renoncer au tabac et à l’avion. Elle le concède sans fard. Un aveu étonnant de la part de celle qui fût l’une des plus ardentes partisanes du mouvement Zéro Matière.
« La grande panne d’août 2026, c’était une pagaille sans nom. »
Quand tout a commencé, la jeune Billie avait 10 ans. « La grande panne d’août 2026 ? Bien sûr que je m’en souviens ! Ce jour-là, le réveil n’a pas sonné, on était en retard pour l’école. Dans la cuisine rien ne fonctionnait, ni le grille-pain, ni la cafetière, le frigo dégoulinait par terre. On est partis à vélo avec mon petit frère Sam. En ville, c’était une pagaille sans nom. Les feux de circulation ne fonctionnaient plus, on ne pouvait pas retirer d’argent ni payer avec sa carte bancaire, plus d’Internet, plus d’applications. Notre voisin est resté coincé des heures chez lui : il avait tout domotisé ! »2.
C’est à l’occasion des 75 ans de cette Grande Panne, considérée comme le déclencheur du mouvement Zéro Matière (ZM) en France et de soulèvements dans le monde entier (révolution panafricaine, soulèvements paysans au Moyen-Orient, sécession des communes libres en Europe, déclaration d’auto-administration en Australie, instauration du vote préférentiel et élections collégiales aux États-Unis fédérés d’Asie du Sud-Est…), que nous avons décidé de nous rendre à Ladix.
Ce village a en effet été l’un des premiers à mettre en œuvre le Grand Inventaire, après le blocage par le gouvernement de la proposition de loi Plan Zéro Matière (PZM)3, pourtant votée au Parlement en août 2027. Le 5 janvier 2028, Ladix ouvrait la première bibliothèque communale dans son ancienne bergerie.
De nombreux tunnels communaux sillonnent le village
« On avait baptisé notre collectif local “Fin des placards” , ici à Ladix. Dans tout le mouvement ZM on était une trentaine de tiers lieux, squats ou fermes collectives, mais Ladix a été le seul village à adhérer en entier ! Tous, adultes et enfants, on s’y est tous mis. Les grands avaient même élaboré une charte qui est devenue celle du mouvement, attendez, je l’ai là quelque part. » Billie essuie ses mains sur son tablier et commence à fouiller dans un grand coffre en bois. Le soleil s’est levé et nous sommes allés nous mettre au frais dans un des nombreux tunnels communaux qui sillonnent le village. Des pièces aménagées permettent d’y demeurer aux heures les plus chaudes de la journée4. Un potager souterrain a même été créé, avec un puits de lumière qui peut être obturé à volonté. Il y a là des tomates, des aubergines, des touffes de bourrache et de menthe sauvage, un carré de fraisiers, une rangée de fougères et d’azalées. Un délicat système d’irrigation à base de bambous coupés dans la longueur court le long des plantations depuis un canal d’amenée, en haut, directement alimenté par la montagne.
Pendant notre entretien, nous voyons passer une cavalcade d’enfants surexcités. « Ils vont au cours de chant, c’est dans la pièce d’à côté », me glisse Billie, qui se redresse enfin et sourit en me tendant une photocopie jaunie sur laquelle est imprimé en gros caractères le message suivant : Nous, parties prenantes et actives de ZM, nous engageons à n’acheter aucun objet les douze prochains mois et à entretenir, réparer, mettre à disposition tout ce que nous possédons pour un usage commun de nos ressources matérielles. « Voilà, et nous on l’a fait. » L’octogénaire rayonne de fierté. À juste titre. Le Grand Inventaire est aujourd’hui considéré comme la pierre angulaire de la nouvelle ère – ce fameux « monde d’après » des années 2020 qu’on désespérait, depuis la pandémie, de voir un jour arriver.
Ce fameux « monde d’après » des années 2020 qu’on désespérait de voir un jour arriver
« Bon, mais vous n’allez pas rester toute la journée à m’interviewer comme ça. Je suis une ancêtre moi, tout ça c’est du passé. Venez plutôt que je vous présente la nouvelle génération ! » Billie m’empoigne le bras et me traîne jusqu’à la salle adjacente, où le cours de chorale vient de se terminer. « Julia Postero est notre professeure de musique. Et là, qui écoute dans le coin, c’est Sam, mon petit frère. » Le « petit » frère de Billie est un géant de 80 ans. De son débardeur sortent des bras secs et musclés tandis qu’un regard franc vous cloue au plancher. Il émane de Sam une force, une assurance qui éclairent instantanément comment ce gaillard né à Ladix a pu devenir un des leaders du mouvement dans les années 2040.
« J’ai été appelé à mes 16 ans pour la conscription, comme tous les jeunes de mon âge. J’étais content, c’était la seule manière de voir du pays. Les dix années qui ont suivi, j’ai participé à des chantiers un peu partout. Les besoins étaient innombrables et j’étais un bon menuisier. Je laissais derrière moi des tabourets pour la traite, des volets contre la canicule, des bibliothèques communales5, des serres enterrées, j’aimais ça. » Ce que Sam Sinkover ne dit pas, c’est qu’il est devenu au fil des années un des colporteurs les plus influents du mouvement, connu pour joindre l’utile au beau, le politique au quotidien, le geste au discours. De nombreux villages aujourd’hui encore disposent d’une salle commune à son nom.
