Anonymes en première ligne : le quotidien d'une auxiliaire de vie face au COVID-19

Anonymes en première ligne : le quotidien d'une auxiliaire de vie face au COVID-19

Dans cette série de portraits, Socialter s'intéresse à ceux et celles pour qui le COVID-19 ne signifie ni confinement, ni télé-travail, ni repos. Nous vous proposons une plongée dans le vécu de personnes dont le métier, parfois invisibilisé ou déprécié, les place pourtant en première ligne de l'épidémie. Aujourd'hui, c'est au tour de Justine, auxiliaire de vie sur l'agglomération nantaise, de nous partager son quotidien.

« Invisibilisé » : c’est le premier mot qui vient à Justine pour qualifier sa profession. C’est aussi que la raison pour laquelle elle accepte de témoigner. Et les faits donne raison à l’impression : les auxiliaires de vie, des femmes dans environ 90 % des cas, largement sous les radars de l’attention collective, permettent pourtant à des centaines de milliers de personnes dépendantes de continuer à vivre chez elles. 

Présentes pour faciliter le lever ou le coucher, assurer la toilette, entretenir le logement, faire la cuisine, les courses ou des démarches administratives, elles apportent aussi un soutien moral inestimable à leurs bénéficiaires, souvent très isolés. Impossible, donc, d’arrêter de travailler malgré le contexte d’épidémie et le confinement. Au contraire.

 

« Un cruel manque d’équipement »

Quotidiennement en contact avec des personnes fragiles, Justine et ses collègues n’ont pas attendu la période actuelle pour pratiquer les gestes barrières : « on évitait déjà la proximité, surtout chez les personnes âgées et on était très portés sur l’hygiène. Maintenant c’est encore plus le cas », explique-t-elle. Cependant, les besoins de matériel de protection (masques, surblouses, gants, etc.) ont du mal à être satisfaits. « On a un cruel manque d’équipement », s’indigne Justine. « Dans les pharmacies, en tout cas en Loire-Atlantique, les auxiliaires de vie ne sont pas considérés comme du personnel prioritaire : seuls les médecins et les infirmiers ont droit à des masques. » 

Les rares masques qu’elle et ses collègues réussiront à se procurer seront réservés aux visites chez les plus fragiles, notamment les bénéficiaires en détresse respiratoire. Il faudra attendre le lundi 6 avril, trois semaines après le début du confinement, pour que Justine ait suffisamment de masques pour des journées de travail complètes – « un le matin, un l’après-midi », précise-t-elle.

Et la pénurie de matériel perdure : « on a pas de surblouses, on a une seule blouse, en tissu. On ne peut pas la traîner de bénéficiaire en bénéficiaire. » Une situation qui ne devrait pas s’arranger alors que les personnels hospitaliers sont eux-mêmes contraints d’utiliser des sacs-poubelles ou reçoivent des surblouses si fines qu’elles se déchirent avant même d’être portées. Faute de mieux, il faut donc être très attentif aux distances de sécurité, difficiles à faire respecter étant donné l’attachement des bénéficiaires aux auxiliaires de vie. « Il est quand même récurrent de devoir rappeler qu'on ne peut pas être ensemble côte à côte dans la cuisine », illustre Justine.

Préférant voir le bon côté des choses, elle se considère chanceuse de ne pas avoir vu sa voiture prise pour cible par des individus à la recherche de gels hydroalcooliques ou de masques, comme ce fut le cas pour les véhicules des soignants. N’arborant pas d’insigne distinctif, son automobile a pour l’instant été épargnée.

 

Travailler en sous-effectif : faisable mais jusqu’à quand ?

Au-delà du manque de matériel, l’épidémie a également bouleversé les plannings de travail. D’abord, il y a les collègues qui ont dû se mettre en arrêt pour garder leurs enfants ou dont la santé est déjà à risque. Toutefois, le confinement a aussi réuni des familles et donc réduit le nombre de dossiers à prendre en charge : « Les familles dans lesquelles j'intervenais pour garder des enfants, c'est terminé. Pareil aussi pour certaines personnes âgées dont la famille ou les proches ont pris le relais pour ce qui est de l'entretien. Il y a aussi des interventions de confort, chez des personnes autonomes qui nous font intervenir pour l'entretien de leur logement, qui ont été arrêtées. En fait, toutes les personnes qui peuvent se débrouiller autrement pour différentes tâches, on ne les voit plus. » 

Il y a aussi des personnes que Justine aide toujours, mais plus de la même façon, notamment pour les heures de travail offertes par les mutuelles à leurs clients qui sortent tout juste de l’hôpital. Les assurés qui en bénéficient demandaient souvent aux auxiliaires de vie de faire le ménage dans leur logement. Désormais, les bénéficiaires de ces aides sollicitent plutôt les auxiliaires de vie pour faire leurs courses.

Si elle se dit plus fatiguée qu’avant à cause de ces changements d’horaires, Justine considère que la situation est encore correcte « parce qu'on est suffisamment à pouvoir travailler et suivre les dossiers. » Elle s’estime aussi chanceuse d’avoir une voiture, car ses collègues qui utilisent les transports en commun doivent s’adapter à un service sérieusement réduit. Mais elle demeure inquiète : « Si on est touché par le virus et que nous nous retrouvons moins nombreuses, ça va devenir compliqué. Par exemple, une collègue et moi nous occupons d’un dossier à raison de six heures par jour. Si l’une d’entre nous tombe malade, cela veut dire que l’autre devrait y consacrer tout son temps. » Mal rémunéré et difficile, le métier d’auxiliaire de vie est en effet peu attractif, d’où un sous-effectif permanent. « C'est un problème qu'on a déjà en général et qui se renforce », résume-t-elle.

 

Une gestion du temps paradoxale

Si Justine a pour l’instant moins de bénéficiaires et un temps de trajet réduit, cela ne lui permet pas de passer davantage de temps avec les personnes qu’elle aide. Au contraire, le temps prévu chez les bénéficiaires est réduit, l’objectif étant d’aller à l’essentiel et d’éviter les contaminations. Pour Justine et ses collègues, cette situation accentue un dilemme déjà inhérent à leur profession avant le confinement : « être le moins possible chez les gens pour limiter les risques et quand même être suffisamment présent ». Respecter les temps prévus est difficile : « quand on fait les courses, c'est souvent pour des gens qui ne sont pas forcément capables de les ranger par elles-mêmes ensuite. Il faut prendre le temps de rentrer, de mettre les aliments au frigo, etc. On peut pas tout laisser devant la porte. »

D’autant que les auxiliaires de vie ne sont pas des domestiques et qu’une grande part de leur travail est d’apporter un contact humain à des individus qui n’en ont guère. « C'est important de prendre un peu de temps pour les rassurer et de voir comment va le moral. Nous sommes parfois les seules visites de la semaine de personnes âgées vivant seules. » Elle pense en particulier à une dame âgée à qui elle rend visite une fois par semaine et qui ne voit personne d’autre, ayant seulement des contacts à distance avec sa famille. Il faut toutefois veiller à ne pas trop s’attacher à ceux dont on partage pourtant l’intimité afin de ne pas être trop affecté lors d’un décès.

Gérer rigoureusement son temps, être humain mais sans trop de proximité, aider au quotidien mais avec très peu de protections : le métier d’auxiliaire de vie consiste aussi à trouver les bons équilibres, toujours précaires. Le coronavirus n’a fait qu’accroître la difficulté à concilier des objectifs aussi contradictoires. C’est une des leçons de la crise du covid-19 : les aidants ont eux aussi besoin d’être aidés.

 

 

Image en une : @esptroy

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