Tutoriel

Comment faire douter une électrice du RN ?

Illustrations : William Christophel

Issue de la France rurale et industrielle, Lumir Lapray milite contre l’extrême droite par les moyens de la « conversation intentionnelle ». Une expérience qu’elle détaille dans Ces Gens-là, paru en 2025 aux éditions Payot. Pour Socialter, elle partage à la première personne les raisons affectives et stratégiques qui la poussent à continuer à dialoguer avec les électeurs et électrices du RN. Et offre de précieux conseils pour engager le dialogue, sans surplomb, et peut-être faire douter les soutiens de Bardella.

«Sarko, c’est comme Marine. S’ils veulent les foutre en taule, c’est juste parce qu’ils sont de droite, de toute manière. »

À l’arrière du Scénic, je bondis de mon siège.

« Mais Mel, tu peux pas dire ça ! Tu sais ce qu’il a fait, Sarkozy ? Tu sais qu’il a été condamné pour avoir préparé le blanchiment d’un terroriste en échange de valises de billets pour financer sa campagne de 2007 ? Le beau-frère de Kadhafi, quand même : plus de 170 morts, dont une cinquantaine de Français… Et Sarkozy lui a proposé de l’aider à se refaire une réputation contre de l’argent ! »

Dans le rétroviseur, je vois ses sourcils se froncer : elle semble prête à dégainer une tirade. Puis elle inspire, me sourit.

« Ouais… t’as peut-être raison. De toute façon, avec eux, on sait jamais. Ce qu’est sûr, c’est que nous, pour la moitié de ce qu’ils font, on y serait déjà au placard ! Et comme il faut ! »

Elle monte le son d’Allons Enfants, la réécriture de La Marseillaise par Médine. Nous sortons de son concert.

Mel, c’est ma meilleure amie d’enfance. Elle aime les coloriages, le quad, son beau-fils. Et parfois – pas tout le temps, mais parfois –, elle vote pour le Rassemblement national (RN). Cela n’a pas mis fin à notre amitié, qui résiste au temps, à la distance… et aux divergences politiques profondes. J’ai même écrit un livre sur nous, et ce que ça fait, d’être amies quand on ne pense pas pareil.

Article issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.

Alors que la fumée de cigarette de Thibaut, son mec, me chatouille les narines – il fait un froid de chien, mais il faut bien entrouvrir la fenêtre si on veut pouvoir cloper –, je me dis que j’ai encore raté une bonne occasion de me taire, moi. Parce que la conversation est coupée, et que je suis sûre qu’au fond d’elle, Mel se dit que je lui casse les bonbons, avec mes grandes idées.

Je le sais pourtant : ce n’est pas en sautant à la gorge des gens qu’on les convainc. La leçon récitée, surtout quand elle vient d’une personne surdiplômée dans mon genre, crée plus de malaise qu’autre chose. Je le sais parce que parler politique avec celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec moi, j’en ai fait mon métier. Je suis activiste, spécialiste de ce qu’on appelle la « conversation intentionnelle » – une expression un peu barbare pour désigner une pratique simple : parler avec des gens qui ne pensent pas comme moi, sans les humilier, sans me renier. Avec l’objectif très concret de déplacer – parfois d’un millimètre – leur regard sur le monde.

Ce choix de métier vous laisse peut-être pantois·e ? Il vient de mon histoire. J’ai grandi dans l’Ain, un département rural et industriel où le vote RN remplace progressivement un vote de droite traditionnel. Car Mel n’est pas un cas isolé. Au début des années 1980, dix ans après que Jean-Marie Le Pen a créé le Front national (FN), son parti récolte autour de 10 % des voix. En 2022, le Rassemblement national avoisine les 42 % au second tour de la présidentielle. Des millions de personnes ont donc, peu à peu, décidé de faire confiance au parti à la flamme.

