Municipales : le grand verdissement

Municipales : le grand verdissement

Au lendemain d'élections municipales marquées par une abstention record, les listes d'Europe Écologie-Les Verts ont triomphé dans de nombreuses grandes métropoles. Mais plus généralement, les questions environnementales étaient au coeur des messages de candidats de tous bords. Alors, greenwashing ou préoccupation partagée par tous les élus ? Socialter évoquait déjà cette question en février dans son numéro 39 « Tout le pouvoir au local ». Une relecture a posteriori utile pour mettre en perspective ce que beaucoup décrivent comme une « vague verte ».

Les étoiles de l’écologie se seraient-elles alignées ? Cette année, les maires semblent quasiment tous d’accord : leur campagne pour les prochaines municipales – les 15 et 22 mars – sera placée sous le signe de l’environnement. Végétalisation, tri des déchets ou encore mobilité douce... dans leur programme. Tous jouent la carte Verte. À l’approche d’une nouvelle échéance électorale, il serait en effet risqué d’ignorer l’une des nouvelles priorités des Français. « En vingt ans de militantisme à Europe Écologie-Les Verts (EELV), c’est la première fois que j’entends les gens soucieux de l’avenir de leurs enfants », remarque Anne Goullet de Rugy, chercheuse à l’université Paris-Est Créteil (UPEC) et inscrite sur la liste citoyenne « Bagnolet en commun », à Bagnolet donc, en Seine Saint-Denis. « Il y a une aspiration à l’écologie et une prise de conscience beaucoup plus importante du changement climatique, même dans la commune la plus endettée de France. »

Pollution de l’air, accentuation des catastrophes naturelles, disparition de la biodiversité…, l’urgence climatique inquiète. Particulièrement les jeunes urbains, nombreux à se mobiliser pour dénoncer l’inaction des politiques tout au long de l’année 2019 lors des grèves et des marches pour le climat. « Ma sœur de 28 ans a voté pour la première fois de sa vie EELV aux élections européennes [ndlr : en mai 2019], raconte une jeune femme croisée le 21 septembre, lors de la marche mondiale pour le climat à Paris. Avant, elle votait toujours pour Les Républicains (LR), c’était une filloniste ! Mais depuis les mobilisations, la lutte contre le changement climatique passe avant tout. » Juliette, 20 ans, qui elle aussi a voté LR à la présidentielle, a eu un déclic après un séjour à Montréal (Canada), avant-gardiste sur le thème de l’écologie. « C’est fini les habitudes non écolo ! Je vais faire la guerre à mes parents et mes amis pour qu’ils votent Vert cette année. C’est normal d’agir au niveau local, c’est même le plus important », appuie la Lyonnaise. « La politique doit être impérativement liée à l’écologie et plus largement au développement durable », confirme Céline, 23 ans, étudiante à l’université de Saint-Denis.

Une tendance qui se dessine au-delà de la jeune génération. « Quand vous regardez les questions dans les sondages, les Français mettent aujourd’hui au coude à coude l’enjeu environnemental et celui de la sécurité », souligne Daniel Boy, directeur de recherche au Cevipof, spécialiste de l’écologie politique en France et en Europe. « Auparavant, l’environnement était tout en bas de la liste, maintenant il est dans les trois premiers. » Selon un sondage Elabe-Veolia, datant du 15 novembre, quelle que soit leur sensibilité politique, 85 % des Français souhaitent que les questions environnementales occupent une « place importante » dans les propositions des candidats de leur commune lors des municipales.



QUI SERA LE PLUS VERT ?
Pour les partis donc, l’écologie représente une réserve de voix importante en vue des 15 et 22 mars. « Il y a l’idée que les enjeux environnementaux rapportent électoralement, oui », appuie Anne Goullet de Rugy. Et, en plus d’être un atout de séduction, « l’écologie est devenue la raison d’une alliance, d’un consensus, explique Luc Rouban, politologue et chercheur au CNRS. On verdit toutes les listes pour se rassembler, pour former un centre ». Dans les grandes villes, c’est à qui sera le plus Vert. Tous promettent de s’attaquer au CO2, végétaliser les avenues, développer le vélo, les transports en commun, servir du bio à la cantine…

