Biodiversité

Chat domestique : un tueur en série sur votre canapé ?

Adorés dans nos foyers, les chats déciment la faune sauvage dès qu’ils franchissent leur chatière. Peut-on repenser notre relation avec ces félins qui partagent nos vies depuis des millénaires ?

Il est 6 heures du matin. Sur le pas de la porte, des plumes éparpillées racontent le drame nocturne. La victime est un merle, peut-être un rouge-gorge. Le coupable, lui, ronronne sur le canapé, fier de son offrande. Il obtiendra peut-être une caresse. C’est ainsi. Les humains cohabitent avec des félins, aussi doux avec nous qu’ils sont de redoutables prédateurs pour d’autres espèces.

Les rares données disponibles évoquent un carnage. Une étude publiée en 2013 dans Nature Communications estimait qu’aux États-Unis, les chats seraient responsables de la mort de un à quatre milliards d’oiseaux et de six à vingt-deux milliards de mammifères chaque année. En extrapolant à la densité moyenne mondiale des chats, certains biologistes estiment que plusieurs dizaines de milliards de vertébrés sont tués chaque année.

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Pire, l’étude avance qu’à travers le monde, 16 % des espèces chassées par des chats ont un statut de conservation préoccupant. Et que cette prédation a déjà été suffisamment importante pour avoir contribué à 26 % des extinctions d’oiseaux, mammifères et reptiles déjà répertoriées, une proportion particulièrement élevée sur les îles où les animaux locaux n’ont pas évolué avec des prédateurs félins et sont donc plus vulnérables.

Et en France ? Pour évaluer le phénomène, la Société française pour l’étude et la protection des mammifères (SFEPM) a lancé en 2015 un programme de sciences participatives. « Nous demandons à des propriétaires de chats motivés de renseigner, avec photo à l’appui, les proies que leur animal rapporte et de préciser si elles ont été mangées ou non », explique Nathalie de Lacoste, responsable du programme. Ce sont des données faciles à récolter, même si elles présentent évidemment des limites, puisque les chats ne rapportent pas systématiquement leur prise. »

Les résultats, cohérents avec les observations menées à l’étranger, confirment une réalité : le chat est un prédateur opportuniste et généraliste, qui s’attaque à toutes les proies disponibles. Beaucoup de petits mammifères comme des écureuils, rongeurs ou chauves-souris (68 %) mais aussi des oiseaux (21 %) et une proportion importante de reptiles (8 %). La prédation épouse un rythme saisonnier : c’est au printemps et à l’automne que les chats capturent davantage d’oiseaux et de petits mammifères. « Le rapport de force est totalement déséquilibré dans cette prédation », alerte Nathalie de Lacoste.

Par rapport aux espèces sauvages, les chats domestiques sont nourris, soignés et protégés. Leur avantage vient donc moins de leur talent de chasseur que des soins qui leur sont prodigués par les humains. Ajoutons à cela la densité vertigineuse de la population féline : près de 15 millions d’individus en France. Soit un chat pour cinq habitants. Sans compter les chats errants, dont la population est évaluée à 11 millions d’individus.

Localement, la situation peut devenir ingérable. Sur l’île de Molène, dans le Finistère, 160 habitants humains font face à une prolifération féline devenue ingérable. Des promeneurs, des chiens et surtout des oiseaux ont été attaqués par des chats errants. Des océanites tempêtes, le plus petit oiseau marin d’Europe, une espèce protégée, ont été retrouvés démembrés. Une campagne de recensement et de stérilisation a été lancée en 2025. Mais la commune a fait face à des résistances locales. « Avec les chats, il y a une grande réticence, personne ne veut se mouiller », reconnaît un élu cité par France 3 Bretagne.

Difficile, comme on le fait avec tant d’autres espèces, de jeter l’anathème sur les chats en les qualifiant d’invasifs parce qu’ils sont en surnombre et nuisibles pour les autres êtres vivants. Difficile aussi de se contenter de les euthanasier, là encore comme on le fait avec d’autres espèces, tant ces félins suscitent passions et affections chez les humains. Molène semble être devenu un laboratoire miniature de ce dilemme contemporain.

