« Clowns », « Khmers verts »... Manuel de décryptage du discours anti-écolo

« Clowns », « Khmers verts »... Manuel de décryptage du discours anti-écolo

Il n'est plus possible de nier, sans se discréditer, que la planète va mal. Mais ce n'est pas parce que personne ne conteste le sujet environnemental que l'écologie n'a plus de détracteurs. Bien au contraire : ils sont plusieurs, dans le débat public, à multiplier les assauts contre elle. Malgré l'éparpillement apparent, leurs arguments s'inscrivent dans un archipel d'idées cohérent. Petit guide pour décoder leur discours médiatique. Article paru dans le numéro 38 de Socialter « Les ennemis de l'écologie ».

1/ L’ARGUMENT « POINT GODWIN » : L’ÉCOLOGIE EST UN TOTALITARISME

Alors que la France suffoquait sous 45 °C, Valeurs actuelles barrait sa Une, début juillet, du titre « Les charlatans de l’écologie. Enquête sur le totalitarisme vert ». Ainsi, après Mussolini, Hitler et Staline, il y aurait bientôt… l’activiste Greta Thunberg, dont le portrait illustrait la couverture ! On le sait, l’argument « point Godwin » (1) est l’un des plus puissants pour disqualifier un adversaire. Concernant l’écologie, il est aussi l’un des plus vieux. Dès 1992, l’essayiste Luc Ferry en faisait l’un des thèmes centraux de son livre Le Nouvel Ordre écologique (Grasset). L’accusation repose sur l’idée que l’écologie porterait en germe un projet de société totalitaire. La meilleure preuve, constamment ressassée par ceux qui soutiennent cette thèse : les nazis ont été précurseurs en matière de protection de la nature. D’ailleurs, Hitler n’était-il pas végétarien ? Le courant de l’« écologie profonde » est particulièrement visé par l’amalgame – au mépris de la résistance au nazisme de son théoricien, le Norvégien Arne Næss (1912-2009).

Précisons-le : cet argument est fallacieux. La sensibilité écologique du nazisme est réelle mais a coexisté avec des tendances aux antipodes, comme la centralité de l’industrie, et n’est en rien une avant-garde. Comme le résume le philosophe Serge Audier, « les généalogies idéologiques qui prétendent, comme celle de Luc Ferry, que le nazisme fut absolument pionnier dans les législations de protection de la nature, des paysages et des animaux ignorent ou nient des faits massifs » comme le rôle pionnier de législations en la matière aux États-Unis au début du XXe siècle puis dans les années 1930, en URSS dès 1917, mais aussi au Japon, en Espagne ou au Luxembourg dans les années 1920 – notamment pour créer des parcs nationaux (2). Qu’importe, tout un argumentaire anti-écologie a fleuri sur cette assertion. « Ce réductionnisme se retrouve dans une partie importante de la littérature internationale antiécologique (3) », souligne Serge Audier, qui voit dans Ecology in the 20th Century (Yale University Press, 1989) de l’historienne Anna Bramwell « l’expression académique la plus influente » de cet amalgame – particulièrement utilisé par les détracteurs (néo)libéraux de l’écologie.

Grattez le vert et vous aurez donc du brun… ou du rouge. Car l’argument fonctionne aussi avec le communisme. Ici, ce n’est pas tant la politique de l’URSS en la matière qui est convoquée qu’une resucée du combat très années 1970 des « nouveaux philosophes », emmenés par Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, contre le totalitarisme rouge – soviétique ou chinois. Dans Le Nouvel Ordre écologique, Luc Ferry affirme que l’« écologie profonde » d’Arne Næss « plonge certaines de ses racines dans le nazisme et pousse ses branches jusque dans les sphères les plus extrêmes du gauchisme culturel ». Vingt-sept ans plus tard, l’ancien ministre n’en démord pas. Dans Le Figaro, où il tient un billet hebdomadaire, Luc Ferry s’est déchaîné tout l’été contre les écologistes. En juillet : « Après la chute du communisme, la haine du libéralisme devait absolument trouver un nouveau cheval. […] Il fallait d’urgence trouver autre chose pour continuer le combat. Miracle ! L’écologisme fit rapidement figure de candidat idéal. » Puis, en août, à propos des théoriciens de l’effondrement : « C’est désormais l’écologisme radical qui, sous les couleurs de “l’effondrisme” (quel mot ridicule !), prend le relais de leur anticapitalisme, c’est lui qui poursuit l’idéal antilibéral du gauchisme et du tiers-mondisme défunts. » C’est ce qu’on appelle être fidèle à ses idées.




