Enquête avec Disclose

Derrière les promesses d'acier vert, ArcelorMittal carbure au charbon du Mozambique

Emidio Jozine pour Socialter / Disclose

En août 2025, ArcelorMittal Dunkerque, l’usine la plus polluante de France, a reçu plusieurs milliers de tonnes de charbon, en provenance d’une mine ultra-toxique au Mozambique. À Moatize, des habitants sont exposés à une grave pollution de l’air et voient leurs maisons détruites par des explosions, selon l’enquête réalisée sur place par Disclose, en partenariat avec Socialter.

Le 21 août 2025, un intrus fend les flots au large de Dunkerque (Nord). Sous les yeux des vacanciers qui profitent de la plage, le cargo long de 230 mètres s’avance vers la jetée de Malo. Dans les cales du navire, un amas de roches noires. Du charbon, la plus polluante des énergies fossiles. Destination : le complexe sidérurgique ­d’ArcelorMittal qui borde la ville.

Là-bas, le charbon est mélangé à du minerai de fer pour produire des quantités phénoménales d’acier – 15 tonnes par jour, soit l’équivalent de la structure de deux tours Eiffel. Un processus extrêmement toxique : l’usine émet 12 millions de tonnes de CO2 par an, soit, à elle seule, 15 % des émissions de gaz à effet de serre de l’industrie française.

Enquête issue de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », en kiosque et librairie le 18/04, et sur notre boutique.

Pour réduire son impact environnemental et produire de l’acier plus propre, la multinationale s’est vu accorder au moins 244 millions d’euros d’aides publiques depuis 2021 1. À Dunkerque, ArcelorMittal a d’abord promis de remplacer une partie de son charbon par de l’hydrogène et de construire deux fours électriques d’ici à 2027, en lieu et place de ses hauts-fourneaux. Avant de faire machine arrière. Le projet, repoussé à 2029, ne prévoit désormais plus qu’un seul four sur les deux annoncés. L’ambition d’utiliser de l’hydrogène, elle, a été abandonnée.

En attendant un virage écologique plus qu’hypothétique, le charbon reste pour le groupe industriel une matière première à la fois stratégique et secrète. Son origine n’est mentionnée sur aucun document public de l’entreprise. Disclose a remonté la filière d’approvisionnement d’ArcelorMittal. Le cargo arrivé à Dunkerque en août 2025 transportait 79 000 tonnes de charbon en provenance du port de Nacala, au Mozambique, selon des données exclusives de la société Kpler, que nous a transmises l’ONG Aria, qui travaille sur les flux et le marché des industries fossiles.

La mine de Vulcan Minerals à Moatize.

Une partie de la cargaison a été déchargée dans le port français, avant de faire route vers l’Allemagne et la Pologne. Ce charbon mozambicain provient d’une mine à ciel ouvert ultra-toxique, située à Moatize, dans le centre du pays. Ici, 40 000 habitants respirent, boivent et mangent des poussières qui les empoisonnent, comme nous l’avons découvert en enquêtant sur place.

Du charbon dans les poumons

À Moatize, la mine a avalé la ville. Jadis, les petites maisons coiffées de toits en tôle étaient bordées de collines parsemées d’arbustes. Aujourd’hui, des tranchées noires profondes de plusieurs dizaines de mètres ont formé comme des douves à l’ouest et au sud de la municipalité. Les stigmates d’une exploitation forcenée, dans l’une des plus grandes réserves de houille au monde. Douze millions de tonnes de roche noire sont extraites ici chaque année par un partenaire d’ArcelorMittal : la société Vulcan Minerals, filiale du géant minier indien Jindal.

Aurora Azevedo montre la poussière venant des mines qui tombe sur les maisons.

Depuis l’ouverture de la mine en 2011, pas un jour ou presque ne passe sans que des fumées noires ne viennent couvrir la ville d’un épais voile de poussière. Elles transportent des polluants qui s’insinuent au plus profond des corps : dans les poumons. C’est ce que révèlent des analyses exclusives que nous avons obtenues auprès de l’association mozambicaine Justiça Ambiental.

