Quelques dizaines de cyclistes sont réunis dans une ferme du Périgord. Après avoir parcouru leurs kilomètres quotidiens, ils installent un joyeux campement fourmillant d’activités. Des tentes et des douches mobiles sont montées dans un champ grillé par le soleil. Sous une vieille grange, quelques personnes concoctent le repas dans de grandes marmites. Assis sur des bottes de paille, quatre enfants profitent de l’ombre, près de ceux préparant des pancartes contre la loi Duplomb.
Ces vaillants « coureurs » et militants font partie des 300 personnes de l’AlterTour 2025. Entre le 9 juillet et le 19 août, ils se relaient à travers le quart sud-ouest de la France, s’arrêtant pour une quarantaine d’étapes : fermes agro-écologiques, habitats partagés ou associations accompagnant des réfugiés. Né de l’opposition aux OGM au début des années 2000, l’AlterTour roule aujourd’hui « contre toutes les formes de dopage », explique Clément, bénévole chargé de la communication : « celui de l’agriculture par les pesticides, de l’économie par la publicité et les énergies fossiles, de la finance par les paradis fiscaux ».
Article issu de notre n°71, à retrouver en librairie, et à la commande.

Et Math qui participe à toutes les éditions depuis 2019, de renchérir : « Ça concerne l’écologie, mais aussi le patriarcat, le racisme, le sexisme. Tous les systèmes d’oppression qui nourrissent le capitalisme ». Si l’AlterTour s’ouvre à diverses initiatives, l’agroécologie reste l’une des thématiques centrales. Aujourd’hui, les cyclistes sont accueillis par Maï, installée depuis 2023 à la ferme du Sezelard. Elle produit des céréales, du soja destiné à la production de tofu et des châtaignes, qu’elle vend en circuit court, en utilisant notamment une monnaie locale.
Une entrée dans l’écologie politique
Si les participants sont plutôt des urbains diplômés, ils ont des sensibilités politiques diverses. Certains sont des militants très actifs, d’autres participent surtout par attrait pour le voyage à vélo. « J’ai peu d’énergie et de temps pour m’intéresser aux questions environnementales, explique Florian, conseiller en insertion professionnelle en région parisienne. Je suis venu plus pour le vélo que pour découvrir des alternatives. » Néanmoins, lorsque Maï présente sa ferme, ce trentenaire est l’un des plus curieux et pose de nombreuses questions sur les pratiques agricoles de son hôtesse.
Comme lui, de nombreux participants profitent de l’AlterTour pour s’informer sur les menaces posées par l’agro-industrie ou s’intéresser aux combats menés par l’écologie politique : « J’ai participé à un AlterTour quand j’étais ado et vaguement sensible aux questions écologiques, se souvient Marine, qui fait désormais partie de l’organisation du Tour. Ça m’a changée : aujourd’hui, je suis toutes les luttes : sur l’A69, la loi Duplomb. Je questionne ma consommation. »
« Il y a quinze ans, on faisait des grosses étapes de plus de 100 kilomètres. Aujourd’hui, il existe tellement d’alternatives qu’on ne peut pas s’arrêter partout. »
Jérôme, membre du collège solidaire de l’AlterTour résume : « on est une association d’éducation populaire, notre ambition, c’est que les participants rencontrent des alternatives, cogitent, réfléchissent à leur vie : se politisent. »
Le voyage à vélo, par sa lenteur, favorise la découverte des enjeux écologiques : « J’ai été marqué par le fait de voir des forêts entièrement rasées », témoigne Florian en se remémorant la traversée du plateau de Millevaches. Mais parcourir de grandes distances à vélo permet aussi de mieux appréhender la densité du réseau d’alternatives au monde capitaliste : « Il y a quinze ans, on faisait des grosses étapes de plus de 100 kilomètres pour relier deux lieux, témoigne Marine. Aujourd’hui, il existe tellement d’alternatives dans tant de domaines qu’on ne peut même pas s’arrêter partout ! Ça nous a permis aussi de raccourcir les étapes. »