Joindre l’utile au beau, le politique au quotidien, le geste au discours
Julia Postero s’avance d’un pas léger en me tendant la main. « Enchantée, laissez-moi vous présenter la jeunesse : voilà Crush et Rose, les sœurs inséparables, et là c’est Claire, Léo, Anita, Robin, Tom, Mario, Zoé et notre benjamin, Petit Sam. » Les enfants du village ont entre 2 et 15 ans, des mines réjouies et des corps pâles mais solides et en bonne santé. Leur accompagnatrice m’explique qu’ils et elles passent la journée dans les tunnels pendant les périodes de canicule, mais aident dans les champs la nuit et sortent profiter de la lumière naturelle dès que la météo le permet. «
Et surtout on les abreuve des bonnes tisanes médicinales de Billie », sourit-elle en glissant un regard tendre vers l’octogénaire. Les gamins font mine de se pincer le nez. « Allez, saluez les enfants, on doit y aller. Agnès nous attend : l’école va commencer ! »
« Tout ce qui est mécanique est satanique. »
Foxy, comme tout le monde l’appelle ici, est quant à elle arrivée au village il y a quinze ans. C’est la meilleure amie de Billie. Alors que le soir apporte enfin un peu de fraîcheur, nous la retrouvons au bistrot-auberge de Ladix. Derrière le comptoir, ses cheveux roux flamboient entre les bouteilles de sirop et d’alcool distillé. Avec les jumelles Stella et Jeanne6, elles ont rénové une vaste cabane en bois qui servait de refuge d’altitude autrefois. Le lieu est maintenant le rendez-vous préféré des villageoises et villageois. Entre une vieille affiche de L’An 01, de Gébé, et un flacon d’eau-de-vie, elle se confie volontiers.
« Quand j’étais petite, j’habitais un village de montagne qui ressemblait à Ladix, en plus petit. Et puis un jour, des promoteurs ont décidé de construire un hôtel-golf de luxe là où il y avait la forêt, et un parking sur nos vignes. Avec les autres gamins on a vu rouge. On a fondé un gang et on a réussi à faire capoter le projet7. Mais les costards-cravates sont revenus un an après et évidemment ils ont embrouillé les adultes. Ce que j’ai pu les détester ! » Foxy éclate de rire. « Bref, avec mes parents on a dû partir. Alors ensuite, quand j’ai entendu parler du mouvement Zéro Matière, je me suis dit que je tenais ma revanche.
J’en ai brandi des banderoles, en tête de cortège ! Tenez, regardez, ma préférée c’était celle avec ce slogan génial, je l’avais piqué dans un reportage : Tout ce qui est mécanique est satanique. C’est génial, non ? Jeanne, tu ne trouves pas ? Bon, en tout cas moi à cette période-là j’étais à fond, les insurrections populaires, les chantiers de reprise de savoirs qui se montaient partout, c’était dingue, l’autonomie politique et matérielle, tous ces trucs-là, je m’y suis jetée à corps perdu. Il faut dire qu’à l’époque, c’était quoi, dans les années 2020, on avait encore du pétrole, des quads, des motos, des milliardaires, des yachts, des jets privés, ça paraît fou vu d’ici mais c’est comme ça qu’on vivait et moi je n’en voulais plus de ce monde-là, je voulais juste le jeter aux orties. » Foxy se reprend en riant, « Pardon pour les orties ma chérie », avant d’aller embrasser Billie.
À la voir s’agiter derrière le comptoir, sortir des verres et des bouteilles, parler sans reprendre haleine tout en saluant les nouveaux arrivants, pleine d’énergie et de vitalité, on ne doute pas un seul instant qu’elle ait été une alliée de poids pour le mouvement.
Dehors, des lampions ont été allumés. La nuit tombe sur les falaises qui surplombent Ladix. Les bancs en bois de la terrasse sont tous occupés et les ruelles pavées se remplissent des conversations animées des villageoises et villageois venus profiter de la fraîcheur du soir. Et on ne peut s’empêcher de murmurer à Billie Sinkover, au moment de se dire au revoir, que « oui, ce monde qu’on s’est construit, il n’est pas si mal ».
1. Description librement inspirée de la nouvelle Après le feu, dans « Comment nous pourrions vivre », hors-série n°13 de Socialter, été 2022.
2. Lire le témoignage de Billie (La Panne), dans Manon, n°208, octobre 2022.
3. Dont l’article principal était rédigé comme suit : « Geler, pendant un an, toute nouvelle extraction, production ou importation de matière et favoriser la mise en place d’un plan massif “zéro matière”, soutenu par une garantie de l’État en dernier ressort d’emplois à visée sociale et environnementale permettant d’atteindre cet objectif. »
4. Sur les tunnels de Ladix, voir la Lettre n°4 dans La Disparition, 2022.
5. Sur la bibliothèque communale de Ladix, lire L’Ancienne Bergerie, dans le recueil collectif D’une bibliothèque à l’autre, sous la coordination de Romain Boissié, La Manufacture de livres, 2025.
6. Sur Jeanne et Stella, lire La Sauvagière, Dalva, 2022 (rééd. : Points, 2025).
7. Sur le récit de cette lutte par Foxy, lire Le Gang des chevreuils rusés, Seuil Jeunesse (2021).
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