La bataille fait rage, notamment à Paris où certains, pas vraiment attendus sur le sujet, montent au front avec des propositions environnementales fortes. Comme Cédric Villani (La République en marche – LREM) et Antonio Duarte (membre de l’Union des démocrates et des écologistes – UDE, mais aussi LREM), qui se targuent chacun d’« être le futur premier maire écologiste de la capitale ». Ou Danielle Simonnet, prétendante de La France insoumise (LFI), qui, si elle est élue, « annulera les Jeux olympiques de Paris prévu en 2024 » qui accentuent la bétonisation des sols. Ou Rachida Dati, candidate LR, qui se lance en campagne sur les axes « sécurité, famille, écologie et bonne gouvernance ». « Tous paraphrasent et copient nos propositions, assure Jérémie Jeager, en charge de la communication de David Belliard, candidat des Verts à Paris. On s’en réjouit, car cela signifie que la cause de l’écologie avance. » Mais, arrête-t-il, « nous sommes les seuls à proposer un projet cohérent. Anne Hidalgo [ndlr : la maire PS actuelle] se vante d’être écolo mais elle bourre les rues et les métros de pubs… Est-ce vraiment judicieux de pousser à la consommation aujourd’hui ? ». Les Verts, poursuit le militant, proposent un projet d’apaisement de la ville, sur le bruit, la qualité de l’air, le visuel…

Pour l’instant, à Paris, l’urgence climatique ne profite pas trop au parti écologiste, crédité fin février de seulement 14 %, loin derrière Anne Hidalgo à 23 %. « Le parti n’a obtenu que 8 % en 2014, c’est déjà une progression », souligne le politologue Daniel Boy. À Nantes, selon les derniers sondages, les écologistes enregistrent en revanche une forte progression (23 %), juste derrière la maire actuelle (Johanna Rolland - PS) (33 %). À Montpellier et à Grenoble, seule ville détenue par des écologistes à ce jour, les candidats EELV occupent la première place du podium. À Lyon, la tête de liste écolo talonne l’ancien ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, qui a entamé une conversion écologique surprise. Enfin, à Bordeaux, les Verts réalisent une véritable percée avec 30 % des intentions de vote, derrière le maire sortant (Nicolas Florian - LR)… « Des sondages historiques !, estime Chloé Sagaspe, membre du bureau parisien EELV et candidate à la mairie du 11e arrondissement de Paris. À nous maintenant de transformer le banc d’essai et de nous inscrire durablement dans le paysage politique. J’espère que les électeurs vont préférer l’original à la copie », faisant surtout référence aux candidats LREM qui, pour elle, n’ont pas vraiment un bilan national flatteur côté environnement.

UNE DEMANDE D’ENVIRONNEMENT PLUS FORTE DANS LES VILLAGES
« Les écolos feront leurs meilleurs scores dans les communes de plus de 9 000 personnes, minimise cependant Daniel Boy. Mais dans les plus petites, il n’y a pas forcément de listes, alors même s’ils obtiennent des grandes villes, le signal national ne sera pas très élevé. » L’absence de liste EELV signifie-t-elle que la demande d’écologie est moins importante dans les petites communes ? « Non, les maires ont aujourd’hui l’impression que l’écologie est un sujet important », rapporte Ulysse Blau, ingénieur en bioressources de 27 ans. Du 15 avril au 15 juillet, ce Parisien a parcouru le Calvados (Normandie) à vélo pour rencontrer les édiles du département et questionner leur rapport à la transition écologique.

« La demande d’environnement est plus forte dans les villages de moins de 1 000 habitants (55 %) que dans les métropoles (47 %) », révèle Luc Rouban. Une demande plus forte donc, mais qui se traduit autrement : « Dans les petites communes, il y a une articulation entre les questions environnementales et les enjeux locaux, détaille le politologue. L’objectif est de reterritorialiser l’enjeu des élections, de sortir des logiques partisanes. L’intérêt de la commune passe avant tout. En Guadeloupe, par exemple, la gestion de l’eau va être prédominante, tandis qu’à La Réunion, ils vont plutôt parler des incendies. » En général, selon Ulysse Blau, transition écologique veut d’abord dire « gestion des déchets pour les maires. Il y a beaucoup de publicités sur le tri sélectif, c’est devenu l’acte écolo par excellence, décrypte-t-il. Ensuite, ils évoquent les pesticides non agricoles, utilisés pour nettoyer les rues. Ces produits sont aujourd’hui interdits et ils ne savent pas faire sans. Enfin, vient en troisième position, la place de la voiture et les transports en commun ».