Dès lors, une question brûlante se pose – particulièrement à l’approche des fêtes, quand les familles se retrouvent autour de la table : faut-il encore discuter avec « ces gens-là » ? Avec celles et ceux qui hésitent, qui franchissent le pas, qui votent pour un parti susceptible de faire advenir un régime autoritaire, voire fasciste ?

À cette question, je réponds : oui. C’est un choix stratégique et affectif. Stratégique, parce que tant que des segments entiers des classes populaires seront prêts à voter RN, le risque RN existera en France. Il faut donc s’atteler à la tâche de regagner leur cœur et leur esprit. Affectif, parce que je refuse de laisser des dizaines de personnes que j’aime – et qui m’aiment – tomber dans le piège politique tendu par l’extrême droite, sans au moins mener la bataille du sens.

Voilà pourquoi je continue à discuter. Pas par naïveté, mais parce que je sais que les gens peuvent changer d’avis. Je l’ai vu des centaines de fois : au pas de la porte, sur un parking de supermarché, autour d’une table de cuisine. Ce n’est ni automatique, ni confortable. Mais ça arrive. Alors  comment faire ?


Laisser parler. Vraiment.

En porte-à-porte, on enseigne la règle du 80/20 : 80 % du temps, c’est l’autre qui parle. Mon rôle, c’est de poser des questions, de reformuler, de creuser. Même quand j’entends des propos qui me heurtent, je ne coupe pas pour asséner ma vérité.

Quand quelqu’un me dit : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », je ne réponds pas : « N’importe quoi ! » ou « Tu peux pas dire ça ! » Je demande : « Pourquoi tu penses ça ? » Les premières réponses sont souvent des lieux communs : « On n’a déjà pas assez pour nos SDF », « c’est toujours les mêmes qui paient », « ils profitent des aides ».

Là, il faut creuser, creuser, creuser. Amener la conversation vers la vie concrète. Poser des questions intimes : « Quand est-ce que tu as galéré pour la dernière fois ? Si tu avais une baguette magique, qu’est-ce que tu changerais en premier dans ton quotidien ? Raconte-moi la dernière fois où tu as dû choisir entre deux dépenses importantes. »

Très vite, on me parle de factures, d’essence, d’absence de médecin, de salaires qui stagnent, de la peur de basculer. Ces émotions – la colère, la peur, la tristesse – je peux les valider. Dire sincèrement : « Oui, ce n’est pas normal de travailler et de ne pas s’en sortir. Oui, c’est injuste de payer des impôts sans avoir des services publics en face. »

Reformuler pour révéler les valeurs communes

Je reformule ensuite dans un sens qui renforce nos valeurs communes :

« Donc si je comprends bien, tu aimerais qu’on aide les migrants, mais tu as peur que ce soit encore toi qui paies ? » « Tu trouves important que chacun contribue à hauteur de ses moyens, c’est ça ? » Mettre des mots permet la clarification. Comme en thérapie.

Ensuite seulement, je partage un bout de mon histoire. Je raconte un moment où moi aussi, j’ai douté de ma capacité à aider d’autres personnes autour de moi. J’explique que moi aussi, je trouve injuste que certains profitent sans participer – même si, dans ma tête, je pense surtout aux ultra-riches et aux multinationales. L’objectif : trouver le plus petit dénominateur commun.

Rediriger la colère, sans humilier

Vient alors la question clé : « À ton avis, à cause de qui tu es en galère ? » Arrivent les boucs émissaires : les « assistés », les migrants, le voisin au RSA, les fonctionnaires. Là commence le travail le plus délicat : ne pas valider, mais ne pas humilier. Reformuler. Décoller la colère de la mauvaise cible. Ouvrir une brèche : « Tu ne trouves pas étrange qu’on nous pousse à nous engueuler entre gens qui galèrent, pendant que d’autres s’enrichissent ? À qui profite cette division, à ton avis ? »

Ma conviction profonde, c’est que le cœur et l’esprit de nos proches sont un champ de bataille : une bataille du sens. En elles, en eux, cohabitent plusieurs visions du monde. Celle portée par l’extrême droite, qui voudrait que les autres soient un danger, une menace dont on devrait se protéger à tout prix. Celle de l’extrême argent, qui consiste à penser que les autres sont une quantité négligeable dont on pourrait se passer et que la solidarité serait, finalement, un fardeau.

Pour avoir grandi et milité dans la France rurale populaire, je sais, par expérience, qu’une grande partie des électeurs d’extrême droite ne portent pas en eux un projet fasciste clair et structuré. Bien sûr, je ne parle pas des cadres et des militant∙es RN : ceux-là, je ne leur parle pas, je les combats. Mais les autres, ce qu’ils portent, ce sont des contradictions, des peurs, des incohérences, des bribes de discours entendus à la télé ou au boulot, des colères très rationnelles sur leurs conditions de vie, mélangées à des explications complètement bancales.

Ils peuvent réclamer des référendums populaires et en même temps rêver d’un « homme fort », parler de l’importance des services publics tout en accusant les voisins de profiter du système. Comme Mel, ils peuvent voter RN et aller voir Waly Dia en spectacle. Cette fragilité du raisonnement peut être exaspérante, mais elle est aussi une chance : ce qui est instable est transformable.

Garder une place dans le « nous »

Très souvent, parce que la conversation est calme et basée sur une écoute profonde, on finit par me demander mon avis. Alors, seulement, je rappelle ce qu’est, pour moi, la gauche : le camp qui partage. Les richesses, les risques, les efforts, la joie. Le camp des congés payés, de la Sécu, des grandes conquêtes arrachées collectivement.

Je dis que je veux qu’on gagne tous mieux notre vie, qu’on respire mieux, qu’on vive mieux, et que pour ça, on a besoin les uns des autres. Que les musulmans qui se font cracher dessus, les travailleurs précaires, les jeunes des cités, les ouvriers en pavillon, les caissières, les livreurs, les agriculteurs étranglés par leurs dettes ont plus d’intérêts en commun qu’ils ne le croient.

Tout ça, je ne le fais pas en jouant à la prof, en expliquant aux gens qu’ils sont cons et que moi j’ai compris. La défiance est déjà énorme. Si j’arrive avec mon verbe, mon capital culturel, mon jargon, je perds tout. Alors je fais de la place : je laisse l’autre réfléchir, se contredire, changer de direction. Changer d’avis, c’est difficile. Ça demande de reconnaître qu’on s’est trompé, qu’on a cru des gens qui nous mentaient. Pour que quelqu’un franchisse ce pas, il faut qu’il ou elle puisse le faire sans perdre totalement la face. Il faut qu’on lui garde une place dans notre « nous ».

Il n’y a que le lien et la connexion, la recherche de commun et de convergence qui puisse fonctionner. La recherche le prouve d’ailleurs : la meilleure manière de se battre contre la désinformation ou les idées complotistes, ce n’est pas de dire aux personnes qui tombent dans le panneau de la division qu’elles sont idiotes.

Mais de les accompagner, avec bienveillance, à ouvrir les yeux sur les stratégies utilisées par celles et ceux qui les manipulent. On n’accepte la remise en question que de la part de celles et ceux dont on pense qu’ils sont nos allié∙es et qu’ils ont notre intérêt à cœur.

Voilà pourquoi, et comment, je continue à parler aux électeurs et électrices RN. Parce que je crois que nos intérêts convergent, même si nos expériences diffèrent. Parce que l’extrême droite prospère sur notre division, et que je refuse de lui abandonner les gens que j’aime. Parce que je sais que ce ne sera jamais en hurlant « Vous êtes des monstres ! » que nous empêcherons un régime autoritaire d’advenir, mais en multipliant les conversations qui reconnectent les colères à leurs vrais responsables.

Ça ne marche pas à chaque fois. Mais quand ça marche, ça ouvre une brèche. Et une brèche, dans un mur d’extrême droite, ça vaut des heures de polémique télé. 

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