Une vieille histoire d’amour et de malentendus

Les solutions pour vivre avec les chats sans nuire aux autres espèces passent probablement par la déconstruction de certaines idées reçues sur la prétendue « nature » profonde du chat. L’historien Éric Baratay, auteur de plusieurs livres sur les cultures félines, rappelle que les chats ont déjà adopté diverses façons de vivre et de cohabiter avec les humains au cours des siècles. Selon lui, il n’existe donc pas de « nature éternelle » du chat, seulement des individus dont les comportements varient selon les époques et conditions de vie. Comprendre les chats d’aujourd’hui, c’est donc accepter qu’ils sont le produit de siècles d’interactions avec les humains. Et même d’une co-construction entre nos deux espèces.

Ainsi, en Égypte ancienne, les chats ont d’abord été appréciés dans les sociétés céréalières comme chasseurs de serpents. Ils ont ensuite été rejetés dans l’Empire romain, entre autres pour leur goût prononcé pour les oiseaux, avant de remplacer les belettes et les fouines comme chasseurs de rongeurs au Moyen Âge. Tout cela avec certaines ambivalences : des représentations l’associent au diable alors qu’il guette, tapi, des oiseaux en cage. Viendront ensuite les chats de ferme, à la fois autonomes et fidèles au lieu, mais aussi les chats errants plus ou moins urbains et même des chats chasseurs de souris sur les navires.

C’est seulement au XIXe siècle que dans l’aristocratie se généralise la figure du chat de salon. C’est celui qu’on connaît aujourd’hui : attaché au territoire plutôt qu’aux humains, présent mais distant, affectueux selon ses propres conditions. Un animal de compagnie qui ne s’avoue pas comme tel. Cette ambiguïté perdure. Tant de mèmes célèbrent encore son indifférence légendaire, son mépris souverain pour ses maîtres, comme si cette distance était une caractéristique innée, une preuve d’authenticité, qui détonnerait avec la fidélité des chiens.

Éric Baratay balaie pourtant l’argument : « Les chiens étaient aussi des chasseurs d’autres animaux. Ils n’étaient pas nourris par les humains, ils se débrouillaient en chassant. Ensuite, on les a nourris et limités dans leur chasse. On peut faire de même avec les chats. » L’historien espère même assister à l’émergence de « chats-chiens » : « On voit déjà chez certains chats se développer de l’anxiété de séparation avec leurs maîtres. Ils restent devant les portes à notre départ. Les chats peuvent s’attacher aux humains plus qu’aux lieux. »

Et, progressivement, renoncer à chasser comme l’ont fait les chiens avant eux ? Sans aller jusqu’à ce genre de projections, Nathalie de Lacoste confirme que l’idée d’une incorrigible liberté du chat est encore très ancrée en France : « On l’observe au niveau légal, où la responsabilité du maître d’un chat est moins souvent engagée, car le chat est perçu comme un animal autonome. »

Une perception forcément culturelle puisque, dans d’autres pays où le problème de prédation des oiseaux par le chat est devenu un enjeu public, des mesures contraignantes ont été prises. En Australie, des municipalités ont instauré un couvre-feu pour les chats afin d’éviter leurs chasses nocturnes et ont rendu la stérilisation obligatoire.

Faute de législation similaire, Nathalie de Lacoste suggère aux propriétaires de chats de démarrer, en France, de façon individuelle avec une approche pragmatique. À savoir, garder autant que possible son chat à l’intérieur, à l’aube et au crépuscule – les moments où les oiseaux sont le plus actifs et vulnérables. Des colliers à clochettes peuvent aussi limiter les captures, même si leur efficacité reste débattue, car certains chats réussissent malgré tout à attraper leur proie.

Ces solutions posent aussi des questions éthiques : a-t-on le droit d’enfermer à vie un animal pour des raisons écologiques ? Elles ne sont en prime pas toujours simples à mettre en place. Priver un chat d’extérieur peut par exemple générer du stress, de l’ennui, des troubles comportementaux. Il faut alors compenser par un environnement enrichi : arbres à chat, jouets, stimulations régulières.

Mais bonne nouvelle, indique Nathalie de Lacoste : plusieurs études ont montré que jouer avec son chat permet de satisfaire son instinct de chasse. Plumes à agiter, balles et souris factices à faire rebondir sur le sol… Pour épargner un oiseau, le salon doit se transformer en terrain de chasse. 

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