Mais à chaque territoire ses particularités. À Bagnolet, par exemple, la liste citoyenne dont fait partie Anne Goullet de Rugy est obligée d’adapter son programme à la situation d’endettement de la ville et prône une sobriété écologique : « On ne fait pas beaucoup de promesses à cause d’une contrainte financière très importante. » Et même si l’écologie est loin d’être la priorité dans certains quartiers, rongés par la pauvreté et les trafics, « on essaie quand même d’y penser dans chacune de nos propositions. Les gens, et notamment les parents, y sont de plus en plus sensibles, surtout au niveau de l’alimentation dans les écoles ». Mais le plus dur pour eux restera de mobiliser les Bagnoletais, car près de la moitié s’abstiennent le jour J.

ÉCO-DÉVELOPPEMENT SANS TRANSITION
Sans attendre les municipales, certains premiers magistrats ont déjà entamé leur transition. Ainsi, relève Luc Rouban, les gros projets de commerces et de bétonisation, comme les zones d’activités commerciales (ZAC), disparaissent des priorités. « L’écologie est venue contrarier ces projets. Avant, le maire était dans un rôle d’entrepreneur, avec pour objectif de faire croître la population, d’attirer des commerces, etc. Désormais, il ne peut plus le faire sans prendre en considération l’environnement. »

À Rennes, depuis le 1er janvier, la municipalité a banni les chauffages des terrasses de café – une première en France. À Eaubonne (Val d’Oise), les repas servis dans les cantines sont bio depuis le mois de septembre : les circuits courts sont favorisés et des plats végétariens sont proposés. Et à Langouët (Ille-et-Vilaine), village de 602 âmes, 100 % écolo, le maire (SE), Daniel Cueff prépare l’après-pétrole depuis une vingtaine d’années. Installation de panneaux photovoltaïques, éco-lotissement, système de récupération d’eau de pluie pour la chasse d’eau des toilettes, produits bio à la cantine depuis quinze ans... L’objectif ? Que la commune soit autonome sur tous les plans. Le maire s’est aussi illustré en mai 2019 en prenant un arrêté interdisant l’usage de pesticides à moins de 150 mètres des habitations afin de « protéger la santé » de ses administrés. L’arrêté a été néanmoins suspendu par le tribunal administratif de Rennes le 27 août dernier, puis annulé le 25 octobre, au motif qu’un « maire n’a pas le pouvoir de prendre un arrêté en matière de réglementation des pesticides ».

Mais ces maires restent encore des exceptions en France. « La plupart des élus intègrent l’environnement dans les politiques publiques, mais sans jamais toucher au grand confort et à la qualité de vie de leurs administrés », détaille Luc Rouban, qui qualifie ces changements d’éco-développement et non de transition écologique. « Le but n’est clairement pas d’entamer une décroissance, même du côté des électeurs. Les transports doux ? Oui, mais tout en restant extrêmement mobile. Les éoliennes ? Oui, mais sans gâcher le paysage. » Le compromis se trouverait donc dans le fait de limiter l’urbanisation, de revitaliser les centres-villes…

« Peu de maires font le lien entre l’agriculture locale et l’alimentation locale, démarrent une production d’énergie locale ou anticipent une crise de l’eau, confirme Ulysse Blau. Les communes sont loin d’être prêtes à affronter une crise alimentaire, économique ou une catastrophe naturelle liée au changement climatique. » Et si le pouvoir du maire est « immense » dans la transition écologique, insiste l’ingénieur, beaucoup se pensent incapables de lancer des projets environnementaux d’envergure. Selon lui, c’est aussi dû au fait que les citoyens s’impliquent de moins en moins dans la vie communale. « Les habitants attendent que les choses bougent, les élus aussi. Du coup rien ne se passe », résume-t-il. À l’image d’une « jeunesse » supposément très mobilisée pour l’avenir de la planète... qui n’en a pas moins boudé les urnes pour moitié en 2014. Après 2019 et ses nombreuses manifestations, peut-on croire à un sursaut de participation les 15 et 22 mars ? Daniel Boy est plutôt pessimiste : « Les questions de l’emploi et de la croissance sont très dures à abandonner. Les politiques y sont accrochés. Est-ce que les jeunes sont complètement détachés de cela, sachant que le taux de chômage reste élevé ? Il reste les emplois Verts, proposés par les écolos, mais est-ce que c’est convaincant ? » Pour lui, la transition écologique passe par un seul choix : « Il va falloir choisir entre le CO2 et la croissance. »

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