Pour préparer l’ascension au refuge des Feneys, perché à 1 511 mètres d’altitude au-dessus de la commune d’Autrans, dans le Vercors, on a bien essayé de soutirer quelques conseils à Caroline niveau équipement.
Réponse frugale : « Il faut monter à pied. » Alors, en bon citadin, on s’est élancé sur le sentier, la fleur au fusil et des bottines légères aux pieds. La météo de cette mi-décembre ne semblait guère menaçante. Un temps maussade, frais mais pas trop froid, quelques rayons de soleil.
Article issu de notre n°74 « Qui paie le prix des pollutions ? », disponible en kiosque et librairie et à la commande et sur abonnement.
Temps d’ascension : une heure trente. D’abord, le sentier monte dur, en lacets à travers la forêt. Pas de neige, à part quelques résidus de la vague de froid de mi-novembre. Vers la fin du parcours, on débouche sur une route forestière plus plate et encore blanche qui mène au refuge. C’est face à ce mélange piégeux des différents états de l’eau que notre équipement commence à montrer ses limites.
Quelque chose comme le pire des trois mondes : le liquide ascendant boue, le gelé patinoire et la profondeur de la neige plus ou moins fraîche. De quoi s’épuiser, ou se casser la figure un bon nombre de fois, ou les deux à la fois, à défaut de ralentir sévèrement la cadence.
Adieu raquettes
C’est donc suant et les jambes flageolantes qu’on arrive enfin au refuge alors que Caroline s’affaire en cuisine sur les préparatifs de ce tout début de saison. En bonne montagnarde, elle s’enquiert, un sourire en coin, de notre ascension. Et nous rassure : les raquettes ne nous auraient été d’aucune aide. Par les temps qui courent, l’ami du montagnard de moyenne altitude, ce sont les cramponnettes, des petites semelles amovibles recouvertes de picots pour ne pas glisser sur la neige fondue mais gelée.
Et Caroline d’achever de nous mettre à l’aise : « L’année dernière, je me suis cassé le poignet en glissant sur une plaque de glace. Un 21 février. C’est un jour où tout le monde est arrivé à l’hôpital. C’est un des effets du réchauffement climatique. » Le mot est lâché. Caroline fait la moue et ne cache pas sa préoccupation. Comme pas mal de gens dont l’activité est liée à la moyenne montagne, où la neige est une donnée structurante pour tout un bassin d’emplois. Dans son refuge, cette fille de guide de haute montagne est sur la brèche, en équilibre entre les tensions qui traversent ces grands espaces dans lesquels elle a grandi et qu’elle chérit par-dessus tout.

Pas question de baisser les bras, ni de mettre la tête dans la poudreuse – si tant est qu’on en trouve encore. Alors, en pétrissant son pain, elle enchaîne direct dans le dur : « Ici le point de repère, c’est la limite pluie-neige. Avant, elle était à 1 200 mètres, après 1 300 et puis 1 400. Je suis toujours dans le blanc hein, mais la neige, elle commence à décailler un peu. Quand je sors de chez moi, que je descends, je me retrouve tout de suite sur le terrain. » Il y a quelques jours, elle s’est rendue à une réunion avec d’autres citoyens d’Autrans pour discuter de la constitution d’une liste pour les municipales à venir.
Caroline rappelle : « Autrans, c’est une marque sur le ski nordique. C’est les Jeux olympiques de 1968, un domaine énorme pour le ski de fond et un petit domaine alpin, qui reste familial. On prépare collectivement un pseudo-deuil du ski. » Si Caroline dit « pseudo », c’est que l’avenir reste flou et le débat ouvert : d’un côté, les gens qui voudraient tout démonter, qui souhaitent qu’il n’y ait plus du tout de ski. De l’autre, les partisans du « tout-ski » qui, selon elle, se voilent la face. Comme Caroline, plusieurs personnes sont venues à la réunion pour tâter le terrain et s’assurer que la liste ne serait pas axée sur la défense du tout-ski.
