Célèbre en Norvège pour son engagement écologiste, le nom d’Arne Næsas est resté assez méconnu dans l’Hexagone jusqu’au début des années 2000, où ses ouvrages ont été traduits en français.
Pourtant, sa pensée a irrigué de nombreux mouvements et groupes écologistes à partir des années 1970, période où il théorisa l’écologie profonde. « Le terme “deep ecology” (“écologie profonde”) est introduit par Næss dans un article publié en 1973 : “The shallow and the deep, long-range ecology movement” (“le mouvement écologique superficiel et le mouvement profond”) », rappelle Catherine Larrère, professeure émérite de philosophie qui a dirigé, avec Emmanuel Picavet et Éric Pommier, Arne Næss : écologie et politique (éditions Mare & Martin, 2026).
Portrait issu de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », en kiosque et librairie, et sur notre boutique.

Dans cet article fondateur, il oppose deux tendances de l’écologie : une qui se concentre sur les « symptômes » de la crise et sur les techniques cherchant à la « corriger ». Et une autre, opposée, qu’il nomme « profonde », et dont le but est de transformer notre rapport à la nature en prenant conscience que l’être humain n’y est pas extérieur. « Le philosophe propose de passer d’un point de vue égocentré à un rapport plus ouvert à la nature », précise la chercheuse.
Le philosophe pacifiste
Né à Oslo le 27 janvier 1912 dans une famille aisée, Arne Næss montre très tôt une passion pour la nature, et notamment la haute montagne. Une passion qui fera de lui le premier Norvégien, avec sept compatriotes, à atteindre, en 1950, le sommet du Tirich Mir, au Pakistan. Après des études de philosophie à l’université d’Oslo, il part à Vienne, en Autriche, en 1933, et fréquente les séminaires du Cercle de Vienne1, où il est remarqué pour ses interventions.
De retour en Norvège, il se voit confier, à l’âge de 27 ans, la chaire de philosophie de l’université d’Oslo, qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 1969. Arne Næss a longtemps été l’unique professeur de cette discipline dans le pays, contribuant, par sa personnalité et ses travaux, à modeler le système universitaire ; ainsi, afin de former au mieux les étudiants, il rend obligatoire des examens de logique et d’histoire de la philosophie.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les nazis projettent de déporter les étudiants de l’université d’Oslo, opposés au régime du IIIe Reich. Le philosophe, en lien avec la Résistance norvégienne, les prévient mais de nombreux jeunes sont faits prisonniers. Marqué par cet événement, il s’engage dans les services secrets alliés, et, après la guerre, il met en place des groupes d’enquêtes pour retrouver les traces des étudiants disparus. Il est aussi associé au grand projet de l’Unesco de 1947 qui vise à maintenir les conditions de la paix.
Arne Næss est très inspiré par Gandhi et sa philosophie de la non-violence, et l’expérience de la guerre le confortera dans cette voie, qu’il appliquera à ses actions écologistes : « Depuis 1931, j’étais influencé par Gandhi, et la guerre m’a rendu plus gandhien que jamais. (…) L’attitude gandhienne supposait en effet de diffuser un point de vue militant, tout en défendant ses positions mais sans avoir recours aux armes », écrit-il dans une publication de l’Unesco de 1957.
Le théoricien enchaîné à un rocher
C’est à Tvergastein, cabane qu’il a bâtie en 1938 sur le haut plateau de Hallingskarvet, dans le sud de la Norvège, et où il aime se réfugier pour lire, écrire et pratiquer l’alpinisme, que sa pensée et son engagement écologique se forment. C’est là qu’il expérimente notamment « la réalisation de soi » : l’identification « avec tous les êtres vivants, beaux ou laids, doués ou non de sensations », décrit-il en 1987 dans La Réalisation de soi : une approche écologique de l’être au monde.
Un livre a une influence décisive dans sa vie : Printemps silencieux, de Rachel Carson, paru en 1962. La biologiste états-unienne y démontre les effets néfastes des pesticides sur l’environnement et accuse l’industrie chimique et les autorités publiques de taire le problème.
Le livre aura un retentissement énorme, et contribuera grandement à la mobilisation du mouvement écologiste en Occident dans les années 1960 et 1970. « C’est le premier ouvrage qui met clairement en liaison l’amour pour la nature, la volonté de la protéger, et les dangers que les interventions humaines font peser sur elle, mais aussi sur la santé humaine », explique Catherine Larrère.
Dès lors, le philosophe s’engage pour la planète. En 1970, avec trois cents autres militants, il s’enchaîne à un rocher pour protester contre la construction d’un barrage sur la Mardalsfossen, une chute d’eau située à Møre og Romsdal, en Norvège.
« Le remède contre la tristesse née de la contemplation de la misère du monde est de faire quelque chose contre elle. »
L’« action Mardøla » entraîne l’arrêt du projet et inspire des militants écologistes aux États-Unis, qui fondent alors Greenpeace. Lors de la création de la branche norvégienne de l’association, en 1988, Arne Næss en devient le premier secrétaire. « Næss est véritablement au cœur de la philosophie de Gandhi quand il affirme la réalisation de soi par l’action non violente et l’unité de tous les êtres vivants », souligne Marie-Hélène Parizeau, professeure de philosophie à l’université Laval au Québec, dans Arne Næss : écologie et politique.
Le penseur préconise d’agir politiquement, par exemple pour freiner les projets destructeurs de l’environnement, mais aussi pour diffuser auprès du grand public les idées écologistes, afin que les citoyens s’organisent pour faire entendre leurs voix et exiger des lois protectrices de l’environnement. « J’envisage un changement d’une taille et d’une profondeur révolutionnaires au moyen d’un grand nombre de petites avancées dans une direction radicalement nouvelle », décrit-il dans Écologie, communauté et style de vie, paru en 1991. « Le remède contre la tristesse née de la contemplation de la misère du monde est de faire quelque chose contre elle », écrit-il en 1973 dans The Place of Joy in a World of Fact. Une théorie qu’il mettra en pratique jusqu’à son décès en 2009, à l’âge de 96 ans.
Aujourd’hui encore, Arne Næss continue d’inspirer des groupes militants, comme Deep Green Resistance (DGR), fondé en 2011, qui reproche aux organisations écologistes de ne pas proposer des mesures assez radicales pour mettre fin à la destruction globalisée des écosystèmes.
En France, l’écologie profonde a subi la mauvaise publicité du professeur et ancien ministre de Nicolas Sarkozy, Luc Ferry : dans Le Nouvel Ordre écologique (Grasset, 1992), il accuse Arne Næss d’écofascisme, préférant les intérêts de la nature à ceux des êtres humains. Pour autant, le philosophe norvégien suggère plutôt de questionner l’anthropocentrisme propre au capitalisme, et les pratiques extractivistes qu’il entraîne, dans une recherche d’équilibre plutôt que de domination.
Aujourd’hui, des mouvements comme Révolution écologique pour le vivant, parti politique fondé par le député et militant antispéciste Aymeric Caron, se réclament de ce courant.
1. Le Cercle de Vienne est un groupement de philosophes positivistes actif de 1923 à 1936, promouvant l’empirisme et le rationalisme.
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