« En 2010, j’ai dû avorter après cinq mois de grossesse parce que la tuberculose empêchait mon bébé de se développer, je n’ai jamais pu retomber enceinte ensuite. »

Entre septembre et octobre 2024, des capteurs disposés dans trois quartiers de Moatize ont mesuré des concentrations alarmantes en particules fines (PM10) : jusqu’à 340 μg/m3 (microgrammes par mètre cube) près d’un hôtel de la ville, soit plus de sept fois le seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Par comparaison, à la même période, l’air aux abords de l’aciérie dunkerquoise d’ArcelorMittal contenait jusqu’à 64 μg/m3 de particules fines.

Les fumées dégagées par la mine contiennent aussi des poussières de métaux susceptibles de mettre en danger la population. Les niveaux de zinc, par exemple, excèdent de près de 20 fois les seuils recommandés en Afrique du Sud voisine pour les sols d’une zone résidentielle – il n’existe pas de norme au Mozambique. Les mesures de vanadium et de manganèse2 sont respectivement 12 et 7 fois supérieures à ces limites. « C’est extrêmement préoccupant, réagit Rico Euripidou, épidémiologiste et coordinateur de campagnes pour l’ONG sud-africaine Groundwork, à la lecture de ces résultats. Il est très clairement établi par la science que ces substances [le vanadium et le manganèse] sont très toxiques et qu’elles causent des cancers. »

Le seul hôpital de Moatize étant financé par Vulcan Minerals, obtenir des témoignages de médecins sur les conséquences sanitaires de la pollution relève de la mission impossible. Celui, anonyme, d’un responsable de l’hôpital de Tete, la ville voisine, publié dans un média local en février 20223, donne une idée du mal qui s’est emparé de la région : « Chaque jour (…), nous recevons un nombre croissant de personnes atteintes de tuberculose. Nous pensons que cela est dû à la pollution. »

Isabel Graça Correia avec ses filles devant leur maison dans le quartier de Liberdade, à Moatize.

De nombreuses études scientifiques ont établi un lien clair entre cette maladie et l’exploitation du charbon en Afrique subsaharienne. Au Malawi, pays frontalier du Mozambique, une étude a montré en 2020 que les mineurs de charbon étaient 10 à 15 fois plus susceptibles de contracter la tuberculose que le reste de la population. Un risque particulièrement prégnant pour les résidents de Moatize, où la ville et la mine se confondent.

« J’ai eu beaucoup de problèmes de santé, dont la tuberculose », témoigne auprès de Disclose Isabel Graça Correia, 43 ans. Arrivée à Moatize en 2007, soit un an avant le début des travaux dans la mine, elle s’est installée dans le quartier de Liberdade, aux abords du complexe minier. « En 2010, j’ai dû avorter après cinq mois de grossesse parce que [la tuberculose] empêchait mon bébé de se développer (...), je n’ai jamais pu retomber enceinte ensuite. Nous vivons dans des conditions désastreuses. »

De la roche ardente projetée dans une maison

À Moatize, il n’y a pas que l’air qui est pollué. Les rejets de la mine se déposent aussi dans les rivières et les eaux souterraines, comme l’a montré une étude publiée en février dernier dans la revue Environmental Geochemistry and Health. Les chercheurs ont détecté des concentrations importantes de métaux, dont le cuivre et le sélénium, dans 30 échantillons d’eau prélevés autour de Moatize. Lésions du foie et des reins, troubles neurologiques, perte de cheveux… « La consommation d’eau pose des risques considérables pour la santé, particulièrement (...) pour les enfants », concluent les scientifiques.