Une position qui n’est plus tenable, selon elle. « En moyenne montagne, ce n’est plus une menace, c’est là. Ma sœur, elle est monitrice de ski à Val-d’Isère, le réchauffement climatique, comment vous dire, elle ne le voit pas trop. À 2 000 et des poussières, il y a globalement toujours de la neige. Moi, à 1 500, c’est une autre histoire. » Caroline n’est pas pour autant anti-ski, elle qui le pratiquait, dans ses jeunes années, en compétition. Elle voudrait plutôt qu’on s’interroge, à équipements constants, pour trouver des compromis et amorcer une transition. « C’est pour ça que la question des municipales, ce n’est pas facile. Il n’y a plus de neige, plus de sous et les gens ne sont pas contents. Moi, ça m’empêche de dormir. »
Jamais de douches ici
Voilà vingt ans que Caroline a repris les rênes de ce refuge, après avoir travaillé à l’office du tourisme d’Autrans. « J’ai eu la chance de commencer l’année de la canicule, en 2003. J’estime que c’est une chance, sinon j’aurais fait comme mes collègues, j’aurais mis des douches. Il se trouve que ça a tellement cramé cette année-là que j’ai dit : jamais de douche ici. Ma citerne n’était pas vide, mais les vaches n’avaient plus d’eau. Je suis sur un alpage où il y a 300 génisses qui montent chaque année au printemps. La priorité, pour moi, c’est les bêtes. Pas ma vaisselle ou le petit repas que je vais préparer. Je ne m’attendais pas à ce que vingt ans plus tard, on manque vraiment d’eau. Alors, les conneries de canons à neige, c’est non. »

Le recul de ces années en prise directe avec la nature environnante et les variations du paysage au fil des saisons ont aiguisé la clairvoyance de Caroline. Jusqu’à taillader la quiétude de ses nuits. Ici, pas de grands mots mais, rudesse montagnarde oblige, des problématiques très concrètes. À commencer par le ravitaillement, notamment l’eau. Sur son site, la gardienne exhorte ses visiteurs à bien remplir leurs gourdes avant de monter. Pour le reste des vivres, c’est camion l’été, grâce aux routes forestières percées dans les années 1950, et moto-neige l’hiver, via le télésiège de Méaudre qui arrive un peu plus haut sur les alpages de la Molière.
Seulement voilà : « L’hiver dernier, ma moto-neige a fait des sauts de mouche. Parfois je ne pouvais plus descendre jusqu’au refuge, j’étais obligée de m’arrêter au milieu. Je suis 100 mètres en dessous de l’arrivée du télésiège. Je suis montée dimanche, j’ai vu que c’était en train de fondre, je me suis dépêchée de faire des courses pour pouvoir redescendre la moto-neige. Aujourd’hui, je n’aurais pas pu descendre. » Depuis le confinement, qui a plus ou moins coïncidé avec le départ de ses enfants du foyer familial, elle a décidé de vivre au refuge à l’année.
Seule, avec son chien. La bâtisse, construite dans les années 1920, servait à l’origine aux bergers et aux bêtes faibles. Elle abrita aussi des résistants du maquis du Vercors, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
La montagne mode d’emploi
L’odeur du pain qui cuit au four se répand peu à peu dans le refuge à mesure que l’atmosphère se détend. Caroline rajoute une bûche dans le poêle. Au fil de la conversation, les vertus et les contradictions de l’idée même de refuge apparaissent plus nettement. Si l’enneigement se fait plus aléatoire, le taux de fréquentation du refuge ne s’en trouve pas pour autant entamé, bien au contraire. Caroline avance : « Il y a de moins en moins de neige, mais finalement, cette saison, je n’ai plus qu’un week-end de libre. »
Comme ailleurs dans le Vercors, l’après-Covid a marqué une nette hausse de fréquentation pour ces espaces sauvages préservés et relativement accessibles. Philippe Bourdeau, spécialiste de géographie culturelle, professeur émérite à l’université de Grenoble et fin connaisseur des logiques à l’œuvre en montagne, notamment dans les refuges de haute et moyenne montagne, détaille le phénomène : « Les refuges sont les principaux points d’accès à la montagne peu aménagée, en dehors des stations. Ils sont les sas pour l’arrivée en montagne. Or la crise sanitaire a mis l’accent sur une forme de ressourcement lié à l’accès à la nature, avec l’arrivée de nouveaux publics, notamment issus des catégories populaires. »

En 2021, un collectif baptisé Un bol d’air pour la Molière s’est constitué pour poser des limites à la surfréquentation estivale qui se profilait. Caroline, membre du collectif, détaille : « On est sur un espace naturel sensible ici. Et pourtant, en été, il arrivait 200 à 300 voitures par jour. Il y a des compteurs. » Le collectif a obtenu d’interdire les voitures particulières de la mi-juillet à la mi-août les week-ends et jours fériés. Une navette a été mise en place, et on peut toujours prendre le télésiège, et marcher.