2/ L’ARGUMENT SADOMASOCHISTE : L’ÉCOLOGIE EST UN ANTIHUMANISME

Ils aiment la nature parce qu’ils détestent les hommes. C’est simple comme bonjour et ça sonne bien. Notez que l’argument peut se combiner avec le précédent, comme ne s’en prive pas l’essayiste Alexandre del Valle (en septembre dans Valeurs actuelles) : « Ce nouvel écologisme incarné par la jeune Greta qui embrigade la jeunesse, désigne un ennemi à anéantir, attribut inhérent au totalitarisme. Pour le nazi, l’ennemi désigné est le juif, pour le communisme la menace est incarnée par le capitaliste, enfin pour l’écologiste convaincu et aveuglé, l’ennemi à détruire est avant tout l’homme occidental. » Là encore, rien de nouveau sous le soleil. Un des premiers avatars français de ce discours anti-écologiste se retrouve dans un texte virulent de Marcel Gauchet en… 1990 dans la revue Le Débat (Gallimard). Le titre de son article, où il s’en prend notamment à la « détestation passéiste de la modernité industrielle » que proposerait l’écologie, est explicite : « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes ».

Plus récemment, une autre grande figure hostile à l’écologie a mis l’argument au cœur de sa thèse. Avec Le Fanatisme de l’Apocalypse. Sauver la Terre, punir l’Homme (Grasset, 2011), Pascal Bruckner fustige une écologie dépeinte comme nihiliste et mue par une détestation des hommes. « Haine du progrès et de la science, culture de la peur, éloge de la frugalité : derrière les commissaires politiques du carbone, c’est peutêtre un nouveau despotisme à la chlorophylle qui s’avance », s’alarme l’essayiste. Ainsi, l’écologie nous voudrait du mal. De cette assertion découle tout le champ lexical de la sanction, omniprésent chez les détracteurs de la fameuse « écologie punitive ». Pour eux, toute mesure contraignante est une intolérable atteinte à la liberté individuelle. Dans Le Fanatisme de l’Apocalypse, Pascal Bruckner soutient ainsi l’idée que le grand dessein de l’écologie serait de faire expier à l’homme ses péchés en le rendant « responsable de tous les maux de l’Univers ».

L’accusation est souvent utilisée telle quelle, mais elle est aussi servie dans une version augmentée. S’y greffe alors un second argument selon lequel les écologistes en voudraient non seulement à l’homme en général, mais à l’homme occidental en particulier. En pleine canicule cet été, Luc Ferry – toujours lui – s’emportait dans un billet sobrement intitulé « Sauver la planète ou détruire l’Occident ? » (Le Figaro, 3 juillet 2019) : « À les en croire [les “écolo-collapsologues”], c’est en détruisant d’urgence la civilisation occidentale qu’on sauvera le monde. […] Faut-il vraiment que nous renoncions à nos voitures et à nos avions, à nos climatiseurs, nos ordinateurs, nos smartphones, nos usines ou nos hôpitaux hightech pour sauver la planète ? Quitte à braver l’air du temps, je maintiens que cet écologisme mortifère, punitif, à vocation totalitaire, n’est en réalité que le substitut des diverses variantes d’un marxisme-léninisme défunt associé pour l’occasion à quelques relents de religion réactionnaire. » Attention : les écolos veulent détruire votre Clio, symbole du génie occidental.

Ces détracteurs de l’écologie ont cependant une parade. Eux aussi sont écologistes. Pascal Bruckner assure ainsi que « le souci de l’environnement est légitime » et « rend plus urgent l’instauration d’une écologie démocratique et généreuse ». Le Figaro, qui héberge tant de tribunes hostiles sur le sujet, a publié fin août une pleine page… pro écologie ! Il s’agissait de la retranscription d’une conférence d’Alain Finkielkraut, que le quotidien présentait sous le titre « Pour une écologie poétique ». L’intellectuel (et grand ami de Pascal Bruckner) y développe son goût charnel des paysages et de la beauté du monde… que les éoliennes mettraient en péril. Dans le même temps, il condamne l’écologie technicienne avec ses mots froids de « biodiversité » et d’« écosystème », concluant de façon ambiguë : « On délaisse l’amour des paysages pour les problèmes de l’environnement. » En opposant (artificiellement) la nature des poètes à celle de Greta Thunberg, Alain Finkielkraut se réclame donc d’une écologie seulement contemplative – autrement dit, inoffensive. 