« Cette maison n’a même pas un an et elle a déjà des fissures, à cause des détonations. Ils font des explosions deux fois par jour, entre 13 heures et 14 heures. Quand ça se produit, nous quittons nos maisons et restons dehors. »

Les particules de charbon contaminent également les terres et les aliments. « Regardez mon corps, je suis couvert de poussière, fulmine Marcos Xadreque Chabluca, un agriculteur installé sur les rives du fleuve Moatize. La poussière arrive jusque dans mes champs. Rien qu’en désherbant, je me retrouve couvert de la tête aux pieds. »

Le paysan ne reconnaît plus ses cultures : « Je plantais toutes sortes de légumes ici : maïs, haricots, citrouilles… Mais aujourd’hui, plus rien ne pousse. J’ai perdu deux hectares de production cette année, et je n’ai pas pu semer à cause du charbon », se désole-t-il. Le maïs, aliment de base de la cuisine mozambicaine, sert à la fabrication du chima, un plat traditionnel. Mais le charbon s’invite là aussi au menu : « On ne peut plus fabriquer notre farine de maïs dehors, sinon on finit par manger de la poussière. » 

Marcos Xadreque Chabluca dans son champ à Moatize.

Les conséquences de l’activité minière s’immiscent jusque dans les maisons. Pour détacher la roche vendue à prix d’or à ArcelorMittal, Vulcan Minerals emploie la manière forte : des explosifs. Alors qu’il nous reçoit chez lui, Felix Filipe Mainato pointe ses murs lézardés : « Cette maison n’a même pas un an et elle a déjà des fissures, à cause des détonations. Ils font des explosions deux fois par jour, entre 13 heures et 14 heures. Quand ça se produit, nous quittons nos maisons et restons dehors. »

En janvier dernier, l’un de ses voisins, Ermenegildo Bartolomeu Macie, a vu sa maison éventrée par un projectile issu de la mine. « C’était une pierre brûlante, toute rouge. Elle devait peser au moins 5 kilos. Il y avait de la fumée partout, relate-t-il. Ça aurait pu être une tragédie : ma femme et ma fille regardaient la télé à l’intérieur quand ça s’est produit. » La famille sinistrée a dû attendre un mois avant qu’un ingénieur dépêché par Vulcan Minerals ne vienne boucher le trou avec des briques, faisant fi du reste de la structure, pourtant elle aussi endommagée.

ArcelorMittal refuse d’abandonner le charbon

Le groupe ArcelorMittal ne peut ignorer la responsabilité de son fournisseur dans la mise en danger des riverains. L’enfer de Moatize est largement documenté, notamment par le Programme des Nations unies pour le développement. Sollicitée, la société Vulcan Minerals n’a pas donné suite.

De son côté, ArcelorMittal affirme qu’« une diligence raisonnable 4 a été effectuée sur [son] fournisseur ». Contre l’évidence, le groupe sidérurgique assure que « sur la base de l’évaluation la plus récente, aucun risque matériel, signal d’alerte ou constat défavorable n’a été identifié ».

Selon la loi française sur le devoir de vigilance, la multinationale est tenue de « prévenir les atteintes graves envers les droits humains (...), la santé et la sécurité des personnes ainsi que l’environnement (...) des activités des sous-traitants ou fournisseurs avec lesquels est entretenue une relation commerciale établie ». Pour ArcelorMittal, la dépendance au charbon semble toujours payer : en 2025, l’entreprise a dégagé 3,15 milliards de dollars (2,73 milliards d’euros) de bénéfices. 


Cette enquête est copubliée sur le site du média d’investigation Disclose. Elle a reçu le soutien de la fondation Sunrise Project, qui a financé la traduction de l’article en anglais.

Coordination éditoriale : Pierre Leibovici et Mathias Destal pour Disclose / Édition : Élodie Emery / Fact-checking : Rémi Labed


Notes :

1. Selon les calculs de Disclose basés sur des rapports de l’Ademe et de la Direction générale des entreprises du ministère de l’économie.

2. Métaux fréquemment utilisés dans les alliages.

3. Estacio Valoi, « Mozambique. A troubling pattern of land grabbing, pollution and death », Zam, 24 février 2022.

4. Processus qui permet aux entreprises d’identifier, de prévenir et d’atténuer les incidences négatives, réelles ou potentielles, de leurs activités sur les droits de l’homme, ainsi que de rendre compte de la manière dont elles y remédient (selon la définition de l’Organisation internationale du travail).

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