Si l’AlterTour permet à certains de découvrir ou d’affiner une sensibilité politique, il permet aussi un temps de respiration à d’autres, qui prennent part à des luttes et alternatives parfois éreintantes et anxiogènes. « Ça permet de s’inspirer et d’échanger collectivement dans un climat plus positif qu’en manif ou sur des luttes avec des sujets durs », explique Claire, Grenobloise, militante dans des collectifs de lutte contre l’accaparement des eaux, travaillant dans le secteur de la construction écologique.
Apprendre l’organisation en collectif
La dimension collective est centrale dans l’AlterTour. « Je préfère presque participer à l’organisation tout au long de l’année qu’au Tour en lui-même », affirme Math. L’événement est organisé par une quarantaine de bénévoles d’Altercampagne, un collectif lancé en 2004 par Greenpeace, la Confédération paysanne ou encore Europe Écologie - Les Verts. L’association est aujourd’hui indépendante et autonome financièrement. Elle fonctionne sans subventions ni salariés, seulement avec l’argent des inscriptions.
Elle est gérée par un « collège solidaire », dont les membres sont désignés à l’occasion de l’assemblée générale. Les organisateurs se retrouvent toutes les six semaines et prennent les décisions au consensus. « Quand on prépare le Tour, on est en autogestion, explique Marine. Il y a beaucoup de réflexions qui sont menées sur des thématiques. »

Durant le périple, toutes les tâches sont partagées. L’organisation est rodée et millimétrée : les uns épluchent les légumes, les autres font la vaisselle, d’autres encore, « alterjournalistes », documentent la journée pour communiquer sur le site internet. Les rôles de chacun tournent au fil des jours. En parallèle de la découverte d’alternatives locales, l’AlterTour est donc lui-même un lieu d’expérimentation et d’apprentissage de modes de fonctionnement plus horizontaux. « On a d’autres modèles de société à proposer : basés sur la coopération, le partage, la mutualisation »estime Geneviève.
Durant leur parcours, les « altercyclistes » s’intéressent ainsi aux outils de production collectifs, un sujet cher à Maï. « Ça ne m’intéresse pas d’avoir une ferme à moi », explique-t-elle, justifiant ainsi son engagement avec Terre de Liens (lire Socialter hors-série, « Ces terres qui se défendent », n°15), une foncière agricole qui achète des fermes pour les louer à des paysans cherchant à s’installer.
Maï accueille aussi une personne développant un projet de production de champignons et projette de partager son moulin avec une amie s’installant comme paysanne-boulangère. « Je veux qu’on puisse partager la valeur et avoir une résilience alimentaire sur le territoire, explique-t-elle. Les solutions individuelles ne changent rien du tout. Il faut travailler les solutions collectives : c’est notre seule chance de pouvoir dévier un peu. »
« On convertit nos adhérents en maraîchers »
Parcourir ainsi la France à la découverte d’alternatives provoque d’importants changements chez certains participants. « On recycle nos adhérents en maraîchers », plaisante Clément, qui attribue au Tour l’origine d’un tournant central dans sa vie : « J’étais mal dans ma peau, un peu geek et timide, confie-t-il. Sans l’AlterTour, j’aurais probablement viré d’extrême droite et incel. J’y ai senti beaucoup de bienveillance, découvert le collectif et la beauté humaine : je me suis ouvert. Aujourd’hui, je fais du théâtre, je participe à l’organisation du Tour et j’étudie pour être prof de maths. »

Guillaume a quant à lui participé à l’AlterTour en 2020, avant de s’installer en collectif dans le hameau où il accueille une étape cet été. « On a acheté une maison à huit avec des personnes rencontrées sur l’AlterTour, témoigne-t-il. Ça n’a pas duré longtemps, mais ça m’a mis le pied à l’étrier. » Ancien urbain, il est désormais installé à l’Oasis des Âges, dans le sud de la Corrèze. Ce hameau est peuplé par une dizaine de personnes : menuisier, boulanger, pépiniériste, etc. Guillaume a, lui, lancé une activité de construction de tiny houses (habitat léger).
Le groupe réfléchit aujourd’hui à développer une activité de maraîchage : « On a envie de travailler sur notre autonomie alimentaire », explique Guillaume. Pour lui, accueillir l’AlterTour est une manière de transmettre son expérience : « J’ai été inspiré par beaucoup de lieux avant de monter ce projet-là. Je me dis que ça peut être un cercle vertueux : si je peux inspirer d’autres gens à travers le lieu où j’habite aujourd’hui, c’est trop chouette ! » conclut-il.
Ayant aussi brièvement participé à l’AlterTour lorsqu’elle se questionnait sur sa future activité paysanne, Maï accueille également les cyclistes en espérant sensibiliser certains aux enjeux agricoles. « La moitié des agriculteurs vont partir à la retraite d’ici cinq ans, rappelle-t-elle. Il faut un renouvellement, c’est important pour notre future souveraineté alimentaire. »
Après leur première participation au Tour, de nombreux cyclistes s’engagent ainsi dans des associations, des luttes locales, des initiatives d’organisation collective. Certains d’entre eux s’engagent déjà dans l’organisation du Tour de l’année suivante.
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