 

3/ L’ARGUMENT PSYCHIATRIQUE : L’ÉCOLOGIE EST UN OBSCURANTISME

Antihumaniste et totalitaire, l’écologie est aussi, pour ses détracteurs, une insulte au rationalisme des Lumières. C’est connu, les écologistes sont sectaires. « Contre la religion du climat. Pour la raison » titrait d’ailleurs Causeur en mars dernier. Interrogée alors par Le Figaro, la directrice de la rédaction du mensuel, Élisabeth Lévy, détaillait ainsi l’objectif de cette Une : en appeler à « la raison écologique » face aux « climato-fanatiques ». Pour les tenants de cette critique, tout constat extrême au sujet de l’état de la planète tiendrait d’un catastrophisme irrationnel qui conduirait à l’intolérance. L’argument est particulièrement pernicieux, puisqu’il retourne l’une des vertus de l’esprit scientifique – le doute – en argument censé attester de l’extrémisme du discours écologiste. « La science argumente, elle n’excommunie pas, elle ne fulmine pas contre les hérétiques. Voyez par exemple le terme climatosceptique. Pour un chercheur, le scepticisme n’est pas un crime mais une vertu. » À la manière de la « fabrique du doute » pratiquée par les lobbies, Élisabeth Lévy enrobe la climatologie d’une méfiance censée honorer l’esprit critique des Lumières. Mais elle est mise au service d’un relativisme scientifique : la rationalité s’applique à un raisonnement, non à sa conclusion – l’on peut donc être tout à fait rationnel avec une conclusion alarmante, comme obscurantiste avec une conclusion modérée.

Aucun détracteur ne nie officiellement que l’état de la planète est préoccupant. Mais en reprochant à l’écologie de ne s’en tenir qu’à des projections catastrophistes (pourtant étayées par des données), ses opposants veulent démontrer une rigidité qui s’apparenterait à un refus de la raison critique. Ainsi, l’accusation s’accompagne d’un champ lexical psychiatrique : toute radicalité du discours écologiste serait forcément le fait d’esprits irrationnels (car catastrophistes) et intolérants à d’autres points de vue, donc obscurantistes. Ainsi, cela témoignerait d’une attitude sectaire – donc potentiellement totalitaire. Et, logiquement, toute secte obéit à des gourous. Pablo Servigne, coauteur de Comment tout peut s’effondrer (Le Seuil, 2015) et figure médiatique de la collapsologie (4), occupe parfois ce rôle. L’angle d’attaque a pu être repris par de vénérables figures intellectuelles, comme le professeur émérite au Collège de France, Jacques Bouveresse. Dans Les Premiers Jours de l’inhumanité, paru en mars chez Hors d’atteinte, il qualifie ainsi le mouvement emmené par Servigne : « Je suis sceptique : bien qu’ils puissent s’appuyer au départ sur des données recueillies sérieusement, ces discours me paraissent davantage relever du prophétisme que de la science. » Puisqu’on est sur le terrain du prophétisme, donc de l’irrationnel, plus besoin du coup de s’embêter avec le fond du discours.

Récemment, une nouvelle figure est devenue l’obsession des détracteurs de l’écologie : Greta Thunberg, prophétesse devant laquelle le monde serait sommé de se prosterner. La Suédoise a ainsi concentré la haine de ces discours, qui ont focalisé leurs attaques sur son âge ou son syndrome d’Asperger – mais jamais sur le fond de son propos (5), qui appelle à une action politique cohérente avec les données scientifiques actuellement connues. Il faut le dire, elle a rendu service à beaucoup de ceux qui n’aimaient pas trop l’écologie sans savoir quoi dire pour la disqualifier. Par exemple, cherchez « écologie » sur le site de Michel Onfray… Parmi les rares contenus qui s’y rapportent, une diatribe anti-Greta datée de juillet. Avec toute la finesse de l’homme d’esprit, il s’en prend seulement au physique de celle qui a « le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire ». L’essayiste, sans consacrer une ligne au discours de l’activiste, va même jusqu’à s’interroger : « Quelle âme habite ce corps sans chair ? » Sur le plateau de « Zemmour & Naulleau » (Paris Première), début octobre, Michel Onfray se disait pourtant être en accord avec elle pour « écouter la science ». Puis a affirmé – tout à fait sérieusement – que le GIEC était rempli d’experts « auto-proclamés »… Pour rappel, cette instance – qui n’adopte ses rapports que sur la base d’un consensus – est composée de scientifiques, parmi les meilleurs du monde, élus par une assemblée plénière. Mais vous l’aurez compris, avant même de parler de nazisme ou de haine des hommes, le discours anti-écologie se nourrit d’abord d’un inépuisable carburant : la mauvaise foi.


(1) Le « point Godwin » est dérivé d’une loi empirique énoncée en 1990 par Mike Godwin : « Plus une discussion en ligne dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. »

(2) Serge Audier, L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019. 

(3) Serge Audier, La Société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, La Découverte, 2017. 

(4) Néologisme désignant l’étude transdisciplinaire de l’effondrement de la civilisation industrielle. 

(5) Ce qu’a montré une analyse textuelle d’Albin Wagener, de l’université Rennes-II, dans son article « Internet contre Greta Thunberg : une étude discursive et argumentative ».

Illustration : Anne-Gaëlle Amiot


Retrouvez cet article dans le numéro 38 de Socialter « Les ennemis de l'écologie »

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