Caroline confie que le fait de vivre seule au refuge la change : « J’ai retrouvé le sens, au sens propre. Au niveau flair, lecture du paysage, lecture du climat, de la tempête à venir. Je me suis fait vraiment accepter par les animaux, même avec un chien, qui est dressé pour ne pas les embêter. » L’animal regarde mélancoliquement par la porte vitrée. Caroline sourit : « Elle n’a qu’une envie, c’est de leur courir après. Mais elle n’y va pas. J’ai repéré deux chevreuils qui habitent dans le coin. Il y a deux cerfs magnifiques qui passent aussi régulièrement. Il y a un renard qui a la queue un peu cassée, je le revois toujours, le pépère. »
Changer ses habitudes
Ici, les paradoxes de la plaine prennent toute leur acuité, comme si la rigueur des hauteurs amenait les problématiques de l’époque à une certaine épure. La nécessité de se confronter concrètement au bouleversement d’un ordre économique et social donné, une certaine idée de la frugalité, mais aussi le réinvestissement, pas toujours évident, d’un rapport plus direct à la nature.
« Je ne m’attendais pas à ce que vingt ans plus tard, on manque vraiment d’eau. Alors, les conneries de canons à neige, c’est non. »
Spontanément, Caroline aborde des questions apparemment triviales mais qui la turlupinent au plus haut point : doit-elle se connecter au satellite pour avoir Internet et être en mesure de demander aux clients de verser un acompte pour confirmer leur venue ? Pour l’heure, tout repose sur la confiance. De plus en plus souvent, les clients attendent le dernier moment, beaucoup annulent si la météo est « pourrie ». « Pourrie, ça veut dire pluie, précise Caroline. J’ai un groupe de treize ce dimanche qui m’a demandé de reporter car la météo n’est pas terrible. Maintenant, quand il y a des enfants, c’est sûr que les gens reportent. Il y a un moment, je me suis dit : plus d’enfants… mais ça fait partie de mon métier. Si on veut que les choses changent, il faut parler à la jeune génération. J’ai eu des enfants aussi, j’ai essayé de les éduquer avec le respect de la vie animale et de la flore. »

Philippe Bourdeau abonde : « L’idée de refuge répond aux nouvelles aspirations d’une grande partie de la clientèle, mais ça n’empêche pas les contradictions. Les gens viennent chercher la frugalité mais la première chose qu’ils veulent, c’est charger leur smartphone, du wifi et une douche chaude. Les gardiens et les gardiennes doivent être des psychologues, des médiateurs environnementaux, des éducateurs. Il y a l’envie de garder une forme de simplicité, de frugalité dans l’approche de la montagne. Ils passent leur temps à expliquer aux gens qu’il n’y a pas forcément de douche, d’eau chaude, des ressources limitées en énergie, qu’il faut l’économiser, éteindre les lumières tôt le soir, etc. » ; et dans le cas des Feneys, qu’il n’y a pas forcément de neige non plus, mais que la montagne en a sous le manteau.
Et Caroline d’enfoncer le clou : « Dans une société où on a envie de tout avoir tout de suite, c’est compliqué. Des endroits comme ici, ça peut servir à se dire : “Tiens, j’ai pas pris de douche mais je pue pas”. Il faut qu’on change nos habitudes. »
Soutenez Socialter
Socialter est un média indépendant et engagé qui dépend de ses lecteurs pour continuer à informer, analyser, interroger et à se pencher sur les idées nouvelles qui peinent à émerger dans le débat public. Pour nous soutenir et découvrir nos prochaines publications, n'hésitez pas à vous abonner !
S'abonnerFaire un don