Penseurs oubliés

Claude McKay : le poète révolutionnaire de Harlem

Poète et écrivain jamaïcain naturalisé américain, Claude McKay (1889-1948) est indissociable du quartier de Harlem à New York, foyer de la culture afro-américaine qu’il a célébrée dans ses ouvrages. Compagnon de route des communistes, il croyait en une révolution qui libérerait les travailleurs et les Noirs de l’oppression et du racisme.

«Île du peuple noir (…). Je sais qu’ici sont nos amarres », écrit Claude McKay en 1912 dans son poème Ma terre natale, ma patrie publié dans le recueil Nous qui nous révoltons (Hors d’atteinte, 2026) pour décrire l’île qui l’a vu naître, la Jamaïque.

Né le 15 septembre 1889, cadet d’une fratrie de huit enfants dans une famille relativement prospère qui avait à cœur d’offrir la meilleure éducation possible, le petit Claude est envoyé à 9 ans chez son frère aîné, instituteur et lecteur assidu. Avec lui, il découvre le théâtre de Shakespeare et les poèmes de Walter Scott – une période de sa vie déterminante, expliquera-t-il plus tard.

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À 15 ans, alors apprenti auprès d’un ébéniste, il écrit des vers sur son île natale et la vie de ses habitants. C’est Walter Jekyll, un Britannique passionné par la culture afro-caribéenne, avec qui il sympathise, qui l’aide à publier ses écrits. Son premier recueil de poèmes en créole jamaïcain, Songs of Jamaica, paraît en 1912.

Grâce à une bourse obtenue la même année, Claude McKay part étudier au Tuskegee Institute, établissement qui fait partie des universités états-uniennes historiquement noires, en Alabama. Sur place, il vit un véritable choc : « J’ai vu des hommes blancs (…) manifestant une haine des plus primitives et animales à l’égard de ceux parmi leurs frères noirs qui étaient plus faibles qu’eux. Dans le Sud, des assassinats d’une nature des plus monstrueuses et révoltantes, dans le Nord, un silence d’acceptation. »

Les lois ségrégationnistes, qui interdisent par exemple l’accès à de nombreux bâtiments publics aux personnes noires, sont en vigueur dans le sud des États-Unis entre 1877 et 1964, tandis que des groupes terroristes comme le Ku Klux Klan commettent assassinats et attentats visant les Afro-Américains, leurs écoles et leurs églises. Sa lecture du sociologue afro-américain W. E. B. Du Bois, engagé contre le racisme et la ségrégation et auteur de l’ouvrage Les Âmes du peuple noir (1903), qui traite de la condition des Noirs au début du XXe siècle, participe grandement à sa formation politique.

Trop marqué par le racisme ambiant, il quitte le Tuskegee Institute pour le Kansas State Agricultural College et rejoint New York en 1914 avec l’ambition de devenir poète. Sur place, il alterne les petits boulots (concierge, majordome, serveur à bord des trains…) et passe son temps libre à Harlem, haut lieu de la communauté noire qui rassemble de nombreux Afro-Américains qui ont fui les États du Sud pour se réfugier dans le nord du pays.

Sa persévérance paie et plusieurs de ses poèmes sont publiés dans des revues littéraires, dont le célèbre Si nous devons mourir, publié dans le journal communiste The Liberator, en juillet 1919, consacré au Red Summer, un « été rouge » marqué par de violentes attaques de suprémacistes blancs contre la population afro-américaine :

Même inférieurs en nombre, montrons notre bravoure, Et pour leurs mille coups frappons le coup mortel !

Devenu une voix de la communauté noire, le poète redoute une arrestation en raison de la répression qui frappe durement les syndicalistes et autres militants et finit par quitter les États-Unis pour se rendre à Londres à la fin de l’année 1919.

« Tournez, tournez vos yeux vers l’est ! »

C’est dans cette capitale qu’il approfondit sa connaissance du marxisme, en se liant d’amitié avec la militante communiste, féministe et antiraciste britannique Sylvia Pankhurst. C’est également par son entremise qu’il devient journaliste pour le Workers’ Dreadnought, qu’elle dirige.

À Londres, McKay fréquente des cercles socialistes et la Workers’ Socialist Federation, dirigée par Sylvia Pankhurst. Pour lui, la libération de la classe ouvrière est indissociable de la lutte contre le racisme, et une révolution prolétarienne permettrait de lier les deux. Profondément marqué par la révolution russe de 1917, il écrit à ses frères et sœurs noirs, dans le poème Exhortation : été 1919 :

À l’est les nuages rougissent de  l’aube nouvelle qui se lève,
(…) Ô mes frères, qui rêvez depuis  des siècles obscurs,
Réveillez-vous de votre sommeil ; tournez, tournez vos yeux vers l’est !

Mais la répression politique qui frappe ses camarades britanniques le force de nouveau à prendre la route et à rentrer à New York. L’histoire d’amour qui le lie à Harlem ne s’éteint pas pour autant : il lui consacre, en 1922, son recueil Harlem Shadows, qui rencontre un franc succès.

Et quelques années plus tard, en 1928, ce quartier devient le décor principal de son roman Retour à Harlem (Nada, 2022). Le poète devient une figure majeure de la Renaissance de Harlem, mouvement culturel afro-américain, mais aussi politique, car de nombreux artistes contribuèrent à la lutte contre l’oppression raciste.

À la fin de l’année 1922, McKay part pour la Russie soviétique, où il reste huit mois. Dans un discours qu’il prononce lors du IVe congrès de l’Internationale communiste, il affirme que l’ouvrier noir « appartient à la fraction la plus opprimée, exploitée et réprimée de la classe ouvrière mondiale ». Ces ouvriers subissent une double oppression raciale et de classe, et ont donc, pour McKay, tout intérêt à ce que le communisme triomphe.

Un sacré bout de chemin

De nouveau sur la route, ce grand voyageur pose enfin ses bagages en France, à Marseille. Entouré de personnes originaires des Antilles ou d’Afrique, il goûte à la joie de ne plus être regardé différemment : « Ce fut un soulagement que d’aller vivre à Marseille parmi les gens à la peau noire ou brune, qui venaient des États-Unis, des Antilles, d’Afrique du Nord et d’Afrique occidentale, et se trouvaient tous rassemblés pour former un groupe chaleureux. Des traits et un teint négroïdes n’étaient pas exotiques, suscitant curiosité ou hostilité, mais spécifiques à un groupe et naturels », souligne-t-il dans son autobiographie Un sacré bout de chemin (Héliotropismes, 2022).

La cité phocéenne nourrira l’intrigue de son second roman, Banjo, publié en 1929, mettant en scène un groupe de vagabonds et marins noirs installés à Marseille. Aimé Césaire considérait l’ouvrage comme « l’une des premières œuvres où l’on voyait un auteur parler de l’homme noir et lui conférer une certaine dignité littéraire »1.

Il publie son dernier roman, Banana Bottom, en 1933, où il raconte l’histoire d’une jeune Jamaïcaine qui retourne sur son île natale après avoir été adoptée par des missionnaires blancs et vécu sept ans en Angleterre avec eux. En renouant avec ses racines, l’héroïne trouve son indépendance et l’apaisement, comme une conclusion aux questionnements identitaires de Claude McKay qui, gravement malade à la fin de sa vie, s’éteint le 22 mai 1948 à Chicago.

Aujourd’hui, le poète de Harlem, dont les engagements politiques sont toujours d’actualité, se retrouve à nouveau mis en lumière, avec par exemple le film, Claude McKay, errances d’un poète révolté, de Matthieu Verdeil, qui retrace sa vie et fut en compétition au Festival international du film d’histoire de Pessac en novembre 2025, ou la réédition de Banjo par Héliotropismes cette année. 

1. Jeanne Malamud, « Itinéraire d’un internationaliste noir : gauche radicale, identités noires et vagabondage dans la vie et l’œuvre de Claude McKay », mémoire de master 2 monde anglophone – langue, littératures et sociétés, université Sorbonne Nouvelle